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« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

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Mercredi 22 novembre 2006

Je poursuis ici la réflexion que j’avais commencée dans le billet Séduire l’étranger : un objectif qui ne recule devant aucune compromission – sur les problèmes d’inégalités de traitements et de tolérances suspectes des institutions chinoises à l’égard des étrangers. Ce texte, qui sera suivi dans une semaine ou deux d’une troisième partie, est volontairement polémique. J’invite tout spécialement les autres expatriés à participer au débat, à raconter leur propre expérience et à donner leur opinion.

 

 

La plupart des universités chinoises, qui sont des internats, ont un couvre-feu (généralement autour des 23h00). Au-delà de cette heure fatidique, les portes du campus sont fermées et l’étudiant retardataire est condamné à dormir dans la rue, en attendant leur réouverture vers cinq ou six heures du matin… Ce couvre-feu, comme son nom l’indique, exige également que les lumières soient éteintes dès 23h00 afin de respecter le sommeil des 同屋 (compagnons de chambre). Aussi, les étudiants les plus assidus se retrouvent souvent dans le couloir pour profiter de l’éclairage électrique qui reste allumé toute la nuit et pouvoir continuer à potasser. Dans mon ancien dortoir, rien de tout ça. On rentre quand on veut, la porte est toujours ouverte, et on fait ce que l’on veut de sa nuit.

A mon étage, par exemple, il était souvent tout simplement impossible de fermer l’œil avant le petit matin. Mon colocataire ne me posait aucun problème, mais c’est dans le couloir qu’avait lieu une fête perpétuelle. On pousse le volume de la musique au maximum, on laisse les portes ouvertes, on fait des sittings dans les corridors, avec chants, danses diverses et éclats de rire, le tout entrecoupé parfois de coups contre les murs, de bruits de bouteilles cassées ou de quelques bagarres. Difficile dans ces conditions d’avoir un sommeil paisible et de pouvoir arriver au mieux de sa forme aux cours du lendemain – des cours qui sont tout de même loin d’être faciles.

 

Y parviennent-ils, eux, les tapageurs nocturnes ? Certainement pas. Quand je me levais le matin vers six heures, il règnait un silence de mort sur tout l’étage ; quand je quittais le bâtiment vers les huit heures, le silence était toujours aussi assourdissant, et je ne croisais pas grand monde dans les couloirs en dehors des femmes de chambre. Beaucoup de pensionnaires dormaient, tout simplement, et ne se préoccupaient pas particulièrement des cours puisqu’ils n’ont utilisé leur statut d’étudiant que dans le but d’entrer plus facilement en Chine. Pourquoi la Chine  ? « Parce que la vie n’est pas chère et que les filles sont jolies » m’a confié un Américain dans toute la plénitude de son parasitisme. Il y en a tout de même, parmi les plus courageux, qui se rendent au cours, mais ils se débattent comme des beaux diables pour garder les yeux ouverts, et font peine à voir dans leur lutte acharnée contre le sommeil tyrannique.

 

Lorsque je parle de cela à mes amis Chinois, ils ne me croient pas. Dans leurs dortoirs à eux, de tels écarts seraient tout simplement impossibles : le couvre-feu est inviolable et on respecte le sommeil de ses congénères. D’ailleurs, si ça ne devait pas être le cas, un service d’ordre est garant de la tranquilité et ne laisserait jamais se développer une anarchie telle que dans mon ancien bâtiment. J’ai observé plusieurs fois les dortoirs des étudiants chinois à travers les fenêtres de leurs bâtiments. Ils sont souvent six par chambres, très serrés, disposant de très peu de place, mais malgré l’abondance de matériel annexe (vêtements, livres et autres), tout est toujours extrêmement bien rangé, très propre, et rappelle plus le dortoir militaire que la chambre d’étudiant.

 

Voilà encore une différence qui peut nous faire nous poser quelques questions : pourquoi nous, étrangers, avons le privilège de n’être que deux par chambre alors que les Chinois dorment à quatre ou six personnes dans une chambre ? Les Chinois, toujours hospitaliers, m’expliquent que c’est parce qu’eux ont l’habitude de vivre en communauté, qu’ils sont un peuple nombreux, qu’ils sont habitués à la promiscuité, que ça ne les dérange pas, et que la direction souhaite certainement nous ménager, nous qui venons de pays où la démographie n’est pas la même. Certes, je le conçois et c’est très aimable de la part de l’Université, mais ces formes de luxe sont parfois un peu dérangeantes pour qui souhaite s’intégrer et se mettre au niveau de la population locale.

 

Dans le hall du bâtiment, on a apposé un panneau qui précise qu’il est interdit de fumer, de boire de l’alcool fort et de faire du bruit. Je ne sais pas si c’est à cause des fautes d’orthographe (on a écrit no smocking), mais les usagers ne semblent pas avoir compris le message, car ils ne se privent pas d’enfreindre ces trois règles, allant jusqu’à fumer le narguilé en plein milieu du hall, juste à côté de la réception où les secrétaires doivent en outre subir toute la journée le vacarme des radios portables et des chants d’ivrognes.

 

Il en va de même dans la rue. Si vous commettez une erreur ou enfreignez une règle, les policiers se montreront très compréhensifs avec vous, parce que « vous n’êtes pas d’ici, vous n’avez pas l’habitude, vous ne parlez pas bien chinois, vous ne connaissez pas bien nos lois », et se contenteront en général de vous expliquer sans vous punir. Mais il est clair qu’un Chinois commettant la même faute que vous se verrait sévèrement réprimander, car lui n’aurait aucune excuse – et la police chinoise n’est pas des plus tendres. On dit par exemple qu’à Pékin, vous avez très peu de risques de vous faire détrousser, car les voleurs savent que s’ils sont attrapés, la peine qu’ils auront à subir sera beaucoup plus forte que s’ils s’étaient « contentés » de détrousser un Chinois. J’ai lu quelque part – mais j’espère que ce n’est qu’une fausse rumeur – que voler un étranger pouvait dans certain cas valoir au délinquant jusqu’à la peine de mort !

 

Je viens de finir un livre sur la révolte des Boxers, qui avaient mis le feu en Chine dans les dernières années du XIXe siècle. J’ai beau me dire que ce type d’émeutes xénophobes ne mène pas à grand chose, je commence à comprendre ce qui a pu mettre en colère le petit peuple et le pousser à réagir contre les exactions de l’occupant étranger.

 

Mais c’est différent, me direz-vous. A l’époque, c’était la colonisation...

 

Ah bon ? Parce que la colonisation est terminée, selon vous ?

par David L'Epée publié dans : divagations
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«  La Chine est excitante comme peut l’être pour un physicien une équation majeure à poser et à résoudre. »

 

(Guillain Robert, Dans Trente Ans la Chine )

 

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