MAIS OÙ EST DONC PASSÉE L’INSÉCURITÉ ?

Publié le par David L'Epée

photo : l’insécurité chinoise ...hors de Chine

Une des choses qui étonne immanquablement tous les Européens fraîchement débarqués dans la mégalopole pékinoise, c’est cette troublante impression de ...sécurité. Plusieurs amis étrangers me l’ont fait remarquer et Camille, la blogueuse française bien connue du milieu, y a même consacré un billet sur son blog il y a quelques temps.

La question de savoir où donc se terre l’insécurité est légitime pour qui a vécu dans n’importe quelle grande ville européenne – ce qui est d’ailleurs aussi valable pour les moins grandes. Souvenez-vous, amis expatriés, à quoi ressemblait votre quotidien dans votre bonne patrie : vous évitiez de sortir seul après vingt deux heures, vous n’étiez pas tranquille dans le métro, vous vous méfiiez de tout le monde, et avant tout de ceux qui avaient l’outrecuidance de vous adresser la parole dans la rue : mendiants, sondeurs, colporteurs, pétitionnaires, mormons, représentants en téléphonie mobile, etc. Toute plaisanterie mise à part, il faut avouer que certains d’entre nous, parmi les plus vulnérables (je pense ici surtout aux personnes âgées mais pas uniquement) avaient pris des habitudes révélatrices : ne pas répondre lorsqu’on est interpelé, ne jamais soutenir un regard mais constamment baisser les yeux, garder dans son sac un spray au poivre à portée de main... Aussi excessifs que certains de ces comportements puissent paraître, ils ne sont pas dénués de raisons dans les lieux où nous vivons.

 

Comment se fait-il qu’à Pékin, et dans bien d’autres endroits en Chine, il n’en soit rien ? Car, c’est un fait, depuis que je vis ici, je n’ai eu absolument aucun problème lié de près ou de loin à l’insécurité, aucune agression, aucune menace, aucun regard noir, et pas la moindre impression d’une quelconque hostilité à mon égard. Comment l’expliquer ?

 

Au chapitre des choses qui étonnent l’étranger lorsqu’il débarque en Chine, c’est qu’alors qu’on lui a toujours présenté ce pays comme un Etat policier, il se trouve confronté à une présence policière en réalité très discrète et très effacée, et à mille lieues de l’image totalitaire qu’on se complait à dessiner en Occident. C’est un fait : j’ai croisé proportionnellement moins de policiers à Pékin que dans les rues de Neuchâtel, ma ville, où des pléthores d’agents désoeuvrés occupent leurs longues nuits à traquer les colleurs d’affiches et les fumeurs de joints – des abîmes de délinquance. On répondra qu’à Pékin, les nouvelles brigades spéciales de répression anti-crachats prêtent tout autant à sourire, mais m’est avis que ce n’est qu’une attraction folklorique éphémère et que ces bonnes résolution ne survivront pas à 2008.

 

Si la police paraît si peu présente dans les rues de Pékin, c’est parce qu’à côté de cette police professionnelle officient des milices de quartier, constituées par des citoyens, retraités pour certains, qui remplissent le rôle d’une police de proximité. L’ordre dans les quartiers est ainsi assuré par les habitants eux-mêmes, leur épargnant ainsi ce sentiment d’agression extérieure que peut laisser une intervention policière dans une zone périphérique. Ces miliciens, qui déambulent en civil mais qu’on reconnaît au gros brassard rouge qu’ils portent, s’occupent de tous les petits problèmes de la vie quotidienne : querelles entre voisins, tapage nocturne, disputes entre un boucher et un client sur le marché, crottes de chiens, objets trouvés, etc. En tant qu’étranger, j’ai été interpelé plusieurs fois à mon arrivée dans le quartier car je venais d’emménager, on ne me connaissait pas encore et on se demandait si je ne m’étais pas égaré. Cette sorte d’autogestion (les milices de quartier dépendent du Parti mais sont constituées de volontaires) participe à donner une impression de sécurité et évite le fossé que nous connaissons chez nous entre les forces de l’ordre et les « gens normaux » qui amène naturellement à des situations d’hostilité et d’affrontements.

 

On verra une autre différence, plus fondamentale, plus essentielle, dans la tendance du peuple chinois à accepter l’autorité et à obéir plus facilement que nous le ferions en pareil cas. Bien souvent il leur en coûte d’agir ainsi, mais comme je l’expliquais dans l’introduction de mon article « Quelques Exemples de l’Ordre Moral Chinois », les Chinois sont prêts à sacrifier beaucoup pour la stabilité, une valeur placée très haut dans l’échelle de leurs aspirations. On obéit par habitude, parce que de tous temps, l’Etat chinois – qu’il soit communiste, impérial ou royal – a toujours détenu un pouvoir de type autoritaire, et parce qu’on ne veut pas de problème, qu’on aspire à l’unité et qu’on craint le désordre plus que tout. Il existe bien sûr, ici comme partout, des désespérés, des malheureux qui n’ont plus rien à perdre, désenchantés et sans avenir ; et qu’est-ce qui pourrait empêcher ces gens-là de rompre l’ordre fragile, ou par un ultime coup d’éclat (un massacre à l’américaine dans une école par exemple) ou au quotidien, en installant par leurs actes et leur attitude un climat d’insécurité ? Rien ne les en empêche, si ce n’est peut-être la « face », ce concept de dignité bien chinois, cet orgueil qui pousse l’individu à ne pas se laisser aller, à garder sa fierté même dans les pires extrêmes.

 

Ce qui distingue – et distinguera de plus en plus dans l’avenir – nos deux civilisations, c’est que la nôtre, l’occidentale, est sur sa phase déclinante, au crépuscule de plusieurs siècles de grandeur, et que la chinoise, au contraire, gravit sa courbe à grands pas, ambitieuse et vorace après des siècles de misère, d’esclavage, d’humiliations féodales et coloniales. Elle est en pleine phase constructive tandis que nous nous trouvons sur notre déclin, dans une phase d’auto-destruction progressive. On pourra le déplorer ou s’en réjouir – en tant qu’Européen, je le déplore – mais c’est ainsi, cela fait partie des cycles impitoyables de l’histoire. Les civilisations croissent et décroissent, se font et se défont, et ainsi de suite. Le mouvement ascendant d’une civilisation ne se traduit pas seulement pas sa vitalité économique et sa puissance militaire (sans quoi les Etats-Unis serait une « civilisation ascendante », ce qui n’est de toute évidence pas le cas), mais avant tout par l’esprit général de son peuple, la tendance qui s’en dégage. Si cet esprit est à la construction, il y a tout lieu d’avoir de grands espoirs ; s’il est à l’anéantissement, c’est que le processus de décandence a déjà commencé.

 

Chez nous, l’heure est au nihilisme, c’est indéniable : c’est à qui se reniera le mieux et le plus vite, à qui se montrera le plus dénaturé, déraciné, dégagé de tout, à qui brisera le premier les ultimes et minces barrières morales qui demeurent encore. La liste des manifestations de cet esprits d’anéantissement serait trop longue à faire, mais pour revenir au sujet qui nous intéresse, il me semble que le type d’insécurité que connaît une société est révélatrice de ce processus d’ascendance ou de dévolution. Ainsi, la violence gratuite, c’est-à-dire la perte de sens, apparaît souvent dans une société sur la phase déclinante. La violence motivée par le vol peut expliquer un climat de misère matériel (voler pour survivre) ; dans ce cas-là, le mal n’est qu’épidermique et l’amélioration des conditions matérielles d’existence fera disparaître ce type de violence assez facilement. Mais dans le cas de la violence gratuite, le mal est plus profond car, n’étant motivée par aucune causalité évidente (la violence comme fin en soi), le remède semble beaucoup plus difficile à trouver. L’acte de violence n’est d’ailleurs en lui-même que le sommet de l’iceberg ; la violence, avant d’être une agression directe et concrète, est un climat d’agressivité latente, une menace – et c’est justement ce qu’on appelle chez nous le sentiment d’insécurité. La violence de nos rues n’est pas tant due à un manque matériel qu’à un manque spirituel ; celle qu’on rencontre en Chine, beaucoup plus ciblée, est la plupart du temps le fait de ceux qui cherchent à sortir de la pauvreté – ou à s’enrichir tout simplement. Je dis qu’elle est plus cibée car à Pékin, le risque de se faire arnaquer par un agent immobilier mafieux (expérience faite) ou un petit escroc est plus grand que celui de se faire agresser « par hasard ».

 

Chez nous, c’est le nihilisme ambiant qui crée l’insécurité, notre inconscient collectif étant de plus en plus conditionné par par un fatalisme, un esprit no future en comparaison duquel les punks les plus destroy des années quatre vingts passeraient pour des témoins de Jéhovah. L’insécurité occidentale n’est pas le fait d’une minorité de malfaisants qu’il suffirait de mettre hors d’état de nuire (remède sécuritaire de droite qui a souvent été appliqué et qui a toujours fait les preuves de son inanité) mais le fait de tous, ou plus exactement de la mentalité dominante, effet de l’hégémonie libérale sur nos vies et cause de la pente déclinante de notre civilisation. Nos peuples, en voie de dégénérescence cumulent les vices de l’enfance (soif effrénée de liberté mais peur panique des responsabilités) et de l’âge sénile (extinction du vouloir-vivre), et c’est à la fois cette incapacité à se prendre en charge et cette perte de vitalité collective dans l’instinct de conservation qui perdront sous peu.

 

En Chine, c’est exactement le contraire : la responsabilité individuelle et collective est exacerbée, la désir de s’en sortir est plus fort que tout, la conscience historique du passé et du futur forment le socle d’une identité solide, et le climat est plus que jamais au patriotisme, à l’ambition et au désir de s’affirmer chez soi et dans le monde – une faime insatiable qui avalera goulument toutes les effervescences qui voudront s’offrir à elle. La pente ascendante, constructive, de l’inconscient collectif du peuple chinois (ce que j’ai appelé plus haut l’esprit général) est si forte et si marquée qu’elle s’infiltre dans toutes les volontés, même les plus désenchantées. Et dans ce perpétuel bond en avant vers l’avenir, on ne laisse pas la moindre brêche, pas la moindre faille, dans laquelle pourrait s’infiltrer le nihilisme pernicieux.

 

Voilà, selon moi, ce qui explique cette déroutante impression de sécurité qu’on éprouve à Pékin. La prochaine fois, je parlerai d’un autre facteur de la sécurité chinoise : l’auto-discipline et une certaine conception de la justice.

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Publié dans divagations

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C
Bonjour!<br />   touriste). Par contre une agression d'un chinois ne sera pratiquement pas traité par la police ( Sauf si l'agresseur est connu).les histoires de travailleur migrant se faisant détroussé a la gare dès leur arrivée est courante. Les vol sont très fréquent, il n'y a qu'a voir toute les fenêtres et balcon qui son grillagés
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J
Si j'adhère à l'idée que l'on peut se sentir plus en sécurité il ne faut pas tout idéaliser à mon avis. En premier lieu, si on prend l'exemple de Pékin, la police est discrète mais présente partout derrière les 263.000 caméras de la capitale. Le gouvernement veut d'ailleurs en installer 50% de plus d'ici l'an prochain, avec dispositifs de reconnaissance faciale et accès illimité aux enregistrements par la police. La police a d'ailleurs des fichiers sur 96% de la population (Reuters 19/05/06) et les comités de quartier, s'ils peuvent aider aux tracas de voisinage sont aussi des "indics" très précieux pour la police. A Pékin toujours chaque bâtiment a son garde et est entouré de barrières, preuve s'il n'en est que contrairement au Japon par exemple où la criminalité est quasiment nulle, il y a un besoin constant ici de sécurité. En effet, cette impression de sécurité que j'ai aussi plus ou moins, n'est pas partagée par tous les chinois. Par exemple il m'arrivait parfois de rentrer à pied le soir (vers 20h00) de mon bureau, sans sentiment d'insécurité quelconque. Et quand je disais ça à mes collègues ils me disaient que c'était pas raisonnable et qu'il ne fallait pas se déplacer seul la nuit, qu'ils prenaient toujours le bus de l'entreprise ou un taxi; et effectivement il y a eu plusieurs problèmes dans notre technopark pourtant gardé jour et nuit... D'autres n'ouvrent jamais la porte de leur appartement s'ils n'attendent personne car ils ont entendu des histoires assez sordides... Bref pour moi ce sentiment de sécurité, pourtant réel, est pour une bonne partie le fruit d'une deconnexion avec les médias locaux qui permettent de relayer les problèmes et de nourrir les peurs.
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A
Hello,<br /> en essayant tant bien que mal de réfréner mes instincts occidentalocapitalistes moralisateurs protestants calvinistes (qui sont souvent projetés inconsciemment d'ailleurs), j'ose espérer que tu prennes un peu plus de distance critique avec le monde politique chinois. Il y a souvent un gouffre entre  théorie propagandiste et réalité. <br /> L'occident n'a  pas attendu la Chine pour ce qui est des milices de quartier. Le peuple au service de la sa propre sécurité? Moncul! Une manière de contrôler les gens jusqu'au domicile et la délation dans toute son abjection. <br /> Je ne vais pas écrire un traité là-dessus surtout que je n'aime pas les débats d'internet: le "tout et le n'importe quoi" finit toujours par s'y inviter. Sans agressivité, à bientôt.<br /> André (qui n'est pas non plus un partisan de l\\\'axe du bien).<br />  
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