UN VENDREDI SOIR A LAMBASSADE SUISSE

Il y a un peu plus d’une semaine, je reçois un e-mail de l’Ambassade Suisse qui m’invite, en tant qu’expatrié, à la réception organisée pour l’arrivée en Chine de Mme Micheline Calmy-Rey, notre Ministre des Affaires étrangères. Comme tous mes amis français avaient eu droit dans le même temps à la visite de Chirac (privilège que je ne leur dispute pas, d’autant qu’il paraît que le buffet était médiocre et que le champagne a vite été remplacé par de
J’écris au DFAE (Département fédéral des Affaires Etrangères) pour savoir s’il me serait possible de faire un court interview de notre ministre. Je souhaitais en effet avoir quelques éclaircissements sur la position de

Ce vendredi soir, je me rends néanmoins à Sanlitun, le quartier pékinois des ambassades, et j’erre un moment avant de trouver le bâtiment que je recherche. Ce dernier est très moderne, les poignées de porte sont en forme de croix suisse (cf. photo) et les murs des salons sont décorés par de grandes photos de paysages de chez nous, dont l’inévitable Cervin. Je suis en retard, mais Mme Calmy-Rey n’est pas encore là ; le public, par contre, est très nombreux. Cela me fait une impression étrange de me revoir soudain dans une foule de Blancs, une foule dans laquelle on entend du français, et surtout ces si particuliers dialectes suisse-allemands qui paraissent sortis de nulle part ici, en plein centre de Pékin. Je n’y suis plus habitué, pas plus qu’au goût du vin blanc, qui me semble, à la première gorgée, ressuscité d’un passé extrêmement lointain : il y a plus de deux mois que je n’en ai pas bu !
La réunion est très bourgeoise – on ne m’avait pas dit que le port de la cravate était requis – et j’essaie de savoir, en tendant l’oreille çà et là, qui sont tous ces Suisses et ce qu’ils font à Pékin : beaucoup d’entrepreneurs, des journalistes, des chercheurs, quelques professeurs. J’échange quelques mots avec l’interprête qui s’occupera de traduire en français la conférence de presse de notre ministre. Il est très occupé ces jours, car il était également chargé, la veille encore, de traduire en chinois les discours prononcés par Chirac lors de sa visite. Quelqu’un lui demande comment s’est passé cette visite. « Plutôt mieux que prévu » répond-il laconiquement.

J’écoute pérorer un jeune entrepreneur frais émoulu qu ne se sent plus de joie d’être ici (et qui ne doit pas en être à son premier verre) et qui, faute de construire des châteaux en Espagne, les construit en Chine, tirant des plans sur la comète et imaginant déjà comment les entreprises suisses inonderont le marché chinois. « Imaginez ! Si les investisseurs et les compagnies japonaises et américaines ont pu entrer ici si massivement, avec des parts si énormes, sur le marché chinois – les deux plus grands ennemis de
Puis Mme Calmy-Rey fait son entrée, toute de noir vétue, avec son inénarrable coiffure. Très accessible (comme le veut la tradition du Conseil fédéral), elle prend le temps de serrer quelques mains (dont la mienne), d’échanger quelques mots avec ses « sujets », avant d’être saluée publiquement par l’ambassadeur, en anglais, et de faire son discours, toujours en anglais.
Il est tout de même incroyable qu’avec trois ou quatre langues nationales, nous ne puissions pas en trouver une qui puisse nous fédérer, même à l’autre bout du monde ! Car enfin, je suis sûr que si elle avait parlé allemand, tout le monde aurait compris ! Pourquoi jouer ce jeu ? Pourquoi utiliser une langue qui n’est pas la sienne et qui n’est celle d’aucune des personnes présentes dans le public ? Cette servilité est détestable, mais elle ne m’étonne plus vraiment depuis qu’en fouinant dans de nombreux documents officiels du gouvernements, j’ai appris qu’il existait une nouvelle langue fédérale, celle là même qui a transformé nos licences universitaires en bachelors et en masters...

De quoi traitait son discours ? Rien que de très convenu : l’amitié réciproque de nos deux peuples, la nécessité de collaborer, l’impossibilité pour
Ensuite, ruée générale sur le buffet, comme il se doit. Un buffet bien garni, comme vous pouvez le voir sur les photos, et qui a su tenir les assauts de trois services successifs. Au menu, un mélange de plats occidentaux et orientaux, tous très bons, avec à la fois des 交子(raviolis chinois), de la mousse de légumes, du saumon fumé, des rouleaux de printemps, des crevettes, des 面条 (nouilles chinoises) ...et du vrai fromage suisse, présenté sur des planches appenzelloises ! Avec, de nouveau, vin à volonté.

On annonce la tenue de la conférence de presse de Mme Calmy-Rey à l’étage. Selon la rumeur, elle parlera, entre autres, de sa rencontre avec le gouvernement chinois et si oui ou non elle a l’intention d’aborder la question délicate de cette jeune nonne bouddhiste qui s’est fait abattre il y a quelques jours au Tibet par des soldats de l’Armée Populaire de Libération. Je m’y rends et demande si les journalistes indépendants sont acceptés ; je dis que j’ai un blog sur Internet qui réunit un bon nombre de lecteurs suisses. On me met à la porte.
Et dire qu’au dernier Sommet Mondial de l’Information, à Tunis, notre Conseiller fédéral Samuel Schmidt s’est permis, au nom du gouvernement suisse, de faire des remarques à

En redescendant, dépité, dans le salon, je lie conversation avec un journaliste chinois qui travaille pour le Quotidien du Peuple. Comme je lui demande pourquoi il n’est pas à la conférence de presse, il me répond que quelqu’un de l’agence Xinhua y est déjà et qu’il lui passera ses notes – ce qui me confirme dans ce que je pensais au sujet des liens très étroits qui unissent Xinhua, le Parti et le premier quotidien de Chine. En voyant mon appareil photo, il me demande si je suis aussi journaliste ; je lui réponds qu’ici, je suis surtout étudiant. Il me demande si je sais bien écrire le chinois ; je lui réponds que non, que je ne suis que débutant, mais que je lis son journal tous les jours sur Internet dans sa traduction française. Il me laisse alors son numéro et me dit : « Quand vous saurez bien écrire, demandez M. Liu (encore un !) à ce numéro. Et si je passe un de ces jours du côté de
Bien, je n’aurai donc pas complètement perdu ma soirée. Après avoir pris quelques dernières photos, je m’apprête à partir. En tentant de me frayer un passage parmi les convives, je retombe sur le Grand Conquérant des Marchés Chinois, encore plus aviné qu’avant, toujours pris dans ses visions d’avenir mégalomanes. Histoire de faire le trouble-fête, je lui rappelle que Taïwan est le quatrième partenaire commercial de
