HISTOIRE SCATOLOGIQUE ET POLITIQUE
Un deuxième texte de Du Qinggang :

C’était les vacances d’hiver. Les enfants s’amusaient à coeur joie lorsque survint un événement de nature politique. En ces temps de grande pauvreté, on se contentait de s’essuyer les fesses avec du papier journal. Néanmoins, il n’y avait pas de journal où n’était imprimé le portrait de Mao, dans toutes les postures.
Un jour, dans les toilettes publiques, le chef du quartier découvrit un portrait du Grand Timonier dont la bouche était bourrée d’excréments. Blasphème. Scandale. Tous les hommes du quartier se rassemblèrent dans une salle de réunion. De l’enfant de trois ans qui savait s’essuyer le derrière tout seul au vieillard de quatre vingt dix ans qui avait encore assez de force pour accomplir l’acte concerné. Un agent de police intervint. On encouragea d’abord l’aveu spontané qui allégerait la punition. On nous incita ensuite à la dénonciation mutuelle, mais personne ne dit mot. On nous demanda enfin de cafarder en cachette. Pas de rapporteur volontaire. En désespoir de cause, l’agent réclama quelques indices, mais toujours en vain. On n’osait rien dire. A la moindre maladresse, on risquait l’enfermement. Des exemples malheureux abondaient autour de nous.
A la dernière minute, le chef du quartier fut intelligemment inspiré :
« Demain, rassemblement général devant l’hôpital. On va analyser vos excréments. La science va tout révéler ! »
Nous étions profondément terrifiés. Qui donc pouvait être absolument certain de son innocence ? Comment se souvenir d’un acte aussi machinal ? A l’époque, les toilettes publiques étaient même un lieu privilégié pour nos conversations. Pas de cloison entre les trous qui s’alignaient les uns à côté des autres. Les paroles circulaient plus librement. En discutant ainsi et dans la merde, on n’oubliait tout sens du sacré. La nuit s’écoula dans l’angoisse générale.
Le lendemain, levés de bonne heure, nous étions une centaine, rassemblés devant l’hôpital. Un vent glacial hurlait dans le ciel comme le souffle du diable menaçant. Chacun portait un petit sachet où gisait la pauvre crotte impuissante. Certains tremblaient, de froid et de peur.
Heureusement, la science ne révéla. On en vint donc à cette conclusion : ce doit être quelqu’un de passage. Nous approuvâmes comme un seul homme : oui, oui, ici nous voyons souvent des gens venant de Beijing, de Shanghai, de Guangzhou, et même du Tibet.
« Il y a des étrangers ? Russes, Américains ou Français par exemple ? »
« Non, non ! »
Là dessus, il ne fallait pas blaguer. A trop exagérer, nous risquions le pire. On ne le savait que trop, ayant vécu tant d’événements politiques. Grand bruit, fausse alerte. De retour chez eux, les habitants du quartier s’affairèrent à sélectionner minutieusement les journaux. Tous découpèrent les portraits sacrés. On laissa de côté le moindre bout de papier portant les caractères Mao Zedong. Ce fut un travail laborieux. Et comme le nom du Grand Timonier remplissait presque toutes les pages où occupait à peu près chaque ligne, nous fûmes obligés de cueillir les feuilles des arbres.
Quelques années plus tard, beaucoup de mes voisins eurent des hémorroïdes.
Du Qinggang, « Le Président Mao est Mort », Desclée de Brouwer, Paris, 2002, p. 87-89