MON HUMILIATION PUBLIQUE OU LART DE PERDRE LA FACE LA NUIT DHALLOWEEN

Samedi dernier, comme c’était mon dernier soir seul avant le retour de Yiqi, j’ai consenti à m’extraire de mon ascèse et à céder aux instances de deux de mes amies, Zhang Hui et Xiao Ting, qui tenaient à me montrer Pékin by night. La température a brusquement baissé ces derniers jours, annonçant le terrible hiver chinois ; je me munis donc de ma vraie écharpe de contrefaçon en faux cachemire made in Mongolia (c’est écrit dessus) achetée dix yuens dans un marché de contrebande, et je rejoins devant l’Université mes deux amies emmitoufflées dans de vrais manteaux bordés de fausse fourrure (皮大衣).
Nous nous engouffrons dans la première bouche de métro ; je ne peux m’empêcher, une fois encore, de sourire lorsque j’entends annoncer l’arrivée de la rame : « métro » se dit en chinois 地铁 (prononcez di tié), ce qui fait que j’ai toujours l’impression qu’on annonce l’arrivée en gare d’un dénommé Didier... Nous changeons deux fois puis remontons sur la rue où le froid est mordant. Après quelques minutes de marche dans le dédale des hu tong, nous débouchons sur une avenue très animée aux grandes enseignes lumineuses. Nous entrons dans un bar bondé et rejoignons un groupe d’amis des deux jeunes filles.
Comme il paraît que c’est aujourd’hui Halloween dans une autre partie du monde, bien loin d’ici, le bar a été décoré avec tout le mauvais goût requis en pareille occasion : des guirlandes de citrouilles en plastique, des rideaux noirs miteux, des serveuses au maquillage sanguinolent et en jupes imitation toiles d’araignée, sans oublier un espèce de Marylin Manson chinois recouvert de fard en train de faire des cocktails derrière le comptoir en émettant des borborygmes qui se veulent être du mandarin... Comme je m’étonne de l’existence en Chine de cette fête païenne, un convive, qui a déjà voyagé en Italie, me répond ironiquement : « Parce qu’en Europe, ça n’existe pas ? » Je n’ai rien à répondre. Il ajoute toutefois qu’ici, il s’agit juste d’un prétexte que les bars et les boîtes de nuit utilisent pour organiser des soirées thématiques, mais que les enfants n’en sont pas encore à faire du porte-à-porte dans les rues de Pékin déguisés en morts-vivants.
Nous commandons une tournée de 脾酒 (bière) pour les hommes, et de jus de fruit pour les filles – « Jamais d’alcool pour nous » ; c’est elles qui le disent. On pourrait croire à première vue que les Chinois – les hommes – sont particulièrement insensibles à l’alcool, car les bouteilles de bière (la dose individuelle est tout de même de
Je comprends après un moment d’observation qu’un curieux mélodrame est en train d’avoir lieu autour de notre table. Un jeune homme, aux traits exaltés et aux yeux lumineux (je parle de sa physionomie, pas d’un masque d’Halloween) mène une cour désespérée à une fille, très jolie, qui se trouve en face de lui, mais qui ne lui répond que par des moues dubitatives laissant à penser que son coeur ne sera pas si facile à conquérir. Le soupirant éploré s’exprime comme s’il récitait des tirades du 京剧(Opéra de Pékin), d’une voix forte et solennelle, et il appuie ses mots par de grands gestes, censés marquer l’intensité de ses sentiments, et qui nous obligent sans cesse à rester sur nos gardes et à vite retirer les bouteilles de la table lorsque nous le voyons esquisser un mouvement un peu large – une des bouteilles, pourtant, ne survivra pas à la prouesse oratoire et une petite vampire blafarde en minijupe s’empressera de venir ramasser les débris.
La jeune fille, elle, se tâte (si vous me passez l’expression) ; elle balance alternativement sa tête d’un côté puis de l’autre, signe de perplexité profonde, et répond de temps à autre aux déclamations de son prétendant par un petit « mmm.... » prononcé avec le quatrième ton (ceux qui connaissent un peu la phonétique chinoise comprendront), soit un petit couinement qui est très familier aux Chinoises et qui, j’ai déjà pu l’observer plusieurs fois, exprime l’indécision ou, dans un langage plus stoïcien, la suspension du jugement. Mais notre Roméo n’est pas homme à se laisser décourager ; une fois arrivé au bout de son inspiration poétique, il disparaît brusquement sans même esquisser un effet de manche ni balayer l’assistance d’un pan de son manteau (ce qui signifie, je pense, qu’il souhaitait partir discrètement).
Sans nous douter de ce qui se prépare, nous retournons à nos bières et continuons à discuter de choses et d’autres. Mais voilà qu’une demi heure après, notre homme revient, sans oublier cette fois ses effets de scène (porte qui claque avec silhouette sombre qui se découpe sur le blizzard sifflant à l’extérieur, bras tendu dans notre direction, brouhaha du bar qui s’interrompt soudainement, foule qui retient son souffle). Il marche vers nous en mesurant ses pas, et sort de sous son manteau, à la stupéfaction générale (souffle diffus qui passe dans l’assistance, serveuses qui s’évanouissent, grondement du tonnerre au loin – non, là j’exagère un peu), sort de sous son manteau, disais-je, un immense drapeau rouge qu’il tend à sa maîtresse, le posant sur ses deux mains ouvertes comme si c’était le Saint Sépulcre.
Pour le coup, les convives sont mitigés. Où a-t-il trouvé un drapeau de cette taille ? Il l’a décroché près d’un monument patriotique, explique-t-il. Personne ne l’a surpris ? Si, des policiers l’ont aperçu et sont partis à sa poursuite, mais il a réussi à les semer en se perdant dans les hu tongs. Le patron du bar, qui a entendu la conversation, ouvre la porte et regarde dans la rue d’un oeil inquiet, s’attendant à voir l’Armée Populaire de Libération débarquer au grand complet pour reprendre son bien. Plusieurs de nos amis paraissent offusqués par cet acte audacieux. D’après ce que je comprends et ce qu’ils m’expliqueront après, ils trouvent scandaleux de dépouiller ainsi un monument consacré aux héros de
Le débat en cours provoque quelques remous dans le reste du bar ; d’autres jeunes viennent se joindre à la discussion, se partageant entre le parti de l’amour et le parti de la mémoire des héros, et il s’ensuit une joute vive et foisonnante qui aurait pu faire les beaux jours de l’agora athénienne. Mais étonnamment, personne ne pose la question qui me brûle les lèvres et qui me semble primordiale pour comprendre le geste de notre ami : pourquoi offrir un drapeau rouge à l’élue de son coeur ?
Le patron paraît ne pas apprécier outre mesure que son bar se transforme en un grand forum philosophique, je ne sais pas s’il craint que les partisans des deux camps en viennent aux mains ou que la police fasse irruption, mais il fait comprendre à ceux qu’il considère comme le noyau du problème (c’est-à-dire notre petit groupe) que nous ne pouvons pas rester ici et qu’il veut nous voir sortir de son établissement. Forcés d’obéir, nous nous retrouvons dans la rue glacée, et marchons en grelottant pour trouver un autre bar où nous abriter du froid.

Nous entrons dans ce qui semble être à première vue une boîte de nuit ; les lumières sont tamisées et les consommations beaucoup plus chères. Comme l’atmosphère y est plus calme que dans le bar (pour le moment, mais ça n’allait pas durer), je m’approche de la mystérieuse Chinoise qui tient toujours son drapeau serré contre son coeur, et entame la conversation. Je lui demande pourquoi son soupirant a cru bon lui offrir ce curieux présent. Sa réponse me laisse assez pantois. « Je suis née l’année du chien [NDA : dans l’astrologie chinoise], me dit-elle. Or, cette année, nous sommes aussi l’année du chien. Il est donc important que j’utilise un certain nombre d’objets rouges, pour me porter chance. » Et elle me fait comprendre que, par exemple, depuis le début de l’année, elle ne porte que des sous-vêtements rouges. Je la crois sur parole.
Il faut préciser qu’en Chine, bien avant que cette teinte ne symbolise la révolution communiste, le rouge a toujours été une couleur connotée très positivement, qui exprime la joie ; c’est notamment la couleur que portent les femmes le jour de leurs noces. La superstition sous toutes ses formes, malgré les campagnes incessantes du Parti pour « propager la science et les lumières sur la voie du matérialisme scientifique », est restée très forte, y compris dans les villes. A tel point qu’elle peut pousser un amant à prendre de gros risques (celui, au minimum, de finir la nuit en prison) pour offrir à sa belle un drapeau patriotique dont elle n’aura retenu, au final, que la couleur...
Nous interrompons notre discussion car la soirée semble s’animer. On a ouvert des micros et je comprends qu’on est en train de commencer quelque chose dont les Chinois raffolent : un karaoké. Quand je dis qu’ils en raffolent, le mot n’est pas trop fort ; ils ne se sentent plus de joie lorsque le premier participant prend le micro et se racle la gorge, ils sautillent partout et applaudissent à tout rompre. « Avec la voix que tu as, je suis sûre que tu chantes très bien... » me glisse Xiao Ting. Je la vois venir, mais il n’est pas question que je me donne en spectacle ici. Je lui réponds que je ne connais aucune des chansons de leur répertoire, et que je suis incapable de lire tous les caractères (les paroles des chansons) qui défilent sur l’écran. « Il y a aussi des chansons en anglais. » me dit-elle. Je parle très mal l’anglais. « Et s’il y avait une chanson en français ? » Je ris : peu de risque que cela arrive, je sais bien que personne dans ce pays n’écoute de chanson française.
Deux de nos amis, à tour de rôle, se prêtent au jeu et entonnent des rengaines qui doivent certainement figurer en bonne place dans le hit-parade de tous les jeunes Pékinois mais que je n’ai jamais entendues de ma vie. Le soupirant au drapeau rouge prend aussi son tour, et son interprétation musicale ne diffère pas tellement de sa manière habituelle de parler : il clame, vibre, se frappe la poitrine, tremble, tonne, et finit à genoux, transpirant, en levant les bras au ciel, sous les clameurs générales. A un moment, je remarque que Xiao Ting, qui se tenait jusqu’ici à côté de moi, a disparu. En regardant du côté de la scène, je la vois occupée à discuter avec le DJ. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai soudain un très mauvais pressentiment.
Trop tard pour fuir.
Le DJ prend le micro et annonce qu’on va maintenant passer une chanson française. Y aurait-il, par le plus grand des hasards, un Français dans la salle ? Tous mes amis se tournent vers moi avec de grands sourires mielleux. « Je ne suis pas Français, je suis Suisse... » balbutie-je. Mais mon objection est irrecevable et déjà, on me hisse sur la scène, on me met un micro dans les mains, et le public, en voyant un Blanc providentiel jaillir de nulle part, est encore plus déchaîné qu’avant. Impossible de m’esquisser, il ne me reste qu’à espérer que l’oeuvre en question sera dans mes cordes. Premiers accords de guitare. Je connais cette ouverture ; un lointain souvenir... Je me tourne vers l’écran.
Non, pas ça...
Les premières paroles apparaissent : « Hélène, je m’appelle Hélène... »
Tout se passe très vite dans ma tête. Comment est-ce possible ? Comment les Chinois peuvent-ils connaître cette obscure chansonnette que même les Français ont oublié ? Vous vous souvenez, amis lecteurs ? Il y a une dizaine d’années, Hélène, c’était cette fille, ni vraiment chanteuse ni vraiment actrice, qui jouait dans des feuilletons pour pré-adolescentes et qui fredonnait dans le générique... Epoque bénie où on pouvait servir de potiche médiatique sans avoir de talent et sans être belle (oui, car aujourd’hui, il faut quand même être belle, c’est cela la différence). Mais c’est inconcevable ! Comment Hélène peut-elle resusciter dix ans après (je ne sais même pas si elle est encore de ce monde, je crois avoir lu quelque part qu’elle avait sombré dans la drogue) et dans un continent si lointain ?
J’apprendrai plus tard qu’en Chine, ça marche pas mal pour elle, que passablement de jeunes écoutent ses vieux disques (qui sont nouveaux pour eux) et tous les étudiants en français que j’ai rencontrés connaissent les premiers accords de la fameuse chanson... Etrange pays que
Toutes ces réflexions me viennent dans la tête en une fraction de seconde, disais-je, mais très vite je dois reprendre mes esprits pour me montrer à la hauteur de la tâche indigne qui m’incombe : interpréter « Je m’appelle Hélène » pour le public chinois. Ce doit être la première fois de ma vie que j’éprouve quelque chose qui pourrait s’apparenter à du trac. Car d’habitude, j’évite le trac en me disant que je peux réussir ma prestation, quelle qu’elle soit, mais là, je sais que ma prestation sera nécessairement catastrophique, à plus forte raison si elle reste fidèle à l’original. Bref, j’aurais dû boire plus de bière.
J’engage la première phrase. C’est très mauvais, ma voix ne s’adapte pas du tout au timbre ashmatique d’Hélène. Je module, je cherche, je transite vers un autre registre. Ca y est, j’y suis, je vais le faire à
Je retourne vers mes amis, qui n’ont pas encore fini de s’étouffer de rire. Xiao Ting, hilare et satisfaite du mauvais tour qu’elle m’a joué, me gratifie d’un « 很好听! ». Je regarde autour de moi ; je crois que je ne connais personne d’autre, tant mieux. Je n’arrive pas bien à comprendre si j’ai, comme on dit ici, perdu la face, ou si je viens au contraire de parvenir à la sauver in extremis. Mais quoi qu’il en soit, c’est la première et la dernière fois que j’entre dans un karaoké en Chine.
