« ILS NE SONT PAS COMME NOUS » – SHANGHAÏ ET LE FLEAU COLONIAL

Publié le par David L'Epée

Arrivés au terme de notre réflexion sur le réalisme socialiste dans les arts populaires chinois, nous consacrerons quelques semaines de notre rubrique littéraire du dimanche à une grande dame : Maria-Antonietta Macciocchi.

 

Militante italienne du PCI, Maria-Antoniette Macciocchi fut, avec son mari, une des premières – si ce n’est la première – représentante d’un parti communiste occidental à partir visiter la Chine après la rupture sino-soviétique et la fermeture du pays, au lendemain de la Révolution culturelle. Apportant un regard nouveau sur la Chine et ramenant en Occident des informations précieuses et inédites sur le nouveau visage qu’avait pris la République populaire, elle eut le courage d’aller à contre-courant de la plupart de ses camarades et d’oser le choix auquel très peu de communistes européens s’étaient risqués : Pékin plutôt que Moscou.

 

L’essentiel de sa découverte de la Chine et des observations qui lui ont été inspirés est contenu dans son ouvrage De la Chine , un livre de référence que je vous recommande vivement et dont je vais publier ici quelques extraits au cours des semaines à venir. Nous commençons ce dimanche par un petit texte qui nous parle de la vie à Shanghaï sous le régime colonial – un régime impérialiste et raciste dont elle salue la chute.

 

Certains ne manqueront pas de s’offusquer de voir que nous sommes quelques uns aujourd’hui à oser sortir Maria-Antonietta Macciocchi des bibliothèques où on avait voulu l’enfermer. En effet, à son retour de Chine et après la publication de son livre, elle fut violemment attaquée à la fois par les staliniens, par la bourgeoisie libérale et par les grands médias européens pour ses positions révolutionnaires, sinophiles et maoïstes. Aujourd’hui encore, une chape de plomb pèse sur sa pensée et son oeuvre. Raison de plus pour la faire redécouvrir aux lecteurs.

 

A l’heure où les pseudo-sinologues occidentaux ne jurent plus que par Jung Chang ou par l’auteur de L’Année du Coq, Maria-Antonietta Macciocchi apporte un souffle de fraîcheur bienvenu.

                                                           

 

Ces restaurant de la rue de Nankin, où les boutiques se succèdent à l’infini, laissent aisément imaginer à quel point l’homme blanc devait être attaché à sa « supériorité » de civilisateur, dans cette Shanghaï où il bâtissait les temples de ses moeurs dissolues et de sa puissance. Il pouvait tuer, voler, violer impunément. Et si les esclaves se révoltaient, le civilisateur appelait ses frères de race, faisait vomir cuirassés et bombardiers pour ramener les Chinois à la raison, à cette raison élémentaire : la présence de l’homme blanc est indispensable.

 

On imagine aisément, au milieu de cette foule, les théories que l’homme blanc formulait sur les Chinois : « Ils ne sont pas comme nous » disaient-ils de ce peuple dont ils ne comprenaient rien, sauf qu’il avait un thé excellent et des céramiques anciennes exportables à bas prix. « Ils ne sont pas comme nous » répétaient leurs maîtresses et leurs épouses en regardant le coolie courber le dos et traîner comme un damné – sur le Bund ou dans la rue de Nankin – le pousse-pousse sur lequel Madame, sous une ombrelle blanche, faisait sa promenade. « Elles ne sont pas comme nous » disaient-elles gravement des Chinoises qui accouchaient sans autre secours que celui d’une vieille femme chargée de couper le cordon ombilical avec une pierre ou d’un coup de dent. Et elles ne laissaient pas de mettre en doute l’existence de l’amour maternel chez ces misérables, souvent capables de ne pas verser une larme devant le cadavre de leur enfant.

 

L’homme blanc était convaincu que nul mieux que ce peuple, qui a quatre mille ans d’histoire, n’était capable de lui cirer les chaussures, de lui repasser ses chemises de soie, de le servir à table avec autant de célérité et de silencieuse discrétion. L’homme blanc, outre ses activités de banquier, d’industriel, d’exportateur, exerçait celles de propriétaire de maisons closes et de fumeries d’opium. Dans les maisons closes, il offrait les Chinoises à ses hôtes internationaux, et donnait aux Chinois, dans les fumeries, de quoi oublier que leurs femmes se prostituaient. Puis il concluait : « Aucun doute, ils ne sont pas comme nous ! Le sang des Chinois circule deux fois moins vite que celui des Blancs. »

 

L’histoire de Shanghaï est celle-là même des révoltes et des répressions qui, comme les vagues de la mer, l’une après l’autre, ont déferlé sur cette ville immense, jusqu’au jour où une vague plus puissante a balayé la fange des trafiquants et purifié la ville. Le colonisateur a été chassé, ainsi que ses commerces en tous genres. 

 

 

(Maria-Antonietta Macciocchi, De la Chine , Seuil, 1971, p. 359-360)

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Publié dans littérature

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