DU COTE DE CHEZ CHAN

Publié le par David L'Epée

Dans notre rubrique littéraire de ce dimanche, nous allons nous arrêter sur un autre style, bien différent des romans que nous avons vu jusqu’alors : la bande dessinée. L’auteur dont il est question est Français et s’appelle Lauzier. Dans les années 70 et 80, il publiait régulièrement dans le journal  « Pilote » une série intitulée « Tranches de Vie », sorte de satire sociale qui s’attachait à ridiculiser en premier lieu la nouvelle génération des bobos, la gauche bourgeoisie issue de Mai 68 et les étranges hybrides marxistes-freudiens qui pullulaient alors dans les salons parisiens.

 

L’histoire ci-dessous, intitulée « Du Côté de chez Chan » raconte l’idylle burlesque d’un jeune ouvrier chinois pendant la Révolution culturelle. Lauzier n’y va pas de main morte quand il s’agit de fustiger le dogmatisme qu’avait pu prendre le maoïsme à cette époque. On n’est pas obligé d’être d’accord avec sa critique, mais il faut reconnaître son sens de l’humour, et c’est à ce titre que j’ai choisi cette histoire, et aussi parce que malgré les opinions ouvertement affichées de ce blog, ce dernier reste ouvert à la contradiction et aux voix divergentes.

 

Pour des raisons d’espace, je ne publie pas l’intégralité de la bande dessinée, mais quelques images choisies, et le reste du récit sous forme de texte.

 

 

 

personnages :

 

-          Chan, le narrateur

-          Li Su-su, sa promise

-          Mao, Tsé et Toung, leurs trois enfants

-          Ho Toc-ton, délégué à la surveillance des bonnes moeurs

-          Li Pig, un homme du tribunal populaire

-          le commissaire de la commission de discipline

-          les paysans du Ko-nang

-          les pionniers rouges du Tibet

-          les camarades

 

 

Je n’oublierai jamais le jour où je vis Li Su-su pour la première fois. Elle commentait la célèbre phrase du Président Mao : « Une révolution populaire est une révolution faite par le peuple. » Il émanait de son sourire une telle douceur idéologique, ses traits étaient empreints d’une telle grâce prolétarienne que – imaginez mon désarroi – j’en perdis le fil de la vivifiante pensée du Grand Timonier !

 

Pendant l’année qui suivit, mon amour ne cessa de grandir. Mais je n’osais pas lui parler. Je me contentais de la contempler de loin. Jusqu’à cette séance d’approfondissement de notre foi en la pensée du Président Mao où Li Su-su m’attaqua violemment :

 

Li Su-su : « Chan est un paresseux ! Il ne met aucun enthousiasme révolutionnaire à accomplir son devoir sacré d’ouvrier spécialisé à la fabrique de roulements à billes Victoire du Prolétariat ! Chan ne montre aucune ferveur à étudier la vivifiante pensée du Président Mao ! Chan est une mouche puante sur le visage radieux de la République populaire chinoise ! »

 

Ainsi, elle m’avait remarqué. J’existais donc pour elle. Ce fut le plus beau jour de ma vie. Mon coeur se gonfle d’émotion lorsque je me souviens de cette journée qui fut le véritable début de notre idylle.

 

Les camarades exigèrent mon autocritique.

 

les camarades : « Ordure révisionniste ! Vipère lubrique ! Allié objectif des impérialistes ! »

 

Mon autocritique, je la fis avec toute la ferveur, toute la force de mon amour :

 

« Je suis un pou extrêmement repoussant qui suce sournoisement le sang de notre chère fabrique de roulements à billes Victoire du Prolétariat. On ne peut me regarder qu’avec un mépris infini. J’exige un châtiment exemplaire ! »

 

Imaginez ma surprise éblouie : ce fut Li Su-su – oui, oui, Li Su-su ! – qui prononça la sentence :

 

Li Su-su : « Chan n’est plus digne de travailler à la chaîne de fabrication. Il sera affecté au nettoyage des latrines. Ce n’est pas un châtiment, c’est une chance que lui donne le Parti de revenir aux sources du marxisme-léninisme, et d’y puiser une foi nouvelle dans la victoire du prolétariat ! »

 

C’est ce jour-là que je trouvai le courage de parler pour la première fois à Li Su-su.

 

Chan : « Camarade, je dois vous confesser quelque chose. Au cours de mon autocritique, j’ai menti aux camarades. »

 

Li Su-su : « Le Président Mao a dit : Mentir au Parti, c’est extrêmement grave, car c’est ne pas lui dire la vérité. »

 

Chan : « Camarade, j’ai caché les vraies raisons de ma paresse et de mon manque d’enthousiasme révolutionnaire. C’est que je vous aime d’un amour profondément prolétarien et que ça m’empêche de penser à autre chose. »

 

Li Su-su : « Camarade, si votre amour va à l’encontre des objectifs du Plan Quinquennal, il ne peut être objectivement considéré comme un amour authentiquement prolétarien. »

 

Chan : « Camarade Li Su-su, je voudrais vous épouser. »

 

Li Su-su : « Camarade Chan, le mariage est un acte politique extrêmement grave qui demande une longue réflexion. Dans sa grande sagesse, le Président Mao a décidé que les garçons ne pourraient se marier avant trente ans. Comme vous en avez vingt, cela nous laisse dix ans pour réfléchir. »

 

Ainsi, elle m’aimait ! Li Su-su, cependant, voulut consulter le camarade Ho Toc-ton, délégué à la surveillance des bonnes moeurs.

 

Ho Toc-ton : « Camarade Chan, votre amour est visiblement infecté par d’ignobles relents de sensiblerie petite-bourgeoise ! Vous devez aller fortifier votre conscience de classe auprès des paysans du Konang. »

 

J’appris beaucoup auprès des paysans du Konang, l’une des régions les plus torrides de la Chine du sud. Nous travaillions dur, mais le dimanche, nous pouvions nous livrer à nos deux distractions favorites : la construction de l’abri anti-atomique et de passionnantes séances d’éducation politique. Mais je dois avouer que dans cette vie exaltante, les meilleurs moments étaient ceux où je lisais et relisais les lettres de ma chère Li Su-su.

 

Ma conscience de classe de fortifiait d’année en année. Pour le 70e anniversaire du Président Mao, une délégation de ma commune fut invitée à Pékin et – oh surprise ! oh joie ! – je fus désigné pour en faire partie. Nous étions parmi les 11'758 délégations axquelles fut accordée l’insigne distinction de trôner au pied de la tribune du Grand Timonier. Mon coeur était gonflé d’orgueil à l’idée d’être au nombre de ces 386'787 sujets d’élite triés sur le volet pour occuper cette place d’honneur. J’avais l’impression qu’on ne voyait que moi.

 

Des dizaines de milliers de délégations défilèrent sous nos yeux éblouis, et quelle ne fut pas ma stupéfaction et ma joie lorsque, dans ce flot ininterrompu, je reconnus – qui ? vous ne devinerez jamais – Li Su-su ! Oh ! Emotion indicible ! Oh ! Surprise délectable ! Oh ! Miracle de l’amour ! A l’instant où sa délégation passa devant nous, Li Su-su tourna la tête dans ma direction et me sourit. Oh ma Li Su-su adorée ! Oh perle de rosée suspendue à la pétale de magnolia que fait frémir le vent dans un rayon de soleil printanier ! Ainsi l’amour, dans cette foule immense, avait guidé ton regard jusqu’à moi !

 

Comment ne pas croire aux miracles de l’amour quand je vous aurai dit que le lendemain, alors qu’à notre tour nous défilions dans le stade Biceps Gonflé du Prolétariat, à l’instant où nous passions devant la tribune du Grand Timonier, une force inconnue me fit tourner la tête vers la droite. Et... et – mon coeur éclate d’émotion en revivant cette scène – je vis Li Su-su dans la foule des délégations qui nous acclamaient !

 

Après le défilé, je pus enfin, pour la première fois depuis cinq ans, revoir ma chère Li Su-su.

 

Li Su-su : « 975’869 camarades, en passant devant sa tribune, ont, en hommage silencieux, tourné leur visage vers la présence radieuse du Grand Timonier. Un seul a eu l’audace monstrueuse de détourner la tête... et c’est toi, toi mon fiancé ! As-tu pensé à ce que j’ai ressenti ? Outrager ainsi le père de la Révolution  ! Et devant toutes les camarades de la frabrique Victoire du Prolétariat ! »

 

Chan : « Mais, ma chère Li Su-su, c’est un épouvantable malentendu ! Je n’ai pas voulu outrager le Grand Timonier. Une force inconnue m’a fait tourner la tête et a guidé mon regard vers toi. C’est le miracle de l’amour ! »

 

Merveilleuse, Li Su-su, n’écoutant comme toujours que sa conscience de classe, alla confesser ma faute à la commission de discipline.

le commissaire : « Votre système de défense invoquant un prétendu miracle de l’amour ne résiste pas à l’analyse marxiste-léniniste la plus élémentaire. Votre geste est inqualifiable ! Vous partirez dès demain rejoindre la brigade des pionniers rouges Sourire Imperturbable du Marxisme-Léninisme à Wu To San, au Tibet. »

 

 

Li Su-su : « C’est une chance que te donne le Parti de monter en première ligne dans le combat sacré du prolétariat contre les valets de l’impérialisme. »

 

Les pionniers rouges construisaient une route dans les montagnes du Tibet qu’infestaient des milliers de capitalistes tibétains fanatisés par les monopoles. L’aveuglement contre-révolutionnaire de ces peuplades capitalistes était pour moi une énigme. En haillons, affamés, armés de vieux tromblons, ils ne cessaient de nous attaquer lâchement.

 

Au bout de cinq ans, je fus rapatrié pour raisons sanitaires. Ma conscience de classe pétait de santé ! Li Su-su m’attendait à la gare. Six mois plus tard, je l’épousais.

 

Oh ! Souvenir inoubliable de notre nuit de noces ! Oh ! Pureté idéologique de mon aimée jusque dans les transports de la passion ! Lorsque pour la deuxième fois, je voulus visiter ce que Li Su-su appelait « sa petite grotte du Hunan » (en souvenir de la grotte qu’habitait le Président Mao au début de la Révolution )...

 

Li Su-su : « Mon chéri, Mao a dit : garde toutes tes forces pour la construction du socialisme.                                   

 

Nous vécûmes heureux. Dieu... heu je veux dire Mao... heu je veux dire Li Su-su, nous donna trois garçons : Mao, Tsé et Toung. Notre bonheur semblait devoir durer toujours. Les chemins de la destinée sont tortueux. Celui que le malheur emprunta pour venir nous frapper passait par l’adorable petit derrière de Li Su-su. Elle avait la plus jolie petite croupe de tout le Setchouan, des rondeurs parfaites, dodues, satinées, qui me rappelaient les collines de mon Choutang natal. Mais chaque fois que je voulais quitter sa petite grotte du Hunan pour ses ravissantes collines du Choutang, Li Su-su me repoussait.

 

Li Su-su : « Le Président Mao a dit : celui qui veut prendre sa femme par derrière est comme un paysan qui voudrait labourer sa terre avec une charrue renversée. » 

                                   

 

Peu à peu, ses collines du Choutang devinrent pour moi une obsession. J’y pensais même dans les cours d’éducation politique ! Et toujours elle me repoussait. Jusqu’à ce jour funeste où éclata le drame qu devait briser nos vies.

 

Chan : « Le Président Mao est un gros con et ses pensées me font profondément chier ! »

 

Sur le moment, je crus être devenu fou. D’autant plus qu’à la terreur que m’inspiraient mes propres paroles se mêlait un sentiment de... soulagement, et, presque oui, de bonheur, que seule la démence pouvait expliquer. Je me repris rapidement et j’aidai Li Su-su à s’habiller pour aller me dénoncer.

 

Chan : « Couvre-toi bien, il fait un froid à ne pas mettre un déviationniste dehors. »

 

 

Après son départ, j’eus une seconde crise.

 

Chan : « Le Président Mao est un gros con et ses pensées me font profondément chier ! »

 

Heureusement, la présence de mes enfants m’aida à reprendre mes esprits.

 

Maintenant, en signant les 3873 pages des minutes de mon procès, je sais que je n’étais pas fou. Mon geste traduisait ma véritable nature de bourgeois contre-révolutionnaire longtemps refoulée. Ce qui est assez extraordinaire si on songe que tous mes ascendants étaient des coolies et que chez nous, avant la Révolution , mourir de malnutrition était une espèce de tradition familiale. Je suis un cas, d’après le camarade Li Pig, et il s’y connaît le camarade Li Pig !

 

J’aime beaucoup le camarade Li Pig, et il me le rend bien. Tout au long des trois années qu’a duré mon interrogatoire, à raison de dix à douze heures par jour, il m’a guidé dans la découverte de moi-même. Grâce à lui, j’ai compris que les pensée de Mao, au fond, m’avaient toujours fait l’effet d’un tas d’âneries comparables au catéchisme que les missionnaires blancs nous enseignaient avant qu’on les expulse. Que mon devoir sacré d’ouvrirer spécialisé me faisait suer. Que la seule chose que j’étais conscient d’avoir appris des paysans du Konang, c’était imiter en rotant les premières mesures de l’hymne national. Quand aux Tibétains, j’ai toujours au fond trouvé bizarre qu’il faille les massacrer pour arriver à les libérer. J’étais un tel hypocrite que toutes ces pensées, j’avais pu non seulement les cacher aux autres, mais aussi à moi-même !

 

Au fond, le camarade Li Pig est la première personne avec qui j’ai parlé librement. C’est mon seul ami. Grâce à lui, j’ai pu voir une dernière fois mes enfants. Il les a fait comparaître à mon procès comme témoins à charge.

 

J’ai été condamné à trente ans de camp de rééducation à régime sévère pour pensées contre-révolutionnaires.

 

Le camarade Li Pig m’a rassuré. D’après lui, être en prison ou être en liberté, chez nous, ça ne fait pas une grosse différence. C’est encore une conquête de la Révolution  ! Il m’a permis de venir me recueillir sur la tombe de Li Su-su. Oui, j’ai oublié de vous dire que lorsqu’après m’avoir dénoncé, Li Su-su est revenue en compagnie de deux miliciens, je lui ai planté un couteau en plein coeur. C’est grâce à cela qu’on m’a accordé des circonstances atténuantes pour déréglement mental. C’est assez juste, moi-même je ne vois d’autre explication à mon geste qu’un accès de démence. Une femme que j’adorais et qui ne cherchait qu’à me faire rentrer dans le droit chemin idéologique ! Maintenant, le mal qui était en moi a été extirpé jusqu’à la racine. C’est désomais sur un terrain sain que va pouvoir germer la vivifiante pensée du Président Mao. Grâce au camarade Li Pig... et à ma Li Su-su !

 

Grâce aussi à son adorable petite croupe, la plus jolie de tout le Setchouan, ravissantes collines de mon Choutang natal...

 

 

                                                   

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Publié dans littérature

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D
Pardon, j'ai parlé de Fluide Glacial ; je voulais bien sûr dire Pilote, qui est le journal (créé par Goscinny si mes souvenirs sont bons) dans lequel paraissait la série "Tranches de Vie" de Lauzier.
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D
Je l'ai extraite de ma vieille collection (numérisée pour l'occasion) de Fluide Glacial, achetée en France. Mais tu peux également les trouver en albums dans la collection "Tranches de Vie", il y a eu une réédition.
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M
excellent!<br /> merci pour l'info !<br /> ou t es tu procure la BD en france ou en chine?<br />  
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