« MÊME USÉES, MES DÉFROQUES SONT TROP GRANDES POUR TOI »

Publié le par David L'Epée

Encore un dernier extrait du Chien de Mao de Lucien Boudard. Celui-ci me semble intéressant parce que moins fantaisiste que bien d’autres passages du roman sur les relations entre les passages, il exprime quelque chose d’assez juste entre les rapports ambigus entre Mao Zedong et son épouse Jiang Qing.

 

 

Mao est de retour à Pékin. Malgré sa lassitude, il a convoqué Jiang Qing. Et elle est là, face à lui, et elle gronde :

 

« Tu abandonnes la Révolution , tu la livres à Zhou Enlai et à Deng Xiaoping, ces renégats qui souhaitent ta mort, qui demain la précipiteront pour donner la Chine en pâture aux impérialistes !

 

Mao, de son bras si faible, tente de l’interrompre :

 

« Ne dis pas qu’ils veulent me tuer. J’ai confiance en eux.

 

« Comme tu avais confiance en Liu Shaoqi et en Lin Biao. Mais hier, tu avais su réagir, recouvré tes esprits, maintenant tu as l’âge de la crédulité. Je te le répète, ils te haïssent et détruiront ton oeuvre.

 

Mao regarde Jiang Qing avec reproche : cette harpie ne l’épargnera donc jamais ! Il est si fatigué. Cependant, il essaie encore de s’expliquer :

 

« Laisse... Que puis-je faire que de m’en remettre à eux ? La Révolution , je l’ai servie de toutes mes forces mais je n’ai pas métamorphosé les êtres. Il me faut bien admettre que les gens sont restés ordinaires, qu’on doit leur donner des biens ordinaires, les employer ordinairement. Les Quatre Modernisations serviront à cela, elles apporteront l’abondance et feront de la Chine une grande nation.

 

Jiang Qing crie :

 

« Tu avais dénoncé l’économisme comme un crime, et maintenant tu dérailles.

 

« Ne hurle pas, mes oreilles sont fragiles.

 

« Tu acceptes que la Chine soit un pays comme un autre, pire qu’un autre parce qu’il sera infesté par les étrangers ! Je te le répète, tu abandonnes la Révolution , tu la trahis, tu nous trahis tous !

 

«  La Révolution change sans cesse de forme, mais elle est toujours la Révolution. Ne sois pas dogmatique.

 

« Tu emploies les mots de mes pires ennemis.

 

« N’est-tu pas, toi aussi, mon ennemie ? Je m’efforce de t’ouvrir les yeux, de te protéger contre toi-même et contre tes mollosses, et tu ne m’écoutes pas. Jiang Qing, l’heure est grave. Ne brandis pas trop l’étendard de la Révolution. Ne te pare pas de mes défroques. Mêmes usées, elles sont trop grandes pour toi.

 

 

Lucien Boudard, Le Chien de Mao, Grasset, Paris, 1998

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Publié dans littérature

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