LE MARTEAU, LA FAUCILLE ET LE FUSIL

Publié le par David L'Epée

Voici la deuxième partie du texte de Claudio Mutti sur le maoïsme, tiré de son livre « Quaderni del Veltro ». Nous avons parlé dimanche passé du volontarisme, point essentiel de la pensée de Mao, qui remettait l’homme au centre de l’action historique (la volonté lui confère même toute-puissance sur la matière, sur les forces de la nature), rompant avec la doctrine marxiste du déterminisme matérialiste. Nous avons également parlé du rôle des paysans-soldats pendant la Révolution , et de l’opposition villes-campagnes qui venait s’ajouter à l’opposition des classes.

 

Dans la deuxième partie de ce texte, Mutti traite les deux autres points annoncés : la conception de la guerre révolutionnaire (la « guerre permanente » comme corrolaire de la « révolution permanente » illustrée par l’exemple de la Révolution culturelle), et la conception de l’art socialiste, sujet que les lecteurs du blog connaissent déjà bien.

 

 

LA GUERRE

 

« La guerre endurcit le peuple et lui permet d’accélérer la marche de l’histoire ». Cette phrase de Lin Piao, qui peut résumer l’éthique spartiate instaurée en Chine maoïste, a scandalisé toutes les consciences pacifistes, qui ont perçu dans cette affirmation un écho de l’exaltation de la guerre qui fut exprimé dans l’affirmation provocatrice de Marinetti : « l’hygiène du monde ». Les journalistes de la bourgeoisie ont manifesté leur crainte devant la vision maoïste de la guerre : « Entre les symboles de la Garde Rouge révolutionnaire, avec la faucille et le marteau, on a ajouté un élément nouveau et blasphématoire pour le marxisme : le fusil. Les fusils en disent plus sur Mao que n’importe lequel de ses exégètes. Karl Marx voulait la paix, Mao Tse Tong veut la guerre ; Karl Marx prêchait la paix comme fin de la lutte de classes, Mao Tse Tong proclame l’éternité de la guerre populaire... »

 

L’héroïsme révolutionnaire occupe un chapitre spécial du Livre Rouge : en lui sont exaltées les vertus guerrières, le courage, le sacrifice et l’esprit de lutte : « Une armée va ainsi toujours de l’avant, décidée à vaincre et à ne pas se soumettre à l’ennemi. Même dans les conditions les plus difficiles elle continuera à combattre jusqu’au dernier homme. » « Nous développerons continuellement notre style de lutte – courage dans la bataille, aucune crainte devant l’ennemi, aucune crainte devant la fatigue et une lutte continue, un acharnement à livrer bataille successivement dans un intervalle de temps bref et sans repos. » « Des milliers et des milliers de martyrs ont héroïquement sacrifié leurs vies dans l’intérêt du peuple. Levons-nous, avançons sur cette estrade rougie par leur sang ! »

 

Le maoïsme témoigne d’une reconnaissance précieuse pour les valeurs héroïques et oppose au pacifisme une conception guerrière de la vie, avec la spiritualité, les valeurs et l’éthique qui sont caractéristiques d’une telle conception. Cette conception ne laisse pas de place à l’individualisme, mais prêche cette impersonnalité active qui, dans un climat libre de suggestions subjectives, donne lieu au sacrifice héroïque, qui par définition est désindividualisé, anonyme. Face à la société du marchand qui exalte seulement les « vertus civiques », qui identifie les valeurs matérielles avec les valeurs en soi et dont l’idéal de vie est la vie sûre et confortable du travail, la production, le sport, le cinéma et la sensualité, le maoïsme propose comme alternative un type de société dont la première place est occupée par le guerrier et par le héros.

 

Mais il ne faut pas penser que le marxisme, en proposant une morale militaire de rang supérieur à la morale bourgeoise, ne prend pas de précautions contre le militarisme : « Le Parti doit guider le fusil, le fusil ne doit jamais guider le Parti. » L’élément militaire et, en général, guerrier, se trouve dans la sphère des moyens, non des fins : dans l’ordre maoïste il doit être subordonné au principe politique, comme dans l’Etat platonicien l’élément volitif et la caste guerrière sont subordonnés à l’élément intellectuel et à l’élite des sages-initiés.

 

 

 


L’ART  


« Notre littérature et notre art sont au service de la grande masse du peuple des ouvriers, des paysans et des soldats ; il est créé par les ouvriers, les paysans et les soldats et est au service des ouvriers, des paysans et des soldats. » Quatre ans plus tard, le stalinisme formule en termes analogues sa théorie de l’art : « Il convient à la littérature d’aider adéquatement l’Etat à élever la jeunesse, répondre à ses problèmes, apprendre aux nouvelles générations à être courageuses, à croire en leur cause, à se montrer intrépides en surmontant les obstacles et les barrières... » Cette vérité relative de l’art est similaire dans la conception politique de Platon : le totalitarisme platonicien  naît de la conscience que la vieille classe dirigeante est morte et que la nouvelle n’est pas encore née. Vu selon cette perspective, le totalitarisme platonicien présente des coïncidences historiques significatives avec le totalitarisme moderne, qui veut remplacer les vieilles élites politiques déplacées par les révolutions libérales.

 

Contre les théories bourgeoises mystificatrices sur l’art, Mao affirme qu’« il n’existe pas, en réalité, un art pour l’art, un art en marge des classes, un art qui se développe en-dehors de la politique ou indépendamment d’elle. » ; l’art en Chine doit être un art populaire. A la manière de Platon, Mao définit ce qu’il appelle un art « libéré », qui échappe en même temps aux modèles de poésie traditionnelle. Mao Zedong, poète lui-même comme les vieux empereurs Han, Leang, Tang et Wei, connaissait l’exercice des formes traditionnelles de la poésie, auxquelles il se conforme, en les dotant d’élégance, de force et d’aristocratie.

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Publié dans littérature

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