LES MEDIAS CHINOIS NOUS PARLENT D’AMOUR...

Publié le par David L'Epée

Dans notre revue de presse de l’insolite, parlons cette semaine d’un sujet qui semble beaucoup préoccuper les médias chinois ces derniers temps : l’amour. Mais pas toujours sous son jour positif – car même en Chine, les médias préfèrent parler de ce qui va mal que de ce qui va bien.

 

source de la photo : www.chine.blog.lemonde.fr

En Chine comme partout dans le monde et – à mon avis – pour des raisons assez similaires, les taux de divorces explosent les records. Le Quotidien du Peuple du 9 janvier a interrogé des sociologues pour comprendre les raisons du malaise et pourquoi les jeunes couples, ceux formés par des enfants uniques, étaient les plus touchés.

« Ce qui mérite toute notre attention c'est que parmi les cas de divorce, le nombre des couples nés après l'année 80 du XXème siècle a augmenté dans de fortes proportions. Un juge a affirmé que près d'un tiers des couples qui ont intenté un procès à leur conjoint pour demander le divorce (1) sont de jeunes couples de moins de 25 ans.

Des spécialistes ont conclu en faisant remarquer que ces « jeunes couples des années 80 » sont en fait des adultes pourvus d'une mentalité enfantine. Ils sont mûrs sur le plan physiologique mais encore puérils sur le plan psychologique. Bien que possédant des idées d'avant-garde, leur capacité d'endurance et de résistance sont très faible en réalité. D'autres experts en la matière estiment que l'insuffisance de la formation pré-matrimoniale est une autre raison de la hausse du taux de divorce. »

Les sociologues chinois ne cessent d’ailleurs, de plus en plus, de s’interroger sur les conséquences négatives de la politique de l’enfant unique – sans toutefois la remettre en question sur le plan démographique – ce qui est peut-être l’une des causes d’un assouplissement récent de la loi. En effet, depuis quelques mois, il est permis aux couples dans lequel les deux conjoints sont enfants uniques d’avoir deux enfants (2).

Une autre conséquence de cette « immaturité » et de cette « infantilisation » des jeunes adultes – malgré leurs « idées d’avant-garde »... – pourrait aussi résider dans l’intrusion, dans la culture traditionnelle, d’apports occidentaux dans le domaine des moeurs et de la morale familiale. Car si la crise chinoise dans le domaine n’est qu’une léger frisson en comparaison avec le séisme qui fissure actuellement notre vieille Europe, les raisons de la dégradation n’en sont pas mois similaires sur bien des points. Ainsi, la pénétration dans notre quotidien – dans celui des Chinois comme dans le nôtre – des « valeurs » (ou anti-valeurs) américaines pourrait expliquer bien des choses.

Le Quotidien du Peuple consacrait le 10 janvier un article à certains types de revues pour jeunes véhiculant des idées pour le moins discutables :

« De beaux garçons et de jolies filles, régulièrement amoureux, traînant dans les bars et les clubs, escroquant l'argent de leurs familles ; certains se mariant même dès qu'ils atteignent l'âge de dix huit ans (3). Telles sont les aventures des jeunes qui peuplent les histoires de beaucoup de magazines populaires des étudiants de collège de Beijing.

Le Beijing Morning Post a récemment publié une histoire au sujet d'une mère impatiente qui avait appelé le journal pour se plaindre. Cette mère soulignait que les magazines comportaient régulièrement des histoires aux thèmes de beaux garçons et de jolies filles de familles riches, vivant des vies luxueuses et romantiques, leurs journées dominées par le jeu et l'amusement. Les filles parlent sale et même se battent, alors que les garçons visitent des bars et dansent dans les discos. Leurs camarades de classe sont soupçonneux et envieux, et les trahisons concernant leurs amours sont communes. »

Ce qui peut nous amener à une nouvelle réflexion sur la liberté d’expression. On reproche à qui mieux mieux à la Chine de ne pas laisser publier et vendre n’importe quoi (ce qui n’est pas tout à fait le cas comme nous le montre cet exemple), mais on ne se pose jamais la question de savoir si des réactions telles que celles de cette mère de famille relèvent aussi de la liberté d’expression. Je ne dis pas qu’on les interdirait chez nous, mais la chape de plomb du prêt-à-penser libertaire est si puissante dans nos contrées qu’il faudrait avoir un sacré courage pour émettre de telles critiques sans passer pour un ringard, un réactionnaire ou je ne sais quel peine-à-jouir !

En lisant cela, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la description émouvante que Maria-Antoniette Macciocchi avait fait des amours chinoises dans son livre De la Chine. Elle écrivait par exemple ceci (4) :

« En Chine, chez l’homme aussi bien que chez la femme, l’amour semble fait de timidité quasi morbide, de rougeurs, de candeurs enfantines, même si les jeunes femmes, à l’instar des hommes, sont souvent habillées en soldats.

Dans les parcs publics, j’ai vu nombre de couples qui tout au plus se donnaient la main – entre eux une serviette de plastique bourrée de livres. On est mystérieusement séduit par la douceur et la pureté qui en émanent. Dans l’expression de leurs sentiments intimes, les Chinois font preuve de la plus grande discrétion, et c’est pourquoi on s’interroge bien souvent sur ce qu’ils éprouvent. Etaler ses sentiments, les afficher en public, ce serait les abîmer : voilà tout. »

Entre ces deux extraits, il y a un événement majeur : l’ouverture économique du pays – avec les avantages et les inconvénients que l’on sait. Cette vision « li-li-li » (libérale-libertaire-libertine) du monde que j’évoquais plus haut n’est qu’un avatar parmi d’autres de l’idéologie américaine – bien qu’elle se défende avec des pantalonades puritaines aussi extrèmes que peu crédibles. Et comme, dans cette mentalité, tout se ramène au final à des histoires de gros sous, pourquoi, là encore, ne pas évaluer toute relation humaine, à commencer par l’amour, en espèces sonnantes et trébuchantes ? Le Quotidien du Peuple du 5 janvier s’est posé la question lorsqu’il a appris l’existence d’une nouvelle invention très particulière :

« Comment calculez-vous en dollar la valeur de votre amie ? Et bien, il y a une calculatrice en ligne qui vous apprend que sa valeur ne dépasse pas 320 dollars. Beaucoup d'utilisateurs masculins d'une telle calculatrice en ligne introduisent un programme nouvellement découvert pour calculer la valeur de leurs amies, selon le journal Huashang. Cependant, très peu de filles valent plus de 2500 yuans, soit 320 dollars. Ce qui désappointe de nombreux couples. Un homme nommé Li aurait son amie qui « vaut le plus », à 2500 yuans. Il a dit, tout fièrement que le jeu était très amusant.

Les résultats du jeu sont basés sur dix neuf indices d’informations personnelles, comprenant la hauteur et le poids de l’amie, le nombre de ses anciennes relations, si elles mangent des oignons ou jouent au mah-jong [NDA : jeu populaire chinois]. Si votre amie est passée au College English Test Band Four, 300 yuans sont ajoutés à sa valeur. »

Le quotidien, en déplorant une telle manière d’appréhender la relation, ajoute : « Bien que l'inventeur de ce jeu soit inconnu, le jeu reflète dans une certaine mesure les attitudes de Chinois vis-à-vis des femmes modernes. » Comme quoi, sous un masque progressiste, les idéologies qui tentent de se faire la part du lion à toutes les tables où on les invite, montrent vite en quoi elles sont extrêmement réactionnaires. Et en matière d’oppression de la femme, la Chine a déjà donné !

Dans un registre assez semblable, l’agence Xinhua publiait le 31 janvier la dépêche suivante :

« Un étudiant de l'Université de  Beijing, qui veut faire plaisir à ses parents pendant la Fête du  Printemps, offre 1000 yuans pour la "location" pendant 10 jours  d'une petite amie qu'il veut amener avec lui dans son pays natal. L'annonce collée sur un panneau par l'étudiant en physique Zhu Lijie précise qu'il cherche à louer "une fille diplômée honnête, gentille et du même âge". Zhu a dit à un journaliste local que ses parents lui avaient  demandé de trouver une petite amie et d'amener cette future belle-fille chez eux au cours de la Fête du Printemps, la fête  traditionnelle la plus importante en Chine. Auparavant, il avait tenté d'expliquer à ses parents que son  temps étant entièrement consacré à ses études, il n'avait pas pu  trouver une petite amie. Mais ses parents ne semblaient pas  impressionnés par le fait qu'il ait reçu trois fois le prix d'Excellent Etudiant au cours de ses quatre années universitaires. [...] 

Cependant, l'identité de cet étudiant reste suspecte, car  personne dans le département de physique de l'université ne le  connaît. Des officiels de l'Université de Beijing et la police locale  ont averti les étudiants, en particulier les jeunes femmes, de  prendre garde de ce genre d'annonce. Beaucoup de gens pensent que Zhu n'est qu'un surnom pour  garder son plan secret. »

Le 5 janvier, Le Quotidien du Peuple, pour divertir un peu ses lecteurs, propose un petit roman-photo aventuresque et romantique intitulé « Un Chat Mignon nous Raconte son Histoire d’Amour » (cliquez sur le titre pour accéder à la page). Je vous laisse lire ce récit palpitant et apprécier la qualité de la traduction française. Et à ceux qui se demanderaient ce que cela fait sur le blog, je leur répondrai que je ne sais pas non plus ce que cela fait sur le site du Quotidien du Peuple...

(1)     Appréciez la subtilité de la phrase et apprenez que chaque couple a un conjoint, ce qui monte tout de même le nombre des protagonistes à trois personnes et ce qui pourrait expliquer quelques problèmes de cohabitation...

(2)     Mais la loi pékinoise du chien unique, elle, n’est pas prête d’être assouplie...

(3)     Si le fait de se marier jeune est très mal vu, ce n’est pas tant pour des raisons culturelles (on se mariait très tôt dans l’ancienne Chine) que démographiques : en effet, dès la Révolution , on a fortement encouragé (et c’est un euphémisme) les amants à retarder le moment de leur mariage afin de retarder également le moment de la procréation...

(4)     Maria-Antoniette Macciocchi, De la Chine , Seuil, 1971, p.43

Publicité

Publié dans revue de presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article