Pour compléter mon article « Suisse-Taiwan : les relations dangereuses », j’avais réalisé, toujours pour l’hebdomadaire que j’ai évoqué plus haut, un interview de Rex Wang, le représentant en Suisse de la Délégation culturelle et économique de Taipei. M. le représentant (il préférerait qu’on l’appelle ambassadeur, mais la Chine lui refuse ce titre) m’a reçu très aimablement dans son bureau de Berne autour d’une tasse de thé du pays pour me parler de la situation difficile de sa patrie.
Aussi sympathique que soit M. Wang, je tiens à préciser que je ne partage pas ses positions séparatistes et que je reste partisan de la politique d’une seule Chine, une seule grande nation chinoise dans laquelle chaque province pourrait conserver, peut-être sur un mode semi-fédéraliste, une part se souveraineté sur ses affaires intérieures. A mon humble avis, l’indépendance de Taiwan servirait moins les intérêts du peuple de l’île que ceux de l’empire américain et de tous ceux qui souhaitent le démembrement de la Chine pour s’en partager les restes. Mais ce blog étant ouvert à plusieurs points de vue, c’est avec plaisir que je laisse la parole aujourd’hui à M. Wang.

Quel est exactement le travail de votre Délégation ?
Nous faisons le même travail que n’importe quelle ambassade, même si nous n’avons officiellement pas le droit de porter ce nom. Outre les questions administratives (visas et autres), nous oeuvrons pour la promotion économique et culturelle de Taiwan. Ainsi, pour donner un exemple, nous avons invité pour le mois d’octobre des groupes de danse taïwanais qui se produiront en Suisse et en France. Nous collaborons aussi avec le Festival du film fribourgeois qui consacrera une partie de sa programmation l’an prochain au cinéma néo-réaliste taïwanais. Ce type d’activités rencontre un grand succès auprès de la population suisse.
Où en est la situation diplomatique de Taiwan avec la Chine ?
Avec la Chine , les relations diplomatiques en sont au niveau zéro. Les relations économiques entre l’île et le continent sont florissantes, mais ces échanges sont considérés comme relevant de l’économie intérieure, et une discussion sur notre statut politique n’est pas à l’ordre du jour. Il faut comprendre que la Chine tient à garder son contrôle sur nous pour trois raisons : primo, parce qu’elle croit, comme les Allemands des années trente, à l’idéologie d’ « un peuple – une nation » ; secundo, parce que pour des raisons géopolitiques et militaires, Taiwan représente un enjeu majeur ; et tertio, parce qu’historiquement, l’annexion complète de Taiwan représenterait l’aboutissement de la révolution avec le retour au bercail des « fugitifs » rebelles à l’autorité communiste. Notre indépendance existe dans les faits dans la mesure où notre système politique est indépendant de Pékin, mais ce que nous exigeons, c’est une reconnaissance officielle et internationale de cette indépendance et de cette souveraineté.
Et avec la communauté internationale, et la Suisse en particulier ?
La communauté internationale est assez divisée à notre sujet. La Suisse est un interlocuteur privilégié dans la mesure où, en plus de nos relations commerciales optimales, nous nous reconnaissons avec votre pays de nombreux points communs : comme nous, vous occupez un petit territoire, et comme nous, vous êtes gouvernés par des institutions démocratiques. Pourtant, la Suisse a encore peur de s’engager en notre faveur face à une Chine très attentive à chacune de nos actions et qui reste, contrairement à nous, un interlocuteur officiel de votre gouvernement. Il faut noter qu’il y a vingt ans, la Palestine figurait déjà dans le corps diplomatique suisse alors que nous n’y figurons toujours pas aujourd’hui ! Notre Délégation est encore considérée comme une mafia par certaines autorités…
Qu’espérez-vous pour la suite ?
Si la Suisse ne se décide pas à reconnaître notre souveraineté, nous apprécierions au moins qu’elle prenne position en notre faveur pour nous intégrer dans les institutions internationales desquelles nous sommes systématiquement exclus à l’exception de l’OMC. Quand on pense que la Chine a pu entrer sans opposition au Conseil des droits de l’homme – où la Suisse occupe une place importante – alors que nous n’avons toujours aucun siège à l’OMS, c’est tout de même consternant ! Pour le reste, nos revendications restent les mêmes : nous pensons qu’un peuple comme le peuple chinois peut tout à fait accepter sa division en continuant à vivre dans l’équilibre, comme l’a fait jadis l’Allemagne ou comme le fait actuellement la Corée.
Illustration : J’avais pris des photos de M. Wang pendant l’interview mais je ne les retrouve pas ; j’en ai cherché sur Internet, mais depuis la Chine , tout ce qui concerne ce monsieur semble avoir été mis en quarantaine ; j’ai donc dû me contenter d’agrandir une miniature trouvée sur un moteur de recherche sans parvenir à accéder à l’image originale – veuillez en excuser la mauvaise qualité.