LE RAPPROCHEMENT SINO-RUSSE : LE DEBUT D’UN NOUVEAU FRONT

Publié le par David L'Epée

Il y a trois semaines, le président chinois Hu Jintao s’est rendu à Moscou pour rencontrer le président Poutine et célébrer le début de l’année de la Chine en Russie. Il semble maintenant clair, de l’avis de beaucoup de spécialistes, qu’un mouvement de rapprochement entre les deux grands pays est en route. Cela n’est pas au goût de tous, car non seulement on est en train de voir se construire une nouveau front sans les Etats-Unis, mais il semble trés clairement que ce soit aussi un front contre les Etats-Unis. Certains journalistes avaient déjà évoqué la question avant les élections vénézueliennes, lorsque Chavez, président et candidat à sa propre succession, avait entamé une grande tournée internationale, à la fois diplomatique et pour acheter des armes, se concentrant sur tous les pays réputés pour leur anti-américanisme. La différence, c’est que Chavez a toujours mené une politique franche et directe (espérons que cette force ne devienne pas sa faiblesse face à ses ennemis) alors que la Chine et la Russie ont préféraient des stratégies de faux-semblant pour mieux parvenir à leur but. Mais ce but, désormais, est de plus en plus clair, et pour les uns comme pour les autres, ce qui les unit pourrait bien dès maintenant être plus fort que ce qui les divise.

 

Dans Le Temps du 27 mars, Frédéric Koller, que nous avons déjà cité plusieurs fois sur le blog, écrit la chose suivante au sujet de cette rencontre entre les deux chefs d’Etat :

 

« Les temps changent. Car entre le pays le plus peuplé de la planète et le pays le plus vaste, longtemps seules la peur (côté russe) et la rancœur (côté chinois) ont dominé. Désormais, un objectif commun les unit : renouer avec la puissance dans un monde multipolaire pour contrer l'hégémonie des Etats-Unis. [...] Cette cordiale entente devrait encore se renforcer avec la visite depuis lundi à Moscou de Hu Jintao pour inaugurer l'année de la Chine en Russie. Pour l'année de la Russie en Chine, l'an dernier, le karatéka Poutine avait fait le pèlerinage de Shaolin, le berceau du kung-fu. On ne sait pas encore quelle surprise l'hôte du Kremlin va réserver à l'amateur de danse qu'est le président chinois. [...]

 

Rien n'incarne mieux ce rapprochement sino-russe que le destin croisé de leurs chefs. Entre l'ex-agent du KGB et l'apparatchik issu des jeunesses du Parti communiste chinois, puis formaté à l'école centrale du PCC, il y a une même rigidité, un même goût de l'ordre, une même aspiration à rayonner au nom de la Nation et un même refus de la démocratie occidentale. Alors que l'Europe déplore la dérive dictatoriale du «tsar Poutine» après l'ère libérale de Boris Eltsine, les médias chinois ne ménagent pas leurs satisfecit envers un homme qui, en redressant la Russie , donne raison au modèle chinois. [...]

 

Il y a deux ans, dans un portrait élogieux de Vladimir Poutine, la revue Orient contrôlée par l'agence Chine nouvelle décrivait le président russe non pas comme un «dictateur» qui renvoyait la Russie à son passé soviétique mais comme un «homme du futur». Car les nations qui ont à gérer des empires multiethniques comme la Russie et la Chine , écrivait encore la revue, «aspirent à l'autorité d'un pouvoir fort». [...]

 

Sur le plan international, Moscou et Pékin sont particulièrement soucieux d'empêcher les Etats-Unis de s'installer durablement en Asie centrale. C'est l'objectif non avoué de l'Organisation de coopération de Shanghai qui réunit les deux pays et leurs voisins de la région. Le dossier du nucléaire iranien est une autre illustration de leur position commune face à Washington. Si Moscou et Pékin ont voté les sanctions du Conseil de sécurité le week-end dernier contre Téhéran, ils n'accepteront en aucun cas un recours à la force. »

 

L’hypothèse d’une radicalisation de la position russe face à l’Occident et aux menaces qu’il représente n’est pas que pur fantasme. Nezavissimaïa Gazeta, un journal russe d’opposition, visiblement pro-occidental, le déplore et décrit, comme exemple de l’ambiance qui règne actuellement en Russie, une manifestation des Nachi (littéralement « les Nôtres », organisation de jeunesse du parti de Poutine) en l’honneur de l’anniversaire des sept ans de présidence de Poutine :

 

« Le mouvement proprésidentiel Nachi a organisé, dimanche 25 mars, une manifestation antioccidentale sans précédent dans les rues de la capitale. [...] Dès l'aube, l'avenue Sakharov avait été bloquée par des véhicules spéciaux et bordée de cordons de police. L'événement du jour a été le tract distribué au cours de la manifestation. En dix points, il expliquait de façon nette et précise qui est l'ennemi de la Russie. Réponse : l'Occident. La première question suffisait déjà à provoquer des angoisses : "Que pensez-vous (que penses-tu) du fait que des bases militaires sont déployées tout autour de la Russie et que la tension monte ?" Une question qui semblait rhétorique, et qui l'était. La deuxième question proposait de choisir entre divers ennemis, et suggérait la réponse : les pays occidentaux "et surtout les Etats-Unis", mènent-ils une politique hostile ou amicale à l'égard de la Russie ?

 

La question trois faisait froid dans le dos : "Qu'est-ce que l'Occident cherche à obtenir de la Russie ?" Suivaient plusieurs hypothèses démoniaques, telles qu'"établir dans le pays un régime contrôlé par l'étranger". L'ambiance de cette manifestation ne laissait planer aucun doute sur son objectif : pousser les jeunes à adopter une mentalité isolationniste et antioccidentale par le biais d'une terminologie datant de la guerre froide, vieille d'un demi-siècle mais qui a fait ses preuves. »

 

(traduction française : Courrier International)

 

Un ami du site Salut Public, qui connaît bien la Russie pour y avoir vécu, ainsi que dans plusieurs des ex-républiques soviétiques, a donné sur son site la traduction plus exacte de certains textes présentés sur les tracts des Nachis au cours de cette manifestation :

« Durant l’été torride de 1941, personne ne voulait même penser que la guerre allait éclater. [...] A l’été 1991, personne ne voulait même penser que quelques mois plus tard un immense et grand pays n’existerait plus [...] Aujourd’hui, à l’aube du printemps 2007, à nouveau nous ne voulons pas penser que d’ici quelques mois, en décembre, nous allons encore une fois perdre notre pays. Ils vont nous le prendre, l’Amérique va nous le prendre ! [...] Aujourd’hui nous sommes de la pitance américaine… Regardez par la fenêtre : ces arbres, cette terre, ces champs, ces rues, ces lacs sont à eux ! [...] Cette année ils auront une dernière chance d’établir en Russie un commandement extérieur. Car cette année nous auront des élections [...]

[Il faut] immédiatement mettre en œuvre la deuxième partie du plan Poutine. Parce qu’autrement, nous nous transformerons en Irak, Poutine aura le destin de Saddam Hussein et nous celui des Irakiens, planqués dans les ruines, faisant la queue pour de l’eau. [...] Imagine le matin du 21 juin 1941. Imagine que toi et toi seul sais ce qui se passera demain. [...] L’histoire n’enseigne rien, elle ne fait que punir ceux qui ignorent ses leçons. »

Un nouveau combat dont, une fois de plus, l’Europe sera la grande absente...

 

 

 

Autres billets sur les relations sino-russes :

 

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Publié dans géopolitique

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