LA FARANDOLE DES « DAMES DUN CERTAIN ÂGE »

Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, les étrangers ne sont pas légion à Dezhou et, pour tout dire, je n’en ai pas encore croisé un seul hors de mon miroir. J’ai donc dû renoncer une bonne fois pour toutes à la discrétion et m’habituer à voir les gens se retourner sur mon passage. Bien évidemment, chez un peuple aussi malin que les Chinois, il s’est trouvé une ou deux personnes pour tenter de tirer profit de ma « singularité », et c’est ce que je vais vous raconter maintenant.

Le jour dit, je me suis rendu dans la salle de spectacle, un grand restaurant du centre-ville décoré comme une jungle en miniature et en toc avec des baobabs artificiels et des trophées de chasse en plastique, le plafond recouvert d’une végétation luxuriante en matière synthétique (voir photo). Les Dames d’un Certain Age, au nombre d’une vingtaine, étaient toutes vétues de la même manière : pantalon noir, chemise blanche, cravatte rouge et béret rouge (voir photo). Leur spectacle consistait à marcher au pas sur la scène en martelant le plancher de leurs bottines puis de s’immobiliser, sur deux rangs hautement structurés, et de scander une mélopée inimitable composée par la tante de Yiqi, et dont je ne peux m’abstenir de citer un extrait :
« Nous sommes les honorables volontaires dans le quartier
Nous serons là partout où on a besoin de nous
Nous sommes des volontaires joyeux
Il y a parmi nous des ouvrières, des étudiantes, des cadres, des retraitées
Nous ne craignons pas les difficultés »
Ce type de mise en scène est typiquement chinois et l’on imagine mal, chez nous, des dames de cet âge (dans un club de charité par exemple) s’adonner à de telles professions de foi, surtout sous une forme si martiale et si théâtralisée. Pendant les deux heures qu’a duré la répétition, j’ai donc fait crépiter mon appareil-photo sur ce curieux défilé. On m’a ensuite demandé si je voulais rejoindre le groupe des volontaires pour aller faire du nettoyage chez les personnes âgées pendant la période du Nouvel-An. J’ai accepté.

Je me suis rendu quelques jours plus tard à la journée des retraités organisée par le comité de quartier. On m’a agraffé sur la chemise un badge de joyeux volontaire et on m’a présenté à plusieurs retraités, réunis dans une salle, qui devisaient allégrement en grignotant des cacahuètes. Ce qu’on ne m’avait pas dit, c’est qu’il y avait là également une demi douzaine de journalistes, tous médias confondus, qui m’attendaient, armés de tous leurs instruments de travail. La valse des questions habituelles a recommencé une fois de plus : qui je suis, d’où je viens, quel bon vent m’amène ici, ce que je pense de la grande nation chinoise, etc. Après m’être présenté aux convives et avoir articulé mes voeux de Nouvel-An, j’ai dû, à la demande des organisateurs, interpréter l’Internationale, en français. La télévision, découvrant soudain qu’il existait des marxistes même en dehors de Chine, s’est empressée de filmer et de retransmettre ça quelques jours plus tard dans le téléjournal du soir.

Je dois avouer que j’en tire tout de même une certaine satisfaction. Chanter l’Internationale en public et devant des journalistes, ce n’est pas en Suisse que cela aurait pu m’arriver, ou alors cela m’aurait valu un scandale et m’aurait obligé à des justifications sans fin – chère liberté d’expression... De plus, depuis ma dernière prestation musicale, une malheureuse interprétation de Je m’appelle Hélène dans une boîte à karaoké, j’avais tout de même un peu remonté le niveau.
