LES CHIENS ABOIENT ET LA CARAVANE PASSE
Ce que j’écrivais il y a quelques jours dans mon texte intitulé « Il y a trente ans s’éteignait le Grand Timonier » s’est malheureusement vérifié une fois de plus : certains zélateurs du libéralisme le plus outrancier, avec un cynisme sans nom, ont profité de cet anniversaire funèbre pour cracher leur petite bile sur le corps froid de Mao – et accessoirement sur votre serviteur. Ce manque de pudeur et de civilité est véritablement inquiétant mais significatif d’une société déritualisée où le respect n’est plus qu’un mot sans valeur pour les plus arrogants. Je ne parle pas du respect pour Mao (qui n’en a cure là où il est) mais du respect pour ceux qui, en Chine ou ailleurs, ce 9 septembre, avaient une pensée reconnaissante pour le grand travail accompli par lui.
L’individu dont je parle, et qui se garde bien de donner son nom, m’attaque sur ses propres terres, puisqu’il écrit son brûlot sur le blog de Guy Sorman, le célèbre essayiste ultralibéral et « spécialiste » de la Chine, dont il ne semble hélas avoir rencontré que les dissidents.
Quoi qu’il en soit, je me dois tout de même de lui répondre.
En ce qui concerne les associations constantes que vous faites entre communisme et nazisme, en plus d’être très insultantes, elles sont un élément surexploité de la propagande libérale et ne prouvent qu’une chose : la malhonnêteté intellectuelle de ceux qui les utilisent. De même, ceux qui répètent bêtement que Mao = Staline n’ont vraisemblablement jamais ouvert un livre d’histoire. S’il vous prenait l’envie d’accomplir cet acte audacieux mais ô combien nécessaire, je vous conseille aussi de regarder à la page où on explique le rôle primordial joué dans tous les pays par les communistes dans les luttes anti-fascistes (Espagne, Italie, Allemagne, France, Chine, etc.), ça vous évitera de tomber dans le révisionnisme facile et de mettre tout le monde dans le même panier.
Dans votre liste d’écrivains anti-chinois (qui ne le sont tout de même pas tous, heureusement), vous avez oublié de nommer celle qui semble être l’auteur de votre bible, ce livre qui vient de sortir et dont on ne tarit pas d’éloge sur ce blog – j’ai nommé Jung Chang ! Pardonnez-moi si je ne partage pas votre vénération pour ce pavé illisible, mais je n’appelle pas ça un livre d’histoire. Cela me fait plutôt penser aux « exposés d’amertume » que l’auteur critique justement : un exutoire littéraire pour déverser sa haine d’un certain passé. C’est tout à fait son droit, et elle a de bonnes raisons de penser ce qu’elle pense, mais par pitié, si vous voulez parler histoire, prenez des références sérieuses !
Parmi les auteurs chinois qui ont un peu touché à l’histoire (sans être exactement historiens), je vous conseille de lire ou de relire Han Suyin, que cela soit sa biographie de Mao ou son livre intitulé « La Chine en 2001 ». Et rassurez-vous, ce n’est de loin pas une écrivain communiste.
Et, s’il vous plaît, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. J’ai écrit clairement que je ne cherche ni à nier ni à minimiser les fautes de Mao – car je maintiens que la plupart des drames qui ont secoué la Chine au XXe siècle étaient plus souvent l’effet d’erreurs tactiques que de « crimes » comme vous dites. J’ai sûrement au sujet de la Révolution Culturelle ou du Grand Bond en Avant la même opinion que vous, donc veuillez bien cesser de me présenter comme un garde rouge, merci ! Mais s’il s’agit de faire un bilan de cette longue période pleine de bouleversements divers, je serais assez de l’avis de Deng Xiaoping (sans pour autant l’exprimer en pourcentages, car j’ai un peu de peine avec cette manière de juger) pour dire que les bienfaits apportés par Mao à la Chine ont été plus nombreux et plus durables que ses excès et que ses maladresses. Avouez que ce n’est tout de même pas une attitude dévote que d’avoir ce genre de jugement !
Mais ce qui me choque le plus dans vos sarcasmes, c’est le total mépris que vous semblez avoir pour la sensibilité populaire qu’on retrouve ici à Pékin et certainement ailleurs dans le reste de la Chine. Vous prenez les gens de haut comme s’ils n’avaient rien compris, comme si vous étiez plus à même qu’eux pour leur expliquer leur situation. Mais ceux qui ont subi les drames de la Révolution Culturelle et tout le reste, ce sont eux et pas vous ! Cette manière de donner des leçons sans connaître grand-chose au sujet et de se penser supérieur aux premiers concernés, me fait penser – vous me le pardonnerez – à une attitude coloniale. Je ne suis certainement pas le seul à qui ce genre de relents fait horreur.
Donc, plutôt que d’épiloguer sans fin sur des événements qui vous dépassent visiblement, vous pourriez tout aussi bien nettoyer devant votre porte et vous poser les mêmes questions au sujet des idéologies qui dominent actuellement notre bonne vieille Europe, à commencer par le libéralisme. Pour moi, cette idéologie reste la plus totalitaire à bien des égards, et de manière plus insidieuse, plus perverse que les autres, car ce n’est pas une dictature déclarée, mais une pensée unique qui avance masquée, sous des vocables aussi abscons que la démocratie ou la liberté. Réfléchissez-y et pardonnez-moi d’être un peu arrogant, mais l’arrogance appelle l’arrogance.
