DE SHIZUKOA A KOBE : ZONES SISMIQUES

Publié le par David L'Epée

Avec un jour de retard dans la planification, la suite des aventures de Noé au Japon, avant-dernier épisode

 


J'ai pu avec un ami me rendre à la campagne pour visiter une vieille maison japonaise toute de bois avec portes shoji (papier transparent), tatami (sol de paille) et petit foyer central où l'on fait le thé et cuit la nourriture. Il est difficile d'en croiser de nos jours et il faut sillonner la campagne pour en trouver une digne de ce nom. L'utilisation exclusive du bois, du papier et de la pierre donne une atmosphère chaleureuse au bâtiment. Après cela, nous nous somme rendus dans un petit restaurant traditionnel relativement célèbre. Il s'agissait d'une maison de voyage datant de l'époque Edo (~1600-1800) sur la fameuse route du Tokaido pour nourrir les pèlerins de passage avant leur pénible montée sur un col de montagne. On y vient donc prendre des forces, faire des provisions pour la suite du voyage, acheter une nouvelle paire de sandales en paille (elles s'usent vite). On peut manger dans l'établissement un mets que l'un nomme tororo et qui se constitue d'un bol de riz recouvert d'une pomme de terre de montagne râpée. Le tout est un peu lourd mais c'est solide dans l'estomac et les sucres lents permettaient à l'époque d'affronter l'ascension des montagnes sur le passage. Aujourd'hui on se contente juste d'y manger et l'on passe le col assis sur le siège d'une voiture.

Sur la fin de mon séjour à Shizuoka, j'ai dû rendre les affaires que j'avais empruntées, notamment un chauffage électrique et un bon sac de couchage chaud. Si bien que durant les dernières nuits précédant mon départ, le sommeil fut difficile. J'ai aussi dû trier et jeter la masse d'objets qu'on finit inévitablement par amasser sur un séjour aussi long. D'habitude, on se contente d'en garder une bonne partie au cas où, mais quand il s'agit d'emmener le tout sur son dos, les choix sont beaucoup plus rigoureux et sélectifs. J'ai pu envoyer une bonne partie des affaires concernant mon projet par voie maritime en Suisse, ce qui ne coûte pas grand-chose.

 

Pour le dernier mois de mon séjour au Japon, je me suis rendu dans le Kansai, le Sud du pays pour y effectuer un peu de tourisme, après mes études intensives à Shizuoka. Je me suis donc allé à Kobe dans un moyen de transport pratique et bon marché inexistant en Suisse : les bus de nuit. Avantage : des coûts vraiment bon marché même pour de grandes distances et comme l'on peut y dormir, c'est également une nuit d'hôtel économisée. Désavantage : les fréquentes haltes dans les stations d'autoroute ou dans les grandes villes sur le trajet empêchent un sommeil de qualité. Mais contrairement aux trois jours de bus que j'avais effectué à travers l'Europe, je pouvais incliner mon siège en arrière et avais même le droit à une couverture.

 

En pleine nuit, en guignant à travers les rideaux des fenêtres j'ai pu entr'apercevoir un peu de neige éphémère à Kyoto, mais sitôt le sommeil m'a repris jusqu'à ce que j'arrive aux alentours des six heures du matin à la gare de bus de Kobe (Sannomiya). Là-bas, je fus accueilli dans la matinée par une amie japonaise vivant en Suisse qui se trouvait également sur le territoire. Elle m'a emmené chez ses parents où j'ai pu séjourner trois nuitées. Comme j'allais séjourner pour environ deux semaines dans la ville et qu'elle allait bientôt revenir en Suisse, elle m'a rapidement présenté ses anciennes amies japonaises du coin pour que je puisse plus tard les rencontrer à nouveau. Au Japon, il faut très souvent être introduit auprès des gens pour pouvoir lier contact.


J'ai également été présenté auprès d'un jeune Japonais d'une trentaine d'années (Hayakawa san) chez qui j'ai eu l'opportunité de rester deux semaines (toujours à Kobe). Il travaillait dans un magasin de vélo à faire de la vente et de la réparation et cela six jours par semaine. Son jour de congé changeait constamment et il arrivait qui l'on ait besoin de lui même pendant ce temps de répit. Il avait des horaires de travail harrassant situés entre 8h du matin et 23h du soir. Après quoi il sortait dehors avec ses collègues pour manger quelque chose, revenait vers les 1h du matin, et comme il n'avait fait encore aucune activité personnelle de la journée mais qu'il était trop fatigué pour effectuer quelque chose d'intense, il se plantait devant la télé deux bonnes heures avant d'aller se coucher aux alentours des 3h du matin. Et rebelote boulot à 8h le lendemain. Je n'étais donc nullement étonné qu'il ne se réveille pas le matin, malgré le réveil extrêmement assourdissant qu'il posait à côté de son oreille. Seule solution pour le faire émerger, un air de flûte ou l'odeur d'un petit déjeuner gracieusement préparé. Je me suis dévoué comme j'ai pu pour le faire lever du lit.

 

Il m'a raconté – toujours un beau soir d'hiver – une anecdote incroyable concernant ses réveils difficiles. En 1995 sévit à Kobe un tremblement de terre dévastateur (7.3 sur l'échelle de Richter) faisant plus de 5000 morts et des dizaines de milliers de blessés. Le séisme a renversé les ponts, les autoroutes suspendues et les building alentours mais notre larron, plongé dans son sommeil, n'en a rien ressenti. C'est à son réveil qu'il fut surpris de voir l'ensemble de ses affaires mélangées comme si sa chambre avait été un milk-shake géant. J'aurais eu peine à croire à une histoire pareille si je n'avais pas moi-même saisi l'ampleur de son hibernation quotidienne.


Kobe est une ville à présent intégralement reconstruite et il est pratiquement impossible d'y voir la moindre trace de la catastrophe naturelle. Comme la ville a été récemment bâtie, tous les vieux bâtiments sont inexistants et les tours et autres logements en séries s'alignent à l'infini. Le concept même d'urbanisme ou d'aménagement du territoire étant pratiquement inexistant au Japon, les immeubles se jouxtent, souvent séparé par un espace de 1 à 2 mètres seulement. Et même avec de tels constructions en hauteur, la surface au sol étant restreinte, les habitants ont fait construire de gigantesques îles sur l'Océan pour prolonger la ville et y insérer un aéroport. Seul bémol (il y en a toujours a vouloir défier la nature), ces îles artificielles s'enfoncent de quelques centimètres par an sous les eaux. Les rivages de l'Océans étant très fortement industrialisés, c'est du côté des montagnes Rokko que l'on se tourne pour un bol d'air frais. Seulement comme il n'y a pratiquement pas d'aménagement pour les piétons comme sentiers balisés et autres chemins de forêts, les Japonais s'y promènent en voiture.

Dans la ville il n'y a pas beaucoup d'attractions pour les touristes et j'ai rempli mon temps de petites occupations : promenades à vélo, shopping, librairies, petites boutiques de nourriture, visite de ChinaTown... On peut faire l'ascension d'une tour au port nommée PortTower, haute d'une petite centaine de mètres qui fait réaliser pleinement à quel point l'espace environnant est urbain. Dans ce genre de cas, on relativise par le fait que l'on est juste touriste et que l'on finira bientôt par regagner son propre pays pas encore autant pollué par le béton. Mais quand m'est donné l'occasion de me rendre à Osaka, la ville voisine, directement connectée à Kobe par une périphérie de building continue, je réalise alors que Kobe n'était pas le plus surprenant. Depuis une autoroute surélevée qui circule au dessus des habitations, on peut sans peine distinguer l'horizon que nous présente Osaka. C'est tellement incroyable que le paysage semble tout droit sortit d'un mauvais film de science-fiction. Pas même à Tokyo ne peut-t-on voir un paysage aussi sordide. Contemplant cette hallucination, mon esprit se libère et je m'imagine une forêt infinie dont les arbres seraient des tours de béton.

Nous nous rendons à Osaka avec mon ami Hayakawa san qui a emmené des vélos dans le coffre arrière de sa voiture pour pouvoir faire un petit tour au centre. Nous nous baladons et ne tardons pas à apercevoir le célèbre château d'Osaka que nous finirons par visiter. C'est un monument historique japonais qui a été reconstruit pratiquement à l'identique après sa destruction lors de la Deuxième guerre mondiale. Différence notable : des murs en béton et un ascenseur intérieur. Reste que le monument est agréable à voir. Dans la soirée, nous allons faire une petite fête dans l'appartement d'un ami de Hayakawa san et je finirai inévitablement par jouer quelques airs de pipot.

Dans la région se situe également la ville de Himeji où j'ai pu admirer un autre château superbe. Il est lui d'époque, n'ayant subi ni attaque ni incendie ni Guerre mondiale (chose rare dans ce pays). Le château de Himeji avait d'ailleurs failli être détruit pendant la Révolution de Meiji mais il fut sauvé de justesse et est reconnu actuellement comme patrimoine mondial par l'Unesco. Il était intéressant de noter qu'au Moyen-Âge, un peu partout sur la planète, on a eu la même idée de créer des meurtrières, des portes cachées pour délester des pierres sur les assaillants, de grandes portes renforcées en contenant une plus petite pour la nuit. Sur le fond, il me fait un peu penser au château de Chillon, la forme étant différente.

Durant mon long périple, j'ai traversé forêts, rivières et autres grandes villes avec un costume complet noir et une paire de chaussures cirées au fond du sac. La raison en est que je suis allé visiter de grands chefs d'entreprise japonais avec qui j'avais eu affaire par l'intermédiaire d'une petite boîte de design qu'on avait montée avec des amis suisses. Je suis allé leur rendre mes hommages tout de noir vêtu, étranglé par une cravate, le visage fraîchement rasé, les cheveux tirés en arrières et maintenu par une bonne couche de gel reluisante. C'est en somme très intéressant de vivre le contraste entre la Taïga sibérienne boueuse et le milieu des affaires japonaises même si mon existence tend à rejoindre l'opposé de cette vie superficielle et nuisible...

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Publié dans voyage de Noé

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