HONG KONG : « LA VIOLENCE DU STUPRE »

Publié le par David L'Epée

Dernier texte choisi de notre série sur Maria-Antonietta Macciocchi et son livre « De la Chine  ». Ce passage se situe vers la fin du livre ; l’auteur et son mari viennent de quitter la Chine et font une escale à Hong Kong, qui est encore une colonie britannique. La description qu’en fait Macciocchi, le cruel décalage qu’elle constate entre la Chine libérée et cette enclave livrée aux spéculateurs occidentaux, sont assez frappants et ne se laissent pas lire sans une pointe d’émotion – et de révolte.

 

Pour ceux que ces trois textes auront intéressés, je vous recommande chaleureusement la lecture du livre en entier ; je ne crois pas qu’on le trouve en réédition (inutile de préciser pour quoi – tous les écrivains maoïstes en Europe se sont depuis longtemps résolus au boycott des médias) mais en cherchant chez les bouquinistes ou certaines librairies spécialisées, ça devrait pouvoir se trouver.

 

J’arrive ainsi au poste-frontière anglais, qui porte l’emblème de Sa Majesté britannique, et je suis tellement bouleversée que policiers et femmes-policiers me regardent d’un air narquois. Dans le train qui part pour Hong Kong, un jeune Chinois en livrée veut à tout prix nous vendre des cigarettes américaines, du whisky, du chocolat, tout ce qu’on ne trouve pas en Chine, ainsi que de l’eau à des assoiffés. Nous refusons obstinément.

 

Par la portière, je vois les premières Chinoises habillées à l’occidentale : talons hauts et minijupes sur des jambes auxquelles conviendrait mieux le pantalon. La mode occidentale est sans pitié. Qu’elles sont plus élégantes, les femmes de Chine, dans leurs costumes de toile ! Ces jeunes Chinoises occidentalisées sembles alourdies par la laque sur leurs cheveux bouffants, le maquillage massif sur leurs petits visages – vieilles idoles païennes. [...]

 

Le retour en Occident par l’entonnoir de Hong Kong est froidement instructif, féroce. [...]

 

Hong Kong est un saut en arrière dans le temps, un saut d’un quart de siècle : le visage de Shanghaï ou de Canton avant la Libération. Tout y est : les palaces comme des cathédrales, les gratte-ciel tape-à-l’oeil comme à Miami Beach, les boutiques de super-luxe avec bijoux pour milliardaires, les kiosques et leurs publications pornographiques, les fabuleuses voitures de sport, les prostituées, les mendiants, et le porteur chinois, tel un coolie, qui trébuche sur le poids de nos bagages, suspendus à une longue perche. Lui aussi, comme autrefois à Shanghaï, attend l’étranger pour vivre. Les bagages sont lourds, et le porteur semble prêt de s’évanouir. Nous l’aidons alors en portant une partie des valises et nous arrivons ainsi, l’un derrière l’autre, au superbe hôtel Mandarin, où le portier indien, en bottes de cuir rouges, turban blanc et dolman des lanciers du Bengale, se met à hurler en voyant le porteur, le chasse haineusement, et appelle des liftiers – des enfants chinois – aux voyants uniformes galonnés d’or.

 

Une femme nous demande l’aumône. Un vieillard au sourire humilié tend vers nous une paume servile pour y recevoir quelque piécette. Passe un Américain coiffé d’un blanc chapeau texan à la Johnson , havane aux lèvres, diamant au doigt. Et celui-là vaudrait davantage que l’un quelconque des 800 millions de Chinois ? Certes, il en est convaincu, inébranlablement.

 

Ainsi, tout recommence, me dis-je, le système des classes, les soumis et les supérieurs, la solitude humaine entassée comme les pierres d’une pyramide pour soutenir, au sommet, quelques élus. Je n’ai qu’une hâte, fuir Hong Kong, cette ville en boîte de la civilisation bureaucratique. N’ai-je pas déjà vu tout ça ? N’ai-je pas vu déjà cette population entassée sur les jonques,qui vit comme des bans de poissons entre l’île de Kowloon et Hong Kong, et ces petits Chinois qui plongent pour aller saisir avec les dents, au fond de l’eau, le demi-dollar local (cinquante centimes) que leur a lancé un riche touriste en canot automobile ? Je revois les écoliers de Torche Rouge.

 

L’Occident a fait de Hong Kong son avant-poste, avec ses China-watchers, les « guetteurs de Chine », semblables à ceux qui suivent à la jumelle les migrations d’oiseaux, et qui achètent la moindre information sur la Chine  ; ils travaillent dans les universités d’Harvard et au China desk du Département d’Etat. Tout ce qu’ils ont glané, ils le fourrent dans de gigantesques ordinateurs, puis calculent l’incidence des diverses hypothèses pour découvrir les « constantes » de la Chine à venir. Comme chacun sait, ils se trompent sur toute la ligne, et leur besogne est un travail de Sisyphe.

 

Hong Kong, après la Chine , a la violence du stupre. Dans les siècles à venir, on devrait la conserver telle qu’elle est, momifiée à l’instar de Pompéi, comme vitrine de l’Occident.

 

 

 

(Maria-Antonietta Macciocchi, De la Chine , Seuil, 1971, p. 501-502)

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Publié dans littérature

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Bofff, en 1997 je suis allé à Hong Kong, puis à Pékin... c'est à Pékin qu'il y avait encore des pousse-pousses, ou vélo-taxis, engins dans lesquels je n'ai pas pu me résoudre à monter tant ils me paraissaient dégradants, pour le transporté et pour le "coolie" 
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