SOYEZ COMME LEI FENG ...CINQ MINUTES !
Suite du texte précédent 
La partie festive terminée, il était temps de passer aux choses sérieuses : le nettoyage. Nous sommes allés rendre visite à une vieille dame du quartier, toujours escortés de notre armada de journalistes. Cette dame était une militante communiste qui était entrée dans le Parti juste après la fondation de
Je ne tomberai pas dans l’écueil de certains commentateurs occidentaux qui ne voient dans les médias chinois que des outils de propagande pour le compte de l’Etat. Ce n’est pas entièrement faux, il est vrai, mais je les défie de me citer un seul pays où l’information soit vraiment libre, c’est-à-dire où une quelconque pensée unique, qu’elle découle de l’Etat où de n’importe quoi d’autre, ne vienne interférer dans l’information. Ici, ceux qu’il ne faut pas égratigner, ce sont le gouvernement et le Parti ; en Europe, ce sont les annonceurs et les investisseurs qui financent la diffusion des médias en question : y a-t-il vraiment une grande différence ? De plus, la ligne générale défendue dans la plupart des médias chinois est celle du patriotisme – quelquefois teinté de chauvinisme il est vrai. Il me semble que face à la mondialisation, à l’ouverture des marchés nationaux et à l’évolution cosmopolite de certaines zones du pays, le patriotisme est la réaction la plus saine, la plus salutaire, pour préserver l’identité chinoise et pour assurer l’unité populaire qui lui permettra de défendre sa souveraineté.
Ceci dit, il a été très intéressant pour moi, qui connais passablement le monde des médias en Suisse, de faire l’expérience des médias chinois et de leur fonctionnement très particulier. Si tous les médias du monde pratiquent la mise en scène de l’information et jouent du sens à leur guise, ils peuvent le faire de manière plus ou moins subtile, plus ou moins discrète. Les médias chinois, eux, ne font pas exactement dans la dentelle. Il s’en est fallu de peu qu’ils me disent carrément ce qu’ils voulaient m’entendre dire, et pour la télévision, nous avons dû jouer, reconstituer chaque scène, aussi bien celles que nous avions déjà vécues que celles qui n’étaient pas au programme.

Lorsqu’on m’a mis un balai dans les mains et qu’on m’a demandé de nettoyer l’appartement de la vieille dame, j’ai vite compris, là encore, que nous étions en pleine mise en scène. Yiqi a également pris un balai et nous nous sommes mis au travail ; tout le monde a fait cercle autour de nous (mais hors du champ de la caméra) et les journalistes se sont remis à filmer et à faire des photos. Cinq minutes après, ils étaient tous sortis.
Alors que nous continuions notre nettoyage, la tante de Yiqi est venu nous chercher et nous dire qu’une autre visite nous attendait et qu’il fallait partir maintenant (car les journalistes n’avaient pas toute la journée, j’imagine). Je lui ai répondu que je voulais bien être volontaire et faire le ménage chez les personnes âgées, mais que ça ne se règle tout de même pas en cinq minutes et que pour le moment, tout ça n’était jamais que du spectacle ! Je l’ai redit aux journalistes lorsque nous les avons retrouvés dans un autre appartement un peu plus loin et ça les a tous beaucoup fait rire. Il semblait vraiment que dans cette affaire, la réalité des faits était tout à fait secondaire.
En voyant que je portais en bandouillère un sac à l’effigie de Mao Zedong et arborant la célèbre devise « Servir le Peuple », les journalistes m’ont demandé de le tenir bien en évidence devant moi et de poser pour une nouvelle série de photos. Là, ça allait tout de même un peu loin ! Servir le peuple, ce serait donc si peu de choses ? Comme nous partions, la vieille dame m’a désigné encore une fois la devise sur mon sac et m’a dit : « C’est bien, soyez vous aussi comme Lei Feng. » Pour ceux qui l’ignorent, Lei Feng était un soldat de l’Armée Populaire de Libération, fervent maoïste, qui était devenu célèbre par ses bonnes actions et son dévouement à la pensée de Mao. Faisant preuve d’un zèle hors du commun pour le bien public, il notait tous ses actes et ses pensées dans son journal, et le Parti avait fait de lui un véritable mythe, un exemple à suivre pour toute la jeunesse. Homme simple, naïf même, mais extrêmement généreux, citoyen idéal du communisme chinois, Lei Feng avait écrit dans son journal (je cite de mémoire) : « Mes camarades se moquent parfois de moi à cause de mon empressement à venir en aide à mes frères et à suivre fidèlement la pensée de Mao Zedong ; ils me traitent d’imbécile. Mais les imbéciles comme moi ne sont pas encore assez nombreux et

La référence à Lei Feng m’a mis mal à l’aise. Lei Feng, qui se fichait bien de ce qu’on disait de lui et ne cherchait pas à se faire de publicité, savait ce qu’était une bonne action comme il savait que le vrai bien se fait toujours avec pudeur, avec humilité, dans la discrétion. Et pourtant, ne l’avait-on pas ramené au devant de la scène pour le donner en modèle à tous les jeunes Chinois ? L’avait-il voulu ? Avait-il compris la nécessité, le bien-fondé de l’émulation, de la course aux bonnes actions, qui devait naître de son exemple ?
Dans le second appartement, une autre vieille dame nous attendait. Nous nous sommes assis et avons commencé à discuter de choses et d’autres. Pour tout dire, nous ne discutions pas vraiment ensemble mais pour la caméra, et tout cela avait quelque chose de très artificiel. Toujours pour les besoins de la télévision, on a demandé à la vieille dame de jouer une scène où elle m’apprendrait à faire les 饺子 (jiao zi, raviolis chinois). Tout cela était prévu d’avance bien sûr puisque la pâte était déjà prête et attendait dans la cuisine. Nous avons donc entrepris, notre hôte, Yiqi et moi, de farcir des 饺子. Cinq minutes, pas plus. Et c’est cette photo qui allait illustrer la une du Journal du Matin du Long Fleuve que je vous ai déjà montrée il y a quelques jours (photo sur laquelle vous remarquerez qu’on a omis de montrer la vieille dame qui semblait en fin de compte et de l’avis des médias n’être qu’un personnage tout à fait secondaire).
C’est cela, je crois, qui a toujours été le plus embarrassant pour moi dans les différentes activités auxquelles j’ai pris part dans le Shandong et à plus forte raison lorsque les médias étaient de la partie : venir en tant que spectateur pour voir ou éventuellement participer à une action en rapport avec une cause qui m’intéresse et me retrouver, sans le vouloir, à éclipser cette cause par ma seule présence de « marginal », à attirer l’attention sur moi alors que le but initial était tout autre. C’est d’autant plus gênant que je ne demandais rien et que ces causes méritaient toute l’attention du public. Il en a été de même lorsque nous sommes allés rendre visite aux paysans pauvres d’un petit village de la province, ce que je vous raconterai un autre jour.
