SUITE DE MA REFLEXION SUR LA LITTERATURE ET LE REALISME SOCIALISTE

Je vous ai expliqué il y a deux semaines ce qu’était, dans les arts et particulièrement en littérature, le réalisme socialiste, et quelles étaient ses sources en URSS et en Chine. Je vais maintenant vous montrer que cette conception n’est pas aussi désuette qu’on pourrait le croire.
Le 8 février 2006, je me souviens avoir relevé dans un éditorial du Quotidien du Peuple, une phrase qui avait attiré mon attention :
« En ce qui concerne la culture, il y a la culture saine, la culture avancée, mais il y a également la culture décadente et la culture morbide. »
Ce genre de réflexions n’ont en général pas pour effet de me faire pousser des hauts cris, car elles rappellent assez exactement ce que notre culture occidentale libérale a oublié, au nom du marché : tout ne se vaut pas – notamment en matière culturelle. « Les goûts et les couleurs ne se discutent pas » est typiquement une maxime de l’ère capitaliste, et elle disparaîtra un jour avec lui, car tout esprit sensé et dialectique sait qu’au contraire, tout cela mérite d’être discuté, et que c’est même la condition primordiale pour qu’existe le goût. Mais une telle phrase dans la bouche d’un éditorialiste communiste chinois pouvait aller encore plus loin. Qu’est-ce que la culture saine et qu’est-ce que la culture morbide ? On ne nous le disait pas encore.
En novembre dernier avait lieu à Pékin le 8e Congrès de
« Le président chinois Hu Jintao a appelé vendredi les artistes et écrivains chinois à se dévouer à la promotion de "l'harmonie culturelle", alors que le pays s'efforce à édifier "une société socialiste harmonieuse". "Promouvoir la prospérité de la culture socialiste avancée et édifier l'harmonie culturelle sont la mission solennelle des artistes et écrivains", a déclaré Hu, prenant la parole lors de la cérémonie d'ouverture d'un grand rassemblement des organisations chinoises d'art et de littérature. Hu a indiqué que les artistes et écrivains devaient rester en relation étroite avec le public pour que leurs oeuvres puissent refléter les préoccupations et les désirs du peuple. Il les a aussi encouragés à "porter l'esprit de l'innovation" et à fournir des efforts actifs pour explorer les nouvelles formes d'art. »
Vous l’avez compris : nous avons là très exactement la définition du réalisme socialiste. Entre « l’unité de la politique et de l’art, l’unité du contenu et de la forme, l’unité d’un contenu politique révolutionnaire et d’une forme artistique aussi parfaite que possible » (Mao Zedong, 1942) et « la promotion de la prospérité et de la culture socialiste avancée [...] refléant les préoccupations et les désirs du peuple » (Hu Jintao, 2006), soixante quatre ans ont passé. Mais la doctrine est restée rigoureusement la même.

Que cela soit bien clair : je ne cherche pas à porter un jugement sur cette conception de l’art. J’ai dit la semaine passée le mal que j’en pensais sur le plan purement artistique, mais vous savez aussi que je suis marxiste – n’en tirez donc pas de conséquences hâtives. Je suis seulement impressionné de constater qu’en dépit de tout ce qu’annonçaient certains analystes (à commencer par les analystes anti-communistes), certains pans de l’idéologie de base, et les pans les plus , tiennent bon et n’ont rien d’anachronique.
Qu’en pensez-vous ? Qu’est-ce qui doit, selon vous, primer dans le jugement à porter sur de telles formes d’art ? La qualité artistique ou le contenu idéologique ?
Je finirai cette réflexion par une citation d’Alain Soral, esprit libre formé à l’école marxist et sociologue dont je vous recommande encore une fois vivement la lecture, et qui écrit, dans son essai Jusqu’Où Va-t-on Descendre ? :
« Tout ce qui s’éloigne du combat pour le sens et le réalisme, tout ce qui contribue à remplacer l’exigence de cohérence et d’équilibre par le désir de vertige et la gesticulation finit toujours par nuire à la conscience, donc à la démocratie. »