« ON M’A REPROCHÉ DE MANQUER DE HAINE POUR CEUX QUI DIRIGENT MON PAYS »

Publié le par David L'Epée

J’ai eu il y a quelques semaines l’occasion de rencontrer le célèbre auteur et réalisateur Dai Sijie, qui était de passage à Pékin à l’occasion d’une conférence. Ayant obtenu un rendez-vous pour un entretien, je pensais tenter de proposer le résultat de cet entretien à un quelconque journal francophone avant de le publier sur le blog, mais comme je ne le sais que trop bien depuis mon arrivée en Chine, il n’est pas facile d’intéresser les médias occidentaux dominants si ce qu’on dit sur la Chine ne correspond pas exactement à la ligne éditoriale unique qu’ils sont tenus de respecter sur la question – une ligne profondément ethnocentrique, libérale et anti-chinoise.

 

Pour une fois, ce n’est pas mon opinion qui pouvait poser problème, mais celle de Dai Sijie lui-même ! Dans cet entretien, il nous dit sans détour ce qu’il pense de l’esprit unilatéral qui règne dans les grands festivals de cinéma en Occident et il révèle également l’acharnement des médias à lui reprocher de manquer à son « devoir de haine » à l’égard du régime communiste chinois. Ceci explique peut-être le peu d’enthousiasme desdits médias à relayer son propos...

 

Néanmoins, un journal – un seul – s’est montré intéressé à publier mon interview. Il s’agit du quotidien genevois Le Courrier, un journal de qualité dont le premier mérite est d’avoir toujours su garder son indépendance de ton et d’esprit, en ne se vendant à personne. Cela lui a valu d’ailleurs de frôler la faillite plusieurs fois, et à l’heure où je vous parle, il n’est pas encore sorti de la crise. J’invite d’ailleurs tous les Suisses soucieux de préserver dans notre pays une presse libre et indépendante des grands trusts à s’abonner à ce quotidien très intéressant.

 

L’interview est paru dans le numéro de samedi dernier. Vous pouvez le lire dans sa version en ligne ici, accompagné d’une critique du dernier roman de l’auteur. Je le reproduis ci-dessous dans sa version originale.

 

 

A l’occasion de la Semaine internationale de la francophonie, le Centre Culturel Français de Pékin a reçu Dai Sijie, le célébre auteur chinois parti vivre en France il y a plus de vingt ans, vingt ans pendant lesquels il a réalisé plusieurs films et a écrit trois romans en français. Rencontre avec l’auteur de Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise la veille de son départ pour Shanghaï.

 

 

 

Peu d’autres auteurs/réalisateurs adaptent leurs propres romans à l’écran. Cette transposition vous pose-t-elle des difficultés particulières ?

Je ne l’ai fait qu’une fois, avec Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise, ce n’est pas encore une habitude ! C’est un travail très spécial, on se sent limité par le livre, c’est-à-dire par ce qu’on a déjà écrit soi-même. Car le roman est déjà rédigé, édité, vendu et lu, au moment où le film était en préparation. Je ne ressens pas la même liberté en travaillant avec un de mes livres qu’avec un scénario quelconque mais, en même temps, c’est un travail de redécouverte du texte. J’ai eu l’impression, pendant le tournage, de comprendre enfin ce que j’avais écrit ! Cet exemple est d’autant plus particulier que j’ai vécu cette histoire sur trois niveaux : le livre, le film, et, avant tout, mes propres souvenirs. [NDLR : Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise est un roman d’inspiration autobiographique dans lequel l’auteur raconte une période de sa jeunesse passée en rééducation dans les montagnes du Setchuan durant la Révolution culturelle.] Pendant le tournage, sur les lieux mêmes des événements, j’ai ressenti plusieurs fois une impression frappante de déjà-vu, et j’ai dû me retenir pour ne pas imposer à la dernière minute à mes acteurs des contraintes ridicules au sujet de tel ou tel geste précis que je me souvenais avoir fait à tel ou tel moment pendant les faits...

 

Peut-on considérer votre second roman, Le Complexe de Di, comme une apologie de la psychanalyse ?

Je ne crois pas. Cette histoire m’a été inspirée par un de mes anciens camarades d’université avec qui j’avais découvert Freud et qui souhaitait rien moins que remplacer en Chine le système de pensée marxiste par un système de pensée inspiré de la psychanalyse ! Il a ensuite approfondi sa connaissance du domaine en France, notamment en suivant lui-même une psychanalyse pendant quatre ans, et c’est un peu lui que j’ai mis en scène à travers le personnage de Muo. Mais il ne vous aura pas échappé que c’est, dans le roman, un personnage plutôt comique, un peu pitoyable, qui va d’échec en échec. Je me moque gentiment de cette génération de Chinois – la mienne – parmi laquelle beaucoup rêvaient de changer la Chine avec des apports occidentaux. Je pensais bien, moi, en pleine Révolution culturelle, que c’était la littérature française, celle de Balzac et de Rousseau, qui pourrait changer la Chine... Je ne condamne pas ces gens-là, car nous voulions vraiment le bien de nos semblables, c’était un espoir sincère ; seulement je ne crois plus que la Chine doive se tourner vers l’Occident pour résoudre ses problèmes.

 

Pourquoi n’avez-vous pas obtenu l’autorisation de tourner Les Filles du Botaniste, votre dernier film, en Chine ?

Ce n’est pas, comme beaucoup l’ont pensé, parce que je critiquais la sévérité de la justice chinoise, mais uniquement parce que le film parle de l’homosexualité. Pourtant, ce n’est pas là le sujet principal : je voulais avant tout faire une histoire d’amour entre deux êtres, et je me suis dit que cela pourrait être assez beau de représenter l’amour de deux jeunes femmes dans un décor de végétation luxuriante...

 

Si on en croit de nombreuses réactions sur les forums chinois, ce film a reçu un accueil assez mitigé chez les Chinois qui l’ont vu. On a l’impression qu’ils n’ont pas beaucoup apprécié que vous présentiez ce côté un peu sombre de la Chine.. .

Je ne suis pas au courant de ces réactions. Il faut croire que tout est relatif car dans les médias occidentaux, j’ai souvent écopé de critiques contraires. Au sujet de mes livres comme de mes films, des journalistes m’ont reproché plusieurs fois d’être trop complaisant, trop gentil avec le régime chinois. On m’a reproché de manquer de « haine » envers le communisme, comme si la haine était devenue un devoir moral pour les artistes chinois en exil ! Mais je me suis toujours refusé à la haine, je préfère la légéreté. Je ne suis pas un écrivain politique ; ce que j’aime, c’est raconter des histoires. Il y a souvent un contexte politique dans mes histoires mais ce n’est qu’un contexte, l’essentiel est ailleurs.

 

On a souvent l’impression que pour qu’un film chinois soit remarqué dans un grand festival occidental, il faut qu’il fasse dans le registre du réalisme social le plus cru et dans la dénonciation anti-régime. Vous partagez cette impression ?

L’esprit de la plupart des grands festivals en Europe est effectivement celui que vous décrivez, et c’est sans doute la raison pour laquelle je n’ai jamais bénéficié de ce système. Aujourd’hui, pour être remarqué par le jury d’un grand festival, il faut faire un film « critique », un film de dénonciation. Je suis favorable à la critique, à la contestation de l’ordre établi, c’est nécessaire et cela vaudra toujours mieux qu’un cinéma à la botte du pouvoir. Mais maintenant, on assiste à une mise au pas du cinéma des festivals par cet impératif de la critique ; faire du cinéma engagé est en voie de devenir un passage obligé pour être remarqué. C’est dommage pour tous les films de qualité qui se situent dans un autre registre et pour tous les réalisateurs qui souhaitent parler d’autre chose que de politique.

 

Que pensez-vous des sanctions appliquées par le gouvernement chinois à l’encontre de votre confrère Lou Ye suite à son film Summer Palace sur les événements de 1989 ?

Ce qui est arrivé à Lou Ye est évidemment regrettable et il va sans dire que je suis contre ce type de censure. J’apprécie le travail de Lou Ye, bien que nous opérions l’un et l’autre dans des genres bien différents et qu’il fasse partie d’une autre génération [NDLR : Dai Sijie a 52 ans Lou Ye 41] – et de toutes façons, je ne me suis jamais reconnu dans la classification par générations du cinéma chinois. J’ai particulièrement aimé son film Suzhou River, qui m’a fait découvrir Zhou Xun que j’ai fait ensuite dans Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise. Nos deux situations face à la censure d’Etat ne sont toutefois pas comparables dans la mesure où il a été interdit de tournage sur le territoire chinois à la suite de ce film alors que moi, je me suis en quelque sorte auto-exilé bien avant qu’on ne m’interdise quoi que ce soit.

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Publié dans entretiens

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E
J'aime beaucoup cet auteur, et j'avais adoré le complexe de Di. :) Tu as beaucoup de chance de l'avoir rencontré, l'interview que tu as faite était très intéressante.
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D
Vous m'avez mal compris. Ce n'est évidemment pas la personne de Dai Sijie qui est en cause (son succès chez nous en est, comme vous le dites, la preuve évidente) mais certaines remarques contenues précisément dans cet interview et qui concernent l'attitude des médias occidentaux face à la Chine et aux Chinois. Il s'agit bien sûr d'une hypothèse, mais quand on connaît la pensée unique qui agite le petit monde des médias dès qu'il s'agit de la Chine, on ne s'étonne plus de rien.<br /> De plus, Paris, où réside Dai Sijie la plupart du temps, n'est pas plus le centre du monde que Pékin, et la plupart des médias auxquels je m'étais adressé n'étaient pas français mais suisses (ce qui, en ce qui concerne leur ligne éditoriale, revient à peu près au même). Je tenterai de rencontrer des auteurs moins connus au moment où mes connaissances de chinois me le permettront, ce qui n'est pas le cas pour l'instant. Mais je le répète : ce ne sont pas les auteurs eux-mêmes qui sont en cause, c'est juste que l'on n'est pas partout prêt à accepter qu'ils s'expriment sur la Chine - leur pays tout de même - d'une manière autre que celle communément admise dans nos médias, c'est-à-dire celle du dénigrement anti-régime.
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P
Vous choisissez un bien mauvais exemple pour dénoncer l'ostracisme des médias occidentaux vis à vis de la Chine. Dai Sijie est l'un des auteurs chinois les plus célébrés et popularisés en France où il vit. Son "Balzac" n'a été connu que parce que Bernard Pivot a dit à Apostrophe que si ce livre n'était pas un best seller il changerait de métier, c'est devenu un film qui est allé à Cannes, et le Complexe de  Di a reçu le Prix Femina, l'un des grands prix littéraires français. Comme ostracisme, on fait pire, non ? Ce qui est en cause dans votre anecdote, c'est plutôt le fait que les médias ne vont pas prendre à un jeune comme vous l'interview d'un auteur qu'ils ont sous la main à Paris le reste du temps... Choissisez mieux vos sujets, prenez des auteurs vivant en Chine et ne parlant pas français, et vous verrez que les rédactions seront plus intéressées. Conseil amical.
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