LA CHINE A L’ONU : LA SOUVERAINETE AVANT TOUT

Publié le par David L'Epée

Je publie ici l’extrait d’un article du journaliste américain James Traub paru il y a peu dans le New-York Times. L’auteur, habitué des bruits de couloir de l’ONU, analyse le rôle de la Chine dans cette institution. A l’en croire, elle semble préoccupée avant tout par les buts suivants : le maintien des souverainetés nationales (à commencer par la sienne), la défense de ses alliés, et une attitude d’opposition presque systématique aux positions américaines, qui traduisent un conflit de pouvoir de plus en plus concret au sein de l’ONU. Le texte qui suit est très éclairant – notamment sur la manière dont la Chine concilie l’idéal de l’ « émergence pacifique » avec des actions diplomatiques parfois très offensives – mais il est à lire avec un œil de critique. L’auteur est américain, et aussi brillant soit-il, c’est pour sa paroisse qu’il plaide avant tout.

 

                                              

 

La Chine a une vision de l’“ordre international” très différente de celle des Etats-Unis ou de l’Occident, ce qui l’amène à entraver nombre de projets qui donnent sa raison d’être aux Nations unies. La République populaire utilise ainsi son statut de membre permanent du Conseil de sécurité, et du droit de veto qui va avec, pour protéger des régimes autoritaires avec lesquels elle est en bons termes. […] Et, dans l’épreuve de force avec l’Iran qui préoccupe actuellement le Conseil de sécurité et l’Occident dans son ensemble, la Chine est bien décidée à jouer les empêcheurs de tourner en rond en bloquant toute tentative d’imposer des sanctions au régime intransigeant de Téhéran.


C’est un truisme de dire que le Conseil de sécurité ne fonctionne que dans la mesure où les Etats-Unis l’y autorisent. Cela pourrait bientôt s’appliquer également à la Chine.  […]

 

La grande question qui divise l’ONU n’est plus comme autrefois l’opposition entre communisme et capitalisme ; le problème aujourd’hui est celui de la souveraineté. Depuis les catastrophes de la Bosnie et du Rwanda, on demande au Conseil de sécurité de protéger des individus contre un Etat abusif. Lorsque certains Occidentaux critiquent l’ONU en disant qu’elle est un échec en tant qu’institution, ils veulent presque toujours signifier que le Conseil de sécurité n’est pas capable de trouver la volonté nécessaire pour assurer la protection des individus contre un Etat particulièrement brutal, que ce soit au travers d’une intervention, de sanctions ou même d’une simple condamnation. Mais cet échec est une préoccupation purement occidentale : en Chine, où le souvenir du “siècle d’humiliation” imposé par les impérialistes occidentaux est encore vivace, […] la souveraineté est depuis longtemps un slogan mobilisateur. […] Aujourd’hui, la Chine est plus souple sur le plan pratique, mais la doctrine tenant les droits de souveraineté pour absolus demeure un élément central de sa politique étrangère.

 

Mes conversations avec Wang [le représentant de la Chine à l’ONU] en reviennent toujours à ce point épineux. « Chaque pays se doit d’assurer le bien-être de sa population, souligne-t-il. Il y a un problème dans certains pays, où la protection de la population est… là, le très diplomate diplomate chercha le terme exact –… négligée. L’ONU peut intervenir de façon pacifique, fournissant de l’aide, prodiguant des conseils. Mais son rôle n’est pas de s’imposer. Là où le gouvernement fonctionne, on doit le laisser assumer ses responsabilités. » Dans une autre conversation, tenue une semaine plus tard dans le salon des délégués de l’ONU, où Wang transgressa allègrement l’interdiction de fumer, l’ambassadeur insista sur le fait que le droit à exercer sa souveraineté sans aucune interférence extérieure était inscrit en lettres d’or dans le droit international. […]

 

En fait, la Chine souhaite rejoindre la communauté internationale, mais à ses propres conditions. La République populaire est une entité particulière, une puissance mondiale qui se consacre presque exclusivement à l’exploitation de ses ressources internes et au règlement de ses conflits intérieurs. Elle ne cherche guère à utiliser le pouvoir dont elle dispose, sauf pour assurer un environnement harmonieux à son “émergence pacifique”. De toute façon, la Chine est passée si rapidement du statut d’Etat appauvri et replié sur lui-même à celui de grand pays sûr de lui et immensément influent qu’elle n’a pas eu le temps de réfléchir à ce qu’elle pouvait faire de ce pouvoir. C’est pourquoi la Chine se préoccupe énormément de questions qui sont de peu d’intérêt pour l’Occident – l’“intégrité territoriale”, notamment – tout en négligeant les questions brûlantes qui inquiètent Washington, Londres ou Paris. […]

 

                                 

 

 

Le sujet qui, en revanche, suscita la fureur de la Chine fut la demande du Japon de devenir membre permanent du Conseil de sécurité. La mobilisation générale de la Chine sur cette question rappela au monde que ce pays est capable de renoncer à toute retenue lorsqu’il estime que son intérêt national est en jeu, comme cela avait été le cas une décennie plus tôt, lorsque Pékin avait ouvertement tenté de saboter l’envoi de missions de paix au Guatemala, en Haïti ou en Macédoine sous prétexte que ces pays entretenaient des liens commerciaux avec Taïwan. […] Et, surtout, la Chine n’a toujours pas pardonné les atrocités qui ont marqué la prise de Nankin en 1937 et l’agression du territoire chinois par le Japon au cours de la Seconde Guerre mondiale. En avril 2005, peu après que le Japon, l’Allemagne, l’Inde et le Brésil eurent déposé officiellement leur candidature à un Conseil de sécurité élargi, des manifestations antijaponaises éclatèrent en Chine. Des représentations diplomatiques et des entreprises nippones furent mises à sac. Les Japonais furent choqués tant par la violence des manifestations que par le fait que, de toute évidence, les autorités chinoises toléraient, voire approuvaient les excès. […]


En août 2006, l’ONU a commencé à chercher un successeur à son secrétaire général, Kofi Annan. Les pays asiatiques estiment que c’est à leur tour de se voir confier le poste. Les Américains s’opposeront à tout candidat soutenant trop ouvertement les revendications du tiers-monde ; Pékin refusera tout secrétaire général originaire d’un pays trop proche de Washington. […] Wang ne cache pas son espoir de voir le successeur de l’actuel secrétaire général « apporter un point de vue asiatique ». Il entend par là, explique-t-il, une priorité donnée à « la patience sur la précipitation » et une attention particulière apportée aux droits collectifs – autrement dit ceux de l’Etat – plutôt qu’aux droits individuels.

 

Si la Chine atteint ses objectifs, l’ONU pourrait bien apparaître aux yeux des Etats-Unis comme un endroit encore moins hospitalier qu’il ne l’est déjà !


La Chine et les Etats-Unis sont les deux bêtes noires jumelles de l’ONU : les Etats-Unis parce qu’ils insistent pour entraîner l’organisation internationale dans leurs croisades, la Chine parce qu’elle refuse obstinément de participer à toute initiative contraire à son intérêt national. […] Et les deux capitales peuvent se permettre de défier les visions consensuelles. La Chine et la Russie ont les mêmes positions sur les questions concernant la souveraineté, […] Wang affirme que les Etats-Unis ont une diplomatie tonitruante « parce que l’Amérique est une superpuissance et que sa parole a beaucoup de poids ».

 

Il semblerait que la Chine ait également acquis du poids, mais ce n’est pas l’avis de Wang. A la fin de notre second entretien, il revint à l’un de ses thèmes favoris. « Les Américains sont forts et jouent de cette force, me dit-il. La Chine est faible et n’a aucune intention de jouer les costauds. »


Je lui fis remarquer que la Chine est en réalité un poids lourd mais que les coups qu’elle porte sont ceux d’un poids plume. La comparaison fit sourire Wang. « Et alors, quel mal y a-t-il à ça ? » fit-il. Eh bien, rétorquai-je, cela dépend. C’est alors que Wang me fit cette étonnante déclaration : « La Chine se considère toujours comme un pays faible, petit et peu puissant. J’ai le sentiment qu’au cours des trente prochaines années, elle continuera à le faire. La Chine aime concourir dans la catégorie inférieure, comme vous dites. » Mais pourquoi donc ? Pourquoi la Chine refuserait-elle d’étaler sa puissance ? Wang évoque l’émergence paisible de son pays et la nécessité de rassurer tous ceux que sa force croissante inquiète. « Nous ne voulons embarrasser personne » conclut-il…

 

                                                         

 

article traduit de l’anglais par le Courrier International

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Publié dans géopolitique

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