LE GINGKO BILOBA ET LEFFET MADELEINE DE PROUST
Comme je me baladais dans un quartier de Pékin l’autre jour, j’ai soudain été subjugué par une odeur extrêmement forte qui provenait d’on ne sait où. Une odeur indéfinissable, rappelant à la fois la bile humaine, la pourriture végétale et les excréments. Cette odeur, un peu comme le goût de la madeleine dans A
Je regarde autour de moi. Assez rapidement, je tressaille en reconnaissant non loin de moi l’origine du mal qui m’habite. Derrière un muret, émergeant d’un parc public se dresse – ô horreur ! – un énorme gingko biloba, en pleine exhalaison automnale. Qu’est-ce qu’un gingko biloba ? C’est un arbre dont les feuilles ont une forme particulière, assez jolie, et qui est extrêmement résistant, survivant à toutes les intempéries grâce à sa sève ignifugée. Il est, par exemple, le seul arbre à avoir survécu lors du bombardement d’Hiroshima.
Ce qui le caractérise, outre sa résistance et la forme de ses feuilles, c’est qu’il produit en automne des fruits qui viennent s’écraser sur le sol, libérant en éclatant une odeur très forte et inimitable, correspondant très exactement à celle que j’ai décrit plus haut. Ces fruits ne sont toutefois produits que les arbres femelles – d’où la nécessite de ne pas confondre gynécologue et gingkologue. Si en plus vous avez le malheur de marcher dessus, vous êtes maudit jusqu’à la prochaine pluie et votre vie sociale touche à sa fin.
Plusieurs générations d’étudiants neuchâtelois ont été marqués par cette odeur, car il se trouve depuis des années un gingko biloba de taille respectable dans la cours du lycée cantonal Denis-de-Rougemont, qui chaque automne, pousse encore les pauvres lycéens à se retrancher dans la caféteria durant les pauses. Tout a été tenté pour que cesse cette nuisance : pétitions, recours au tribunal fédéral, attentats nocturnes, bûchers, assauts aériens avec défoliant, mais rien n’y fit – non seulement l’arbre était résistant mais il était protégé, parce que très rare en Suisse.

Le gingko biloba a aussi des vertus pharmaceutiques. Ci-dessus un paquet de fruits séchés de cet arbre mythique - mais ils ont heureusement perdu leur odeur en séchant...
Pour résister contre ce fléau, nous avions écrit, avec un ami, une petite chanson que plusieurs de nos camarades avaient appris, et qui était la suivante :
(à chanter sur l’air de Gingle Bells)
REFRAIN Gingko Bill ! Gingko Bill ! Gingko Biloba ! Tu ne crains si pesticide Ni hache, ni pluie acide Oh ! Gingko Bill ! Gingko Bill ! Gingko biloba ! Les tronçonneuses t’indiffèrent Nous attendrons l’hiver.
COUPLET 1 Vois ce bel arbre de Chine Et ses feuilles en éventail Mais c’est une vraie machine A fiente de bétail Si tu le manges en gélules Il ravive tes cellules (1) Si tu traînes devant l’école Tu sens que tes pieds collent... REFRAIN
COUPLET 2 Quelle est cette odeur ? bingo ! Mais c’est le fruit du gingko ! Bien plus disret qu’une twingo Mais à l’effet plus court (2) Faisons l’éloge de ce fruit Il est l’odeur sans le bruit (3) A croire qu’un troupeau de truie A dormi dans la cour... REFRAIN
COUPLET 3 Tu approches et tu humes – hein ? Tu dis que c’est inhumain ? Plus violent que le cumin ? J’ai le rhume et je nie Une question existentielle Cet arôme pestilentiel Finira-t-il dans le ciel Chez De Rougemont Denis ? REFRAIN FINAL Gingko Bill ! Gingko Bill ! Gingko Biloba ! A lui seul ton bel aspect Nous inspire le respect Gingko Bill ! Gingko Bill ! Gingko Biloba ! Si notre odorat sature Jamais ton tronc n’oscille Tous les goûts sont dans la nature Et les odeurs aussi !...
(1) référence à l’usage homéopathique qu’on fait de ce fruit dans la médecine naturelle, notamment la 中药 (médecine chinoise). Il a pour vertu de revivifier les capacités mémorielles.
(2) Je n’arrive pas à me souvenir du sens de cette comparaison fumeuse....
(3) référence chiraquienne...