« LE COMBAT EST LA SEULE ROUTE DE LA VIE »
Il y a plusieurs mois, nous avions parlé sur ce blog à plusieurs reprises de Norman Bethune, ce médecin canadien qui était venu volontairement soutenir les troupes chinoises sur le front de la guerre de résistance contre l’agression japonaise. Nous avions rappelé son histoire, évoqué la série télévisée qui lui a été consacrée et qui passe actuellement sur la télévision chinoise, publié le célèbre discours de Mao Zedong écrit en son souvenir et même mis en ligne la chanson composée en son hommage par les maoïstes français.
J’ai retrouvé il y a peu un texte de la main de Bethune, tiré de son journal, dans lequel il parle de ses journées de travail sur le front. Ce témoignage m’a paru intéressant et j’en publie dans notre rubrique littéraire du dimanche de larges extraits, en deux parties, dont voici la première.

Quand nous avons quitté les autres délégués, Toung et moi, les étoiles criblaient le noir rideau de la nuit de milliers de trous brillants. Il faisait clair et froid dans l’hallucinant silence de la nuit chinoise Nous avons vu, sur le mur noirci d’une maison en ruines, à la lueur des torches électriques, un slogan gravé en grands caractères chinois: «Le combat est la seule route de la vie.» C’était une parfait description de notre journée. [...]
Assis en face de Mao, dans la pièce nue, j’écoutais sa voix calme et je pensais à la longue marche, aux six mille milles qu'il avait parcourus à la tête des communistes, avec Chou-The du Sud jusqu'au pays des collines de loess. C'est cette décision qui leur a permis de harasser aujourd’hui les Japonais dans une guerre de guérilla, de compenser la supériorité technique des envahisseurs et de sauver
L’un des aspects les plus ironiques de cette guerre, c’est que les Chinois se battent contre les Japonais principalement avec des armes et de l’équipement qu’ils leur ont pris. Mon propre accoutrement en est le parfait exemple. Mes bottes, mon bonnet de fourrure et mon cheval ont été enlevés aux Japonais. Il faut maintenant compter de 125 000 à 175 000 soldats, partisans et volontaires à armer, à vêtir, à nourrir et à hospitaliser quand ils sont malades ou blessés. Le coût de tout cela est probablement le plus bas de toute l’histoire de l’administration chinoise. Song Tchao-Houen, par exemple, qui est président de Tchin-Tcha-Tchi (et qui fut un haut dignitaire du Kouo-min-tang dans le Chan-Si), reçoit 20 dollars par mois. La solde des soldats comme des partisans est d’un dollar par mois. Celle du général Nieh de cinq dollars. Les officiers du Kouo-min-tang, par contraste, reçoivent de 250 à 2000 dollars par mois (sans compter la corruption qui semble chez eux une seconde nature). A Tchin-Tcha-Tchi, il n’y a pas de corruption.
Qu’est-ce qu’un partisan ? C’est un travailleur en uniforme, le plus souvent un paysan ou un fermier. Il est fort, résistant, habitué aux privations et au manque de nourriture. Vivant dehors par tous les temps depuis son enfance, il est indifférent à la chaleur et au froid. Les nouvelles qui se répandent par les villages qui n’ont pourtant pas encore vu les Japonais l’ont rendu conscient du danger que court son pays bien-aimé. On lui a expliqué comment il peut aider. On lui a fait voir les causes de la guerre. Les causes de toutes les guerres. On l’a incité à se joindre à ses camarades travailleurs. Il fait partie d’une association de masse. Il apprend à lire et à écrire. Il peut s’inscrire aux Gardes volontaires, où on lui donnera un vieux fusil ou une pique primitive avec lesquels il surveillera les routes, gardera les ponts et se mettra à l’affût des traîtres. S’il entre dans les Gardes volontaires, il se peut qu’il reste dans la région qu’il habite et continue à travailler de temps à autre. Mais il se peut aussi qu’on le verse dans un détachement de partisans où il recevra, avec un uniforme et des armes, un entraînement militaire. Il a un uniforme, mais il reste avant tout guérillero : il l’endosse quand on lui dit de le faire, il l’enlève quand on l’envoie se glisser comme un innocent fermier derrière les lignes ennemies. Sa solde est celle d’un régulier, même si son rôle est différent. [...] Pourtant une flamme brûle dans le coeur du peuple, celle de la détermination de résister aux Japonais. Et de cette flamme émerge la vision d’une nouvelle République de Chine démocratique. Cette région est à la fois l’image et l’espoir de
Irascible, c’était le mot. Toung, mon «alter ego», ne le trouvait pas, mais je n’ai pas eu de difficulté. Je suis «irascible», m’a-t-il expliqué, quand les choses ne vont pas comme je le veux, quand ils font mal leur travail, quand ils ne sont pas assez efficaces. Chacun d’entre eux m’a demandé d’être plus gentil (dans le ton de ma voix) quand j’ai quelque remontrance à faire. Je le leur ai promis. Mais apprendrai-je ? Je le leur ai promis, et quinze minutes plus tard, j’ai été terriblement sec avec un infirmier qui tripotait un pansement de façon malpropre... Il a demandé à Toung de me rappeler ma promesse. «Je me souviens, ai-je répondu. Mais rappelle-lui également qu’il met des vies en danger quand il est négligent.» Je le dis avec douceur, cependant, et j’ajoutai: «Ce n’est pas à moi de pardonner un pansement mal fait, mais au soldat blessé.» Le soldat, qui avait une vilaine blessure au bras (un éclat d’obus), le regarda et dit gravement: «Je te pardonne.» L’infirmier était au bord des larmes. Je ne serai plus jamais «irascible» avec lui, je crois.
Et ce que nous ne comprenons pas, nous le craignons. Moi comme eux, comme tout le monde. C’est la connaissance et la compréhension qui vainquent la peur, plus que toute autre chose. Quand ils m’ont vu donner du sang, sans éprouver le moindre désagrément, ils n’ont plus rien eu à craindre de mystérieux, d’inconnu. Ils ont vu le patient revenir à la vie, ils ont compris pourquoi, et ils ont eu honte. Et ma colère à moi n‘était pas plus justifiée que leur crainte de donner du sang. N’est-ce pas Mao Zedong qui disait aux écrivains et aux intellectuels chinois: «Vous ne pouvez enseigner aux gens que si vous devenez leur élève.» ? Comme cela est juste : pour être meilleur maître, il faut être meilleur élève.
Je suis fatigué, mais je ne crois pas avoir été aussi heureux depuis longtemps. Je suis content. Je fais ce que je veux. Et regardez ma richesse ! J’ai un travail important qui occupe chaque minute de mon temps. On a besoin de moi et, plus encore, on me le dit, ce qui comble ma vanité bourgeoise. Je n’ai pas d’argent, mais je ne saurais qu’en faire. J’ai l’inestimable bonne fortune de vivre et de travailler avec des gens pour qui le communisme est une façon de vivre, et non pas seulement un sujet de beaux discours. Leur communisme est simple et naturel, comme un mouvement réflexe, aussi inconscient que leur respiration, aussi automatique que le battement de leur cœur. Leur haine est implacable; leur charité englobe le monde entier. Stoïques Chinois ! J’ai ici des camarades dont l’humanité est sans pareille. Ils ont connu la cruauté, et pourtant, ils savent être doux ; ils ont goûté l’amertume et savent sourire ; Ils ont beaucoup souffert, et ils connaissent la patience, l’optimisme, une sagesse tranquille. J’en suis venu à les aimer, et je sais qu’ils m’aiment aussi.