IL Y A UN AN : CHARLIE HEBDO SONNAIT LE GONG CONTRE LE PÉRIL JAUNE
Lorsque je vivais en Suisse, je lisais toujours Charlie Hebdo avec un grand plaisir. N’ayant pas assez d’argent pour m’abonner, je me rendais chaque semaine à L’Univers, mon bar favori, pour le décrypter, devant un café ou une bière fraîche. J’étais loin d’être toujours d’accord avec la masse d’idées qui s’y affrontaient, les multiples points de vue qui y tourbillonnaient et tout ce qui s’y écrivait, dans une revigorante boulimie d’humour et d’intelligence.
Charlie Hebdo, c’est un produit de l’école des vieux libertaires d’une génération finissante, les Gébé, les Cavanna, les Siné, les Choron, anarchistes, anticléricaux, féministes, écologistes (parfois ultra), bref une belle bande de gueules bien sympathiques mais dont les aspirations différaient en grande partie des miennes. Néanmoins, chacune de leurs piques tombait juste, faisait mouche, et même lorsque c’était les nôtres qui étaient attaqués, et souvent sans ménagement, je ne pouvais pas m’empêcher de rire tant le trait d’esprit était bien trouvé. Et comment oublier ce moment télévisuel d’anthologie, où, sur je ne sais plus quel plateau, l’équipe de Charlie, soutenue par Gainsbourg et Renaud en personne, en était venue aux mains avec les rédacteurs de Minute, le célèbre journal d’extrême-droite ? Charlie, ça a toujours été ça : l’esprit gaulois, la gouaille, cette dérision inimitable, cette liberté de ton et ce goût de l’irrévérence, cette posture en fait typiquement française.
Entre 2005 et 2006 (si je ne me trompe pas), pendant plus d’une année, Charlie Hebdo avait consacré chaque semaine un billet au sujet de
C’est certain, Charlie Hebdo n’aime pas
Il y a un an de cela, le 21 juin 2006 pour être précis, Philippe Val, rédacteur en chef de l’hebdomadaire, signait un éditorial furieux où il s’acharnait à la fois sur ses deux bêtes noires :
« Chongqing est le produit d’un Etat communiste athée qui a fait le choix d’avancer dans la jungle du marché à coups de faucille et de marteau. […] le laboratoire d’un type de croissance qui a sur la libido des journalistes économiques le même effet qu’un film porno sur celle d’un marin au long cours. […] On est dans un processus de modernisation et de progrès tel qu’il serait malvenu de pleurnicher pour les œufs cassés alors qu’on a de l’omelette plein la bouche. […]
En Europe, aux Etats-Unis, qui sont des régions où s’appliquent les droits démocratiques, le capitalisme prospère, certes, mais avec une croissance minable. Tandis que ces deux laboratoires à la croissance volcanique [Chongqing et Dubaï] ont comme principal point commun de ne pas être des zones de droit. Contrairement aux idées reçues, donc, le capitalisme prospérerait dix à vingt fois mieux dans les dictatures que dans les démocraties ! Qu’importe la forme de la dictature, d’ailleurs. Marxiste ou islamique, on s’en fout. Du moment que la vie humaine ne coûte pas cher, que l’arbitraire fiscal et pénal règne, et qu’aucun système législatif ne vienne mettre de la viscosité dans le flux bondissant des dollars. Dans ces dictatures idéales, les libertés ne sont pas les produits du droit, mais de la transgression. »