« ON MA REPROCHÉ DE MANQUER DE HAINE POUR CEUX QUI DIRIGENT MON PAYS »

J’ai eu il y a quelques semaines l’occasion de rencontrer le célèbre auteur et réalisateur Dai Sijie, qui était de passage à Pékin à l’occasion d’une conférence. Ayant obtenu un rendez-vous pour un entretien, je pensais tenter de proposer le résultat de cet entretien à un quelconque journal francophone avant de le publier sur le blog, mais comme je ne le sais que trop bien depuis mon arrivée en Chine, il n’est pas facile d’intéresser les médias occidentaux dominants si ce qu’on dit sur
Pour une fois, ce n’est pas mon opinion qui pouvait poser problème, mais celle de Dai Sijie lui-même ! Dans cet entretien, il nous dit sans détour ce qu’il pense de l’esprit unilatéral qui règne dans les grands festivals de cinéma en Occident et il révèle également l’acharnement des médias à lui reprocher de manquer à son « devoir de haine » à l’égard du régime communiste chinois. Ceci explique peut-être le peu d’enthousiasme desdits médias à relayer son propos...
Néanmoins, un journal – un seul – s’est montré intéressé à publier mon interview. Il s’agit du quotidien genevois Le Courrier, un journal de qualité dont le premier mérite est d’avoir toujours su garder son indépendance de ton et d’esprit, en ne se vendant à personne. Cela lui a valu d’ailleurs de frôler la faillite plusieurs fois, et à l’heure où je vous parle, il n’est pas encore sorti de la crise. J’invite d’ailleurs tous les Suisses soucieux de préserver dans notre pays une presse libre et indépendante des grands trusts à s’abonner à ce quotidien très intéressant.
L’interview est paru dans le numéro de samedi dernier. Vous pouvez le lire dans sa version en ligne ici, accompagné d’une critique du dernier roman de l’auteur. Je le reproduis ci-dessous dans sa version originale.

A l’occasion de
Peu d’autres auteurs/réalisateurs adaptent leurs propres romans à l’écran. Cette transposition vous pose-t-elle des difficultés particulières ?
Je ne l’ai fait qu’une fois, avec Balzac et
Peut-on considérer votre second roman, Le Complexe de Di, comme une apologie de la psychanalyse ?
Je ne crois pas. Cette histoire m’a été inspirée par un de mes anciens camarades d’université avec qui j’avais découvert Freud et qui souhaitait rien moins que remplacer en Chine le système de pensée marxiste par un système de pensée inspiré de la psychanalyse ! Il a ensuite approfondi sa connaissance du domaine en France, notamment en suivant lui-même une psychanalyse pendant quatre ans, et c’est un peu lui que j’ai mis en scène à travers le personnage de Muo. Mais il ne vous aura pas échappé que c’est, dans le roman, un personnage plutôt comique, un peu pitoyable, qui va d’échec en échec. Je me moque gentiment de cette génération de Chinois – la mienne – parmi laquelle beaucoup rêvaient de changer
Pourquoi n’avez-vous pas obtenu l’autorisation de tourner Les Filles du Botaniste, votre dernier film, en Chine ?
Ce n’est pas, comme beaucoup l’ont pensé, parce que je critiquais la sévérité de la justice chinoise, mais uniquement parce que le film parle de l’homosexualité. Pourtant, ce n’est pas là le sujet principal : je voulais avant tout faire une histoire d’amour entre deux êtres, et je me suis dit que cela pourrait être assez beau de représenter l’amour de deux jeunes femmes dans un décor de végétation luxuriante...
Si on en croit de nombreuses réactions sur les forums chinois, ce film a reçu un accueil assez mitigé chez les Chinois qui l’ont vu. On a l’impression qu’ils n’ont pas beaucoup apprécié que vous présentiez ce côté un peu sombre de
Je ne suis pas au courant de ces réactions. Il faut croire que tout est relatif car dans les médias occidentaux, j’ai souvent écopé de critiques contraires. Au sujet de mes livres comme de mes films, des journalistes m’ont reproché plusieurs fois d’être trop complaisant, trop gentil avec le régime chinois. On m’a reproché de manquer de « haine » envers le communisme, comme si la haine était devenue un devoir moral pour les artistes chinois en exil ! Mais je me suis toujours refusé à la haine, je préfère la légéreté. Je ne suis pas un écrivain politique ; ce que j’aime, c’est raconter des histoires. Il y a souvent un contexte politique dans mes histoires mais ce n’est qu’un contexte, l’essentiel est ailleurs.
On a souvent l’impression que pour qu’un film chinois soit remarqué dans un grand festival occidental, il faut qu’il fasse dans le registre du réalisme social le plus cru et dans la dénonciation anti-régime. Vous partagez cette impression ?
L’esprit de la plupart des grands festivals en Europe est effectivement celui que vous décrivez, et c’est sans doute la raison pour laquelle je n’ai jamais bénéficié de ce système. Aujourd’hui, pour être remarqué par le jury d’un grand festival, il faut faire un film « critique », un film de dénonciation. Je suis favorable à la critique, à la contestation de l’ordre établi, c’est nécessaire et cela vaudra toujours mieux qu’un cinéma à la botte du pouvoir. Mais maintenant, on assiste à une mise au pas du cinéma des festivals par cet impératif de la critique ; faire du cinéma engagé est en voie de devenir un passage obligé pour être remarqué. C’est dommage pour tous les films de qualité qui se situent dans un autre registre et pour tous les réalisateurs qui souhaitent parler d’autre chose que de politique.
Que pensez-vous des sanctions appliquées par le gouvernement chinois à l’encontre de votre confrère Lou Ye suite à son film Summer Palace sur les événements de 1989 ?
Ce qui est arrivé à Lou Ye est évidemment regrettable et il va sans dire que je suis contre ce type de censure. J’apprécie le travail de Lou Ye, bien que nous opérions l’un et l’autre dans des genres bien différents et qu’il fasse partie d’une autre génération [NDLR : Dai Sijie a 52 ans Lou Ye 41] – et de toutes façons, je ne me suis jamais reconnu dans la classification par générations du cinéma chinois. J’ai particulièrement aimé son film Suzhou River, qui m’a fait découvrir Zhou Xun que j’ai fait ensuite dans Balzac et
