OÙ SONT LES FEMMES ?

Publié le par David L'Epée

Un ami du pays m’a récemment écrit une lettre dans laquelle il m’encourage à poursuivre la rédaction de mon blog mais me fait le reproche suivant : mais où sont les femmes ? me demande-t-il. Comment peut-on parler si longuement de la Chine sans réellement s’arrêter sur le sujet ? Tu ne penses donc pas à tes amis, tu gardes tout pour toi, tu ne nous révéleras rien des charmes de l’Orient...

 

Que mes amis se rassurent : je leur dirai tout ce qu’ils veulent savoir en temps voulu, c’est-à-dire à mon retour au pays. A parler des Chinoises, il y aurait de quoi alimenter tout un livre, assurément, mais ces pages-là n’ont pas leur place sur leur blog. De toutes façons, comme vous vous en doutez, ma situation personnelle et mes engagements font que ce que j’aurai à vous dire sur le sujet n’aura rien de très personnel – cela va sans dire – je ne suis ici qu’un observateur passif, tantôt sociologue tantôt esthète. Je ne souhaite pas raconter sur ces pages des anecodtes dont l’intérêt serait trop limité pour la majorité des lecteurs ; que les autres me pardonnent ce silence. J’aurais pu, comme certain autre blogueur (il se reconnaîtra), commencer chaque semaine en publiant la photo suggestive d’une playmate locale, mais ce n’est pas le genre de la maison – les blancs sont revenus en Chine mais ils sont priés de laisser au vestiaire leurs vieilles habitudes coloniales.

 

Une de mes amies chinoises a étudié plusieurs années en Europe. Elle m’a tenu un jour au sujet de la condition féminine chinoise les propos suivants – propos qui déplairont à certains mais qui n’engagent qu’elle :

 

« Tu as sans doute déjà remarqué, m’a dit mon amie, lorsque tu recevais une Chinoise chez toi et que tu lui proposais à boire, qu’elle demandait souvent simplement une tasse d’eau chaude. Pas du thé ni du café, juste de l’eau chaude. Cela vous paraît étrange, pourtant vous-mêmes buvez souvent de l’eau fraîche, qui n’a pas plus de goût que la chaude, sans devoir toujours y ajouter du sirop ou un quelconque arôme. Tu auras peut-être aussi remarqué que tes invitées attendent parfois longtemps avant de boire, et que l’eau est parfois devenue tiède alors qu’elles y goûtent enfin. Il en va de même dans notre cuisine traditionnelle qui, dans de nombreuses provinces, est peu relevée, contrairement à ce que laissent croire les restaurants chinois en Occident qui ne connaissent de succès qu’à mesure qu’ils s’adaptent aux goûts de la clientèle locale. Nous sommes ainsi : nous aimons souvent ce qui n’est ni chaud ni froid, ce qui n’est ni salé ni sucré (sauf quand nous décidons d’allier les deux, ce qui arrive également) ; nous aimons ce qui n’a pas de goût. »

 

« Ne pas avoir de goût est considéré comme un défaut selon votre conception des choses, mais cela est chez nous associé à une forme de pureté : ce qui n’a pas de goût est ce qui est libre de tout, ce qui est sain. Ce n’est pas valable que pour la cuisine, c’est valable également pour les caractères – du moins les caractères féminins. La vision chinoise traditionnelle de la femme – qui est toujours chez nous, malgré toutes les révolutions et malgré l’apport féministe du communisme, la vision dominante – honore la femme dans la mesure où elle s’efface devant la gent masculine, montre un visage de constant acquiescement, et sait se montrer discrète en toutes occasions. Ne pas avoir de goût est peut-être en Chine la plus haute des vertus féminines. »

 

Je commençais à saisir la nature de son problème. La conception ternaire de la philosophie chinoise (le yin, le yang, une touche de yin dans le yang et vice-versa), si étrangère à la conception binaire de notre pensée occidentale, changeait la donne sur bien des plans. Ne visait-elle pas à une neutralisation constante de toutes choses par la recherche du juste milieu (sorte de zone neutre, donc pure) ou l’alliance des contraires, qui aboutit au même résultat ? N’obtient-on pas de l’eau tiède en mélangeant de l’eau chaude et de l’eau froide ? La cuisine aigre-douce, chère aux Chinois, n’était-elle pas elle non plus une alliance des contraires ?

 

Toute puissance de la parole de Confucius pendant des siècles ; violente critique maoïste de ce même Confucius, voué aux gémonies le temps d’une révolution ; retour d’une vision confucéenne de l’Etat ; alchimie fine entre le socialisme et les traditions millénaires, avec, comme troisième élément pour boucler l’équilibre ternaire, la mondialisation – et l’économie socialiste de marché, histoire de mettre un peu de yin dans le yang… Une seule constante : on ne sort pas de Confucius, parce que Confucius, c’est l’équilibre des extrêmes et leur neutralisation, c’est l’éloge de l’eau tiède et des femmes transparentes…

 

« Jusqu’à mon arrivée en Occident, a poursuivi mon amie, j’étais une de ces Chinoises parmi plusieurs millions d’autres, j’étais sans goût, et comme la plupart des femmes, j’en éprouvais secrètement une grande fierté. Mais ces dispositions d’esprit, considérées comme des vertus chez moi, se sont avérées ici un handicap, une entrave à mon intégration. Je suis arrivée dans un pays où les femmes fument, sortent seules, parlent fort et rient à gorge déployée. Comment pouvais-je pénétrer ce tissu social en étant disposée comme je l’étais ? Ces réflexions ont été la source d’un long dilemme qui m’a mené, depuis l'an dernier, à changer radicalement d’attitude : j’ai décidé de devenir comme elles. Je ne suis évidemment qu’à moitié satisfaite de ce choix, car ne suis-je pas en train de trahir l’esprit de mon peuple ? Comment concilier ces deux réalités ? Comment vont me juger les miens à mon retour au pays ? Car enfin, je suis devenue comme elles, comme les femmes d’Occident : libre. »

 

« Libérée, l’ai-je corrigée. Ce n’est pas tout à fait la même chose… »

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Publié dans mon quotidien

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