Y A-T-IL UN RACISME CHINOIS ? (II)

Ayant vu, la dernière fois, quelles pouvaient être les raisons historiques (liées à la décolonisation et à l’idéologie internationaliste) expliquant la faiblesse du racisme en Chine et comment les deux idéologies du national-communisme et de l’Internationale avaient su s’adapter l’une à l’autre, examinons le problème sous un angle plus factuel.
En Chine même, certaines nuances sont à faire. Les Indiens par exemple, qu’on appelle ici les gris, sont assez mal vus ; le racisme à leur égard ne s’exprime pas forcément par de la violence ou de l’agressivité mais plutôt par du mépris ou un certain sentiment de supériorité. « Les Noirs, au moins, ils sont vraiment noirs, alors que les Indiens, on ne sait pas vraiment, ils ont toujours l’air d’être sales. » C’est une remarque que j’ai entendu, textuellement, dans la bouche d’un Chinois. Et encore, si je n’ai pas eu vent de faits divers liés à un racisme anti-noir, les Chinois ne se gênent pas de temps à autre pour les comparer à des singes ; là encore, sans haine ni agressivité, mais avec des propos qui, compte tenu de notre éducation, nous paraissent tout à fait « incorrects ». Car ce qui nous distingue d’eux, c’est que nous (du moins pour les jeunes), nous avons été allaité à l’école de l’anti-racisme institutionnalisé, un anti-racisme très exigeant et très chargé idéologiquement, construit en réaction à certains épisodes peu glorieux de notre passé. Il ne s’agit pas de savoir si ce type d’éducation est bon ou mauvais, mais pour comprendre les Chinois, il faut se souvenir qu’on ne les a pas du tout sermonné de la même manière sur la question. Si nous ne prenons pas cela en compte, nous risquons parfois d’être choqués par ce que nous entendons.
Il vaut mieux toutefois aujourd’hui en Chine être Noir ou Blanc que Japonais, car l’hostilité qui existe entre les deux grands peuples d’Asie du sud-est n’a rien perdu de sa fureur, même plusieurs décennies après la fin de la guerre. Mais il suffit d’ouvrir les yeux sur les deux parties pour s’apercevoir qu’il ne s’agit en aucun cas d’un problème de racisme, mais que ce sont les nationalismes qui sont ici en cause. Je n’en parlerai donc pas plus longuement.
Pourquoi, demandera-t-on alors, ces préjugés légèrement xénophobes à l’encontre des Noirs ne s’appliquent-ils pas également aux Blancs ? Car, après tout, nous aussi nous sommes ethniquement très différents d’eux (les Chinois) et alors que les relations de
La peau blanche a, d’autant que je m’en souvienne, toujours été chez les Chinois le signe d’une grande distinction et d’une grande beauté, surtout chez les femmes. Un proverbe chinois dit qu’une femme dont la beauté est imparfaite peut faire oublier tous ses défauts esthétiques si elle est suffisamment blanche. Cela ne devrait pas nous étonner car en Europe, nous pensions à peu près la même chose il n’y a pas si longtemps : le teint pâle révélait les gens de bonne naissance, ceux qui n’avaient pas besoin de travailler pour vivre et restaient dans les salons ou sous les parasols, alors que le teint hâlé révélait les travailleurs des champs et des chantiers, la peau burinée par le soleil. Aujourd’hui, chez nous, les choses se sont carrément inversées : les bronzés sont ceux qui peuvent se payer des vacances dans le sud et les pâlots sont les ouvriers d’usines et les petits employés reclus dans leurs ateliers et bureaux et perclus par le travail... Ironie de l’histoire.

En Chine, par contre, les femmes se cachent du soleil comme de la peste, sortent des ombrelles à la moindre éclaircie (que je prenais naïvement pour des parapluies la première fois !) et se traitent entre elles de « perles noires » ou de « poissons noirs » lorsqu’elles veulent se critiquer. La première fois que j’ai parlé à mes amies des cabines à rayons UV, si populaires dans nos contrées, elles ne savaient tout simplement pas ce que c’était, et lorsque je leur ai expliqué, elles ont trouvé que c’était le comble de l’absurdité ! « Comment les Occidentaux considèrent que de pouvoir paraître bronzé au coeur de l’hiver vaut bien que l’on risque sa peau en l’exposant à des rayons cancérigènes » : voilà qui ferait un bon titre de chapitre pour des Lettres Chinoises écrites sur l’air des Lettres Persanes...
En conclusion, et pour résumer ce qui précède, je pense que le niveau très bas de xénophobie en Chine peut s’expliquer par les quelques facteurs suivants :
- des traditions basées sur l’hospitalité
- un héritage historique moderne fondé sur l’internationalisme
- un paysage politique où les forces d’extrême droite sont quasiment inexistantes
- une présence étrangère encore faible donnant lieu à une concurrence « soutenable »
C’est évidemment le dernier point qui risque de poser problème dans les années à venir. Avec l’ouverture du pays, la mondialisation et l’augmentation des investissements extérieurs, les entreprises étrangères vont continuer à créer de l’emploi pour la main-d’oeuvre chinoise, mais elles vont aussi provoquer des situations de concurrence nouvelles entre entreprises nationales et multinationales ainsi qu’entre l’Etat et le privé. Pourront en découler de fortes tensions susceptibles d’alimenter un sentiment xénophobe. A moins que le gouvernement fasse ce qu’il a à faire pour protéger les travailleurs chinois et poursuivre avec détermination sur la voie des réformes protectionnistes (cette voie-là, pas celle des réformes contraires) et d’une économie un peu plus sous contrôle.
Car rappelons-nous qu’en Chine (comme ailleurs), le racisme est apparu lorsque la souveraineté nationale, que ce soit dans le domaine économique, politique ou culturel, a été confisquée par l’étranger. Du temps où
Prenons garde, nous Occidentaux, à ne pas abuser de nos droits et à ne pas briser la concorde en tentant de pénétrer des marchés par la force ou d’imposer au peuple chinois nos moeurs et notre culture. Il y a en Chine le risque réel d’une crise néo-coloniale qui couve, provoquée par les concurrences libérales et l’inondation des marchés (et des esprits) par des produits culturels (et des modes de pensée) occidentaux. La différence avec l’époque coloniale, c’est que cette fois,

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