QUAND L’EXTRÊME-DROITE FRANÇAISE NOUS PARLE DE LA CHINE

Publié le par David L'Epée

En faisant quelques rangements, je suis tombé par hasard sur un vieux numéro de La Nouvelle Revue d’Histoire consacré intégralement à la Chine. Je l’avais sans doute acheté au moment de sa sortie, en juillet 2005, soit il y a exactement deux ans, mais je n’avais pas encore eu le temps de le lire. Comme vous le savez peut-être, La Nouvelle Revue d’Histoire est une revue très curieuse : elle est, à ma connaissance, la seule publication historique explicitement d’extrême droite paraissant à gros tirage et chez tous les marchands de journaux de la francophonie. Je goûte peu cette prose-là mais c’est aussi cela la liberté d’expression, et il est toujours intéressant de voir ce que l’on peut penser dans d’autres camps retranchés que le nôtre.

 

Cette revue, qui prétend, rompre avec « les interprétations partiales de l’histoire », donne tous les deux mois la parole à plusieurs franges marginales de la nébuleuse des intellectuels de droite et d’extrême droite : royalistes, ultra-nationalistes, anti-gaullistes, légitimistes, fascistes, anti-communistes, etc. La Nouvelle Revue d’Histoire, outre la glorification de ses idoles en tous genres et ses analyses historiques frôlant souvent le révisionnisme, est familière d’une méthode particulière : réécrire l’histoire des grands hommes de gauche en les peignant sous les traits d’affreux réactionnaires, non pas tant dans le but de les récupérer que de les discréditer auprès de leurs partisans. Ainsi, on a pu apprendre dans le n°9 que Rousseau avait été le précurseur d’Hitler, et dans le n°19 que Salvador Allende avait débuté sa carrière avec des écrits racistes. Je précise tout cela pour bien situer l’orientation idéologique de la revue.

 

Curieux, je me suis plongé dans la lecture de ce numéro spécial pour apprendre ce que ces gens-là pouvait nous dire d’un sujet qui m’est aussi cher que la Chine. Passons en revue, si vous le voulez bien, les différents papiers présentés par l’équipe de rédaction.

 

Après un article sur les relations Chine-Occident à partir du XVIIe siècle, nous découvrons un entretien avec l’éminent sinologue Léon Vandermeersch qui s’avère très éclairant. Selon lui, la chute du communisme chinois étant inévitable – ce qui reste à prouver, mais c’est une affirmation que la revue claironne à chaque page de son dossier sans cacher une certaine satisfaction – la Chine aura sous peu à choisir entre deux modèles de société : le retour à ses traditions nationales pré-communistes ou l’adhésion au libéralisme mondialisé. Il écrit :

 

« Je pense que la complète dévitalisation de l’idéologie officiellement régnante [c’est-à-dire le communisme] pourrait permettre, dans le meilleur des cas, la réactivation des valeurs propres au monde sinisé [confusianisme, taoïsme, bouddhisme], moyennant leur réadaptation à la modernité ; le pire étant le simple envahissement du vide idéologique par la sous-culture mondialisée d’aujourd’hui. »

 

Ce n’est donc plus seulement une question politique, mais également une question culturelle. Selon M. Vendermeersch, quitte à changer de régime et de modèle dominant, autant vaudrait revenir à un modèle traditionnel conforme à l’identité du peuple chinois. Plus conforme, en tout cas, que le capitalisme occidental qui a largement fait les preuves, sur tous les continents, de son caractère nuisible.

 

J’espère bien sûr quant à moi que le communisme chinois puisse perdurer, qu’il entame les réformes nécessaires au développement d’une société plus équilibrée, plus égalitaire et moins corrompue qu’à l’heure actuelle, mais si ça ne devait pas être le cas, s’il devait être arrivé à sa chute (ce qui serait tout de même étonnant de la part d’un géant qui s’annonce d’ores et déjà comme la seconde puissance mondiale, seule capable de tenir tête aux Etats-Unis !), alors nous devons appeler de nos vœux l’avènement d’une nouvelle société populaire et anti-libérale – au final, qu’importe la couleur du drapeau qui flottera sur cette société.

 

Le risque qu’engendrerait un coup d’Etat, un renversement du Parti Communiste Chinois, est énorme : c’est celui qu’en l’absence de projet de société concret, l’anarchie profite aux prédateurs capitalistes, locaux et étrangers, aboutissant à ce « vide idéologique par la sous-culture mondialisée » dont parle Vandermeersch. Voilà, il me semble, au moins une bonne raison de préférer des réformes au sein du PCC plutôt que son renversement pur et simple.

 

Dans un article intitulé Constantes de la Géopolitique Chinoise , Aymeric Chauprade interprète la politique chinoise actuelle comme un ensemble de visées ultra-impérialistes susceptibles de mettre en danger toute l’Asie et même une partie de l’Occident. Il écrit :

 

« L’important, pour les stratèges chinois, est de constituer un axe de contrepoids permettant de faire échec à l’unipolarité voulue par Washington et de favoriser au contraire l’équilibre multipolaire, en attendant de disposer des moyens suffisants pour restaurer l’unipolarité chinoise dans le cercle des vassaux, et peut-être même au-delà, au détriment des Barbares. »

 

D’un point de vue général, l’impérialisme est indubitablement une très mauvaise chose – « Personne n’aime les missionnaires armés » disait Robespierre au sujet des projets d’ « exportation européenne » de la République française (et qu’importe que les armes en question soient des fusils ou des chaînes de télévision). Mais dans l’état actuel du monde marqué par l’hégémonisme unilatéral des Etats-Unis, il faut reconnaître qu’un impérialisme chinois pourrait être porteur d’un nouvel équilibre géopolitique, comme à l’époque des deux blocs, et proposer ainsi aux peuples du monde un autre voie que le libéralisme à l’américaine. Ce ne serait certes pas l’idéal, mais ce serait déjà, comme on dit, moins pire.

 

Reste à savoir si la Chine a réellement des visées impérialistes, notamment en dehors d’Asie. Et si la Chine ne cherchait qu’à se défendre des intrusions occidentales ? Si le renforcement sans pareil, depuis quelques années, de son pouvoir économique et militaire, ne s’expliquait que par cet impératif de résistance ? Je ne fais que poser la question, je n’ai pas la réponse. M. Chauprade suggère aussi cette hypothèse dans la conclusion de son article, écrivant, dans un lexique très discutable mais conforme à l’idéologie de la revue :

 

« Ce n’est donc pas un mondialisme chinois qui est en passe de mettre en échec la mondialisation américaine, mais une résistance civilisationnelle et raciale. »

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Publié dans géopolitique

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