LITTERATURE ET REALISME SOCIALISTE : QU'EST-CE QUI A CHANGE EN CHINE ?

Publié le par David L'Epée

 

Dans notre rubrique littéraire de ce dimanche, je voudrais proposer à votre réflexion une tendance de la littérature qui est presque inexistante dans nos pays mais qui a eu une grande importance dans d’autres pays : le réalisme socialiste. Apparu pour la première fois en URSS après la Révolution d’Octobre, il a été conçu à la fois comme une nouvelle expression artistique, authentiquement populaire, et comme un instrument de propagande. Appliquée à la littérature, à la peinture, au cinéma et aux autres formes d’art, le réalisme socialiste est devenu l’expression artistique par excellence des Etats socialistes, la Chine y compris.

 

Cette forme d’expression est considérée comme un art révolutionnaire pour deux raisons : d’une part parce qu’en créant quelque chose de tout à fait novateur, elle fait table rase des oeuvres anciennes, et d’autre part parce que le sujet principal, la préoccupation unique de cet art, c’est la vie ouvrière. Il a pour but de s’adresser à l’homme du peuple et de lui représenter la vie de l’homme du peuple. Ses tableaux représentent, presque invariablement, des paysans labourant, des ouvriers à l’ouvrage, des soldats sur le front, tandis que ses romans – qu’on qualifierait certainement aujourd’hui de romans de gare – racontent l’histoire édifiante des familles du petit peuple, en vantant les mérites qu’on attendait d’elles : goût du travail, humilité, vertus domestiques, zèle révolutionnaire.

 

Par son réalisme parfois très cru, cette littérature n’est pas sans faire penser à ce qu’on a appelé, en France, le courant naturaliste, personnifié par Zola ou par le Maupassant des débuts. A une différence près : les naturalistes parlaient eux aussi de la vie du peuple, de la pauvreté même, mais avec des couleurs sombres, en mettant l’accent sur les vices de la société et de l’âme humaine. La littérature réaliste socialiste fait l’inverse : elle chante la vertu du travailleur et l’harmonie de la nouvelle société – sauf, bien sûr, quand, à l’image des « exposés d’amertume » chinois, elle se replonge dans le passé pour mieux rappeler à ses lecteur à quel point il était horrible et à quel point ils ont de la chance de vivre sous un nouveau régime.

                                                            Exemple de sculpture réaliste-socialiste sur la place Tian an men

La justification théorique de cet art « authentiquement prolétarien » est donc très intéressante, mais, à mon humble avis, elle ne vaut pas grand chose sur le plan artistique, et ses réalisations littéraires et picturales, malgré quelques prouesses purement techniques, font preuve au final d’une grande pauvreté.

 

Pour ce qui est du cinéma, je nuancerais un peu mon jugement. Le réalisme socialiste produit des films très peu innovants et très convenus, mais non dénués d’un charme un peu désuet qui, personnellement, me plaît beaucoup. Je regardais il y a quelques jours, sur CCTV (la principale chaîne de télévision chinoise) un film de 1960 intitulée La Famille Révolutionnaire et racontant l’histoire d’une famille de communistes chinois luttant dans la clandestinité contre le pouvoir d’occupation du Kuomintang. Au menu : dévouement, héroïsme et patriotisme.

 

Une des dernières scènes montre la mère de famille, emprisonnée avec son fils, à qui on propose de laisser la vie sauve à ce dernier si elle révèle le lieu où se trouve le quartier général des résistants communistes. Elle refuse obstinément, et le plan suivant nous montre le fils, un grand sourire d’amour filial aux lèvres, marcher vers le peloton d’exécution la main sur le coeur en adressant un dernier adieu reconnaissant à sa mère – cette si bonne mère qui n’a pas trahi le Parti en succombant à la tentation contre-révolutionnaire et petite-bourgeoise de l’attachement maternel... On portera le jugement que l’on veut sur ce type de conceptions morales – là n’est pas mon propos – mais ce film, malgré son conformisme, m’a beaucoup ému. Il faut aussi rappeler que quelques cinéastes, en URSS, ont su sortir du lot, dépasser le réalisme socialiste, et produire des oeuvres réellement originales et d’une haute qualité artistique – je pense à Eisenstein.                    

                                                                      Eisenstein : le dépassement du réalisme socialiste  

Selon certains historiens, le développement du réalisme socialiste en URSS aurait été davantage le fait de Staline que de Lénine, car ce dernier, dans un texte sur lequel je n’arrive pas à remettre la main, pensait que le but culturel de la Révolution n’était pas de créer une Proletcultur, sous-culture prolétarienne artificielle qui la maintiendrait dans ses barrières de classe, mais au contraire de lui ouvrir le plus largement possible l’accès à la grande culture, comprenez la culture classique, réservée jusqu’ici à la bourgeoisie. Promotion culturelle, sensibilisation populaire pour les arts classiques, entrée gratuite dans les musées et les théâtres : telle était la vision culturelle que Lénine projetait pour le peuple. Le réalisme socialiste n’a pas grand chose à voir avec ça.

 

Pour comprendre les sources du réalisme socialiste chinois, il faut se référer à un texte de Mao très connu datant de mai 1942 et intitulé Interventions aux Causeries sur la Littérature et l’Art à Yenan. Il y explique la chose suivante :

 

Nous exigeons l’unité de la politique et de l’art, l’unité du contenu et de la forme, l’unité d’un contenu politique révolutionnaire et d’une forme artistique aussi parfaite que possible. […] Il faut que nos écrivains et nos artistes s’acquittent de cette tâche, il faut qu’ils changent de position et passent graduellement du côté du prolétariat, du côté des ouvriers, des paysans et des soldats, en allant parmi eux, en se jetant au cœur de la lutte pratique, en étudiant le marxisme et la société. C’est seulement ainsi que nous aurons une littérature et un art qui puissent servir réellement les ouvriers, les paysans et les soldats, une littérature et un art authentiquement prolétariens. »

 

Une des plus grandes erreurs tactiques de Mao, en matière de culture, fut certainement de confier la responsabilité de la politique culturelle à son épouse, Qiang Qing, ancienne comédienne de seconde zone, qui avait des idées très arrêtées sur ce que devait être l’art et qui poussa l’application du réalisme socialiste à son point le plus extrême, et ce de manière très autoritaire, allant bien plus loin même que tout ce qui avait pu être fait en URSS. Il suffit, pour le convaincre, de parcourir les livrets des pièces écrites durant la Révolution culturelle pour l’Opéra de Pékin, c’est assez stupéfiant. 

                                                                                          Mao et Qiang Qing à l’époque de Yenan

 

Vous me demanderez pourquoi je classe ce billet dans la rubrique « littérature » et non pas dans la rubrique « histoire », alors que je me suis engagé, dans cette rubrique dominicale, à me concentrer sur la littérature contemporaine ?  

 

Et bien tout simplement parce que le réalisme socialiste n’est pas mort en Chine. Non seulement il existe toujours, mais il est vivement encouragé par le gouvernement.  

 

Mais je vous parlerai de cela dimanche prochain.

Publicité

Publié dans littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article