EXTENSION PROGRESSIVE DE MON TERRITOIRE

Publié le par David L'Epée

Voici un texte que j’ai écrit quelques jours après mon arrivée à Pékin mais que je n’avais pas encore eu le temps de mettre en ligne. Je le publie aujourd’hui, avec quelques mois de retard.

 

                                         

 

Je loge dans la cité universitaire numéro 4. Je partage ma chambre avec un étudiant du Kirghizstan, qui a entamé ici des études de chinois de plusieurs années. Nous disposons chacun d’un lit, d’un bureau et d’une armoire. Notre fenêtre, munie d’une moustiquaire, donne sur la rue. Le bruit de la circulation est permanent, de jour comme de nuit, notamment les klaxons dont les automobilistes chinois semblent raffoler, mais je pense m’y habituer assez vite : le bruit n’est reconnaissable comme bruit, et donc dérangeant, qu’à partir du moment où on le compare au silence, et comme ici, il n’y a pas de silence…

 

Dans un roman sur son enfance à Pékin, l’écrivain belge Amélie Nothomb racontait que la Chine était le pays des ventilateurs et qu’on en trouvait partout, à tel point qu’elle les compare à un emblème national. Modernisation oblige, ils ont aujourd’hui été remplacés par des diffuseurs d’air conditionné et, malgré le problème écologique que cela pose, c’est quelque chose de très appréciable, notamment pour ceux qui travaillent toute la journée dans les bureaux. Il y en a un dans notre chambre, réglé sur 23°C, et il m’est impossible de trouver le sommeil sans son secours.

 

Le personnel est très serviable ; M. Liu m’a même dégotté une réceptionniste anglophone (ce qui n’est pas si courant qu’on pourrait le croire) qui m’a dit être à mon service – mais je ferai en sorte de me débrouiller seul dans la mesure du possible. Les demoiselles de maison (je ne sais pas comment les appeler, elles sont à la fois femmes de ménage, secrétaires, administratrices, etc.) sont vêtues de jolis uniformes roses, taillés sur un modèle qui rappelle celui des femmes de chambre des maisons bourgeoises du temps passé, et sont facilement reconnaissables aux nœuds blancs en forme de papillon qu’elles portent toutes dans les cheveux.

                                  

 

Pour étendre ma zone d’exploration, je procède comme les animaux. Emmenez votre chat avec vous durant un déménagement ; il restera quelques temps cloîtré dans la nouvelle maison avant de sortir sur le perron, puis dans le jardin, puis dans la rue, élargissant petit à petit son territoire. Je fais comme lui, à l’exception bien sûr de la désagréable habitude qu’ont les chats de marquer leur territoire d’une manière qui nous répugne…

 

Je passe devant des murs recouverts de xiaozibaos de toutes sortes (il s’agit pour la plupart de petites annonces), dans toutes les langues, et notamment en coréen, ce qui me fait penser que beaucoup d’étudiants sont de cette nationalité dans le quartier. Plusieurs petites baraques proposent des mets qui fleurent bon dans toute la rue : des légumes chauds, des brochettes de viande, du riz de toutes les couleurs, des nouilles froides, des fruits de mer. J’ai vraiment très envie d’y goûter, mais je ne comprends rien à ce qui est écrit sur les ardoises et je renonce, par crainte de ne pas pouvoir être compris et de repartir bredouille. Assoiffé, je m’arrête devant une autre baraque qui vend des boissons fraîches. Mais arrivé devant la vendeuse, je m’aperçois que je ne connais aucun des breuvages présentés dans le frigo et que leur nom m’est imprononçable. En désespoir de cause, je demande la seule cannette que je reconnais (par son graphisme), un kêlê – un coca. Il fallait vraiment que j’aie soif pour consommer une telle fange, mais je me console en me disant que je n’avais pas vraiment le choix, et que dans l’avenir, mes connaissances linguistiques me permettront de boire quelque chose d’un peu plus propre.

                                 

 

Comme je ne suis pas en mesure de commander les brochettes de viande qui me font tant envie, j’entre dans un centre commercial. C’est beaucoup plus facile, on peut choisir ses produits soi-même et il n’y a qu’à la caisse qu’on doit échanger quelques mots. Le supermarché, encadré de policiers, est semblable à un énorme souk où les produits sont présentés en vrac dans des étalages qui font plus penser à un stock qu’à un magasin. Il s’avère que je suis le seul Blanc à pénétrer dans ces lieux, et on se retourne souvent sur mon passage, sans hostilité (il me semble) mais avec une curiosité qui ne se cache pas. Je salive devant le rayon des fruits, mais je n’en connais pas la moitié ; il y a là des assemblages de formes et de couleurs étonnants, et j’ignore absolument quels goûts ils peuvent receler. J’achète au hasard quelques produits (pains, pâtes, biscuits, boissons) pour un prix dérisoire, et je ressors.

 

 

 

Depuis, avec l’habitude et l’apprentissage de la langue, mes possibilités se sont élargies. J’achète souvent des brochettes dans la rue (c’est ce qu’il y a de moins cher, on peut en trouver pour 1,5 yuens la pièce), et même si je ne connais pas le nom de toutes les viandes, il me suffit de dire « wo yào zhè ge » (« Je voudrais ceci ») en désignant du doigt. Je reviendrai une autre fois sur d’autres mets chinois délicieux, tels que les bao zi, les jiao zi, les mian tiaor, et autres spécialités.

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Publié dans mon quotidien

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