POUR OU CONTRE LES CAMPAGNES DE MORALITE LANCEES PAR L’ETAT ?

Publié le par David L'Epée

« Il faut traiter la société par les hommes, et les hommes par la société : ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucun des deux. »

(Jean-Jacques Rousseau, Emile ou De l’Education, livre IV)

 

                                                           

 

 

 

 

Comme convenu, je voudrais vous donner mon impression sur cette information publiée hier sur le blog concernant la nouvelle campagne morale lancée en Chine par le Parti Communiste. Elle s’inscrit dans une longue suite de campagnes lancées régulièrement par les autorités depuis le début de la Révolution. Elles visent, en quelque sorte, à une révolutionnarisation constante des rapports sociaux (rapports humains compris), ou plus exactement aujourd’hui à une conservation des acquis moraux de la Révolution.

 

La fin du féodalisme et de la colonisation, la libération du peuple chinois et la prise en main de son autonomie, ont profondément modifié les rapports sociaux d’un point de vue éthique : par le patriotisme nouveau, par l’émancipation de la femme, ou encore par la mise en place des communes populaires. Le souci du vivre-ensemble, de l’égalité et de la coopération de tous avec tous était alors à son point d’orgue. Aujourd’hui malheureusement, sous l’influence de nouvelles formes de colonisation plus insidieuses apparues avec l’ouverture du marché chinois à l’étranger, certaines tares de l’ancien régime tendent à refaire surface (seulement momentanément, espérons-le) sous la forme de nouveaux fossés sociaux au sein du peuple et d’un bouleversement des rapports entre individus à l’intérieur de ces nouvelles classes (« la contradiction au sein même des masses » aurait dit Mao). Le retour, jusque parfois dans les familles, d’une vision phallocratique, le rabaissement de la femme, et la manière honteuse dont beaucoup de prostituées (toutes illégales bien sûr, car cette pratique est interdite par la loi) sont mises à disposition des consommateurs étrangers, en est un exemple des plus choquants. Il y a eu une affaire de ce type avec des hommes d’affaires japonais qui a fait beaucoup de bruit dans l’opinion ; j’en parlerai une autre fois. Afin de rectifier le tir, les campagnes de moralité sont donc plus nécessaires que jamais.  

 

La dernière campagne en date se fonde sur un document très important, écrit par le président de la République Hu Jintao, et intitulé les Huit Honneurs et Déshonneurs. J’ai retrouvé ce document en français ; le voici :

 

  1. Aimer et non mettre en danger la patrie
  2. Servir et non desservir
  3. Respecter la science et non se complaire dans l'ignorance
  4. Travailler dur et non se livrer à la paresse et décrier le travail
  5. Demeurer unis et prêts à l'entraide, non se servir au détriment des autres
  6. Etre honnête et digne de confiance, et ne pas céder à l'appât du gain à tout prix
  7. Respecter la discipline et la loi, et non enfreindre les règles
  8. Mener une vie de labeur et d'efforts, et non se vautrer dans le luxe

                             

Les vertus prônées par cette campagne sont donc la solidarité, le zèle, le mérite et l’obéissance. En ligne de mire : les fonctionnaires corrompus (comme le haut dignitaire du PC de Shanghai, proche de Jiang Zemin, qui vient d’être limogé), les spéculateurs, les égoïstes, les parasites qui profitent du système ou encore les agents de l’étranger – ceux qui jouent aux patriotes mais travaillent uniquement pour les intérêts d’actionnaires occidentaux, ceux qui « agitent le drapeau rouge pour attaquer le drapeau rouge » comme on le dit encore souvent. Ces directives semblent se calquer sur une idée de Rousseau qui l’exprimait ainsi dans son Discours sur les Sciences et les Arts :

 

« En politique comme en morale, c’est un grand mal que de ne point faire de bien ; et tout citoyen inutile peut être regardé comme un homme pernicieux. »

 

 

Le contenu de la campagne semble donc être pertinent et correspondre à l’actualité des problèmes rencontrés par la Chine. La question que nous autres Occidentaux aurions plutôt tendance à nous poser est la suivante : est-ce la tâche de l’Etat de remettre ainsi la population à l’ordre sur des questions de cette ordre ? ou en d’autre terme : l’Etat doit-il se préoccuper de la moralité du peuple qu’il gouverne ?

 

L’article de Libération citait la directive du Parti qui expliquait que « l'édification morale consiste à servir le peuple, ce qui différencie distinctement la morale socialiste des autres idéologies ». On aurait pu encore aller plus loin et rappeler que le simple fait de méler politique et morale s’inscrit dans la tradition socialiste alors que cette alliance, considérée comme contre-nature dans nos régimes, est rejetée en bloc par les Etats libéraux. La philosophie libérale pense en effet que dans les rapports sociaux, beaucoup de choses ne sont pas directement politiques, et relèvent de domaines qui doivent rester indépendants des affaires de l’Etat et se régler sans se référer à ce dernier : le droit et la morale en sont deux exemples (du moins quand la pensée libérale reconnaît l’existence d’un concept appelé « morale », ce qui n’est pas toujours le cas). Cela illustre, chez ces idéologues, le primat de la liberté individuelle sur la responsabilité collective.

                                

 

Jean-François Aubert écrivait, dans un texte intitulé L’Esprit de Famille (1) :

 

« Ce système [le système socialiste], qui a des aspects admirables, exige beaucoup plus des hommes que le système capitaliste. Il aimerait que les hommes soient meilleurs qu’ils ne le sont en réalité, alors que le capitalisme a cette immense vertu de prendre les hommes comme ils sont, et de tirer parti de leur plus vilain défaut, qui est l’égoïsme. »

 

Nous avons le droit de ne pas tomber d’accord avec son jugement sur la nature humaine et d’être un peu plus optimistes, mais la distinction qu’il trace entre les deux systèmes n’est pas fausse, à cela près que tirer parti de l’égoïsme peut difficilement être qualifié d’ « immense vertu »...

 

Donc, oui, le socialisme s’appuie en grande partie sur la vertu populaire, et pour cette raison-là, il doit sans cesse veiller à ce la conservation de cette vertu, qui est garante de la bonne marche de la société, un peu comme un père veillant sur l’honneur de sa fille – comparaison plus judicieuse qu’on pourrait le croire, car l’Etat communiste actuel n’est pas dénué d’une vision patriarcale qui trouve sa source dans le confucianisme. Si le socialisme se préoccupe de morale, c’est aussi tout simplement parce qu’il est persuadé que la morale est une affaire politique, et que si l’ordre doit être ramené, dans ce domaine comme dans un autre, c’est à l’Etat d’intervenir.

 

Evidemment, comme me le faisait remarquer une lectrice dans un commentaire sur l’article de Libération, ce serait tout de même mieux si les gens s’adonnaient à la pratique des bonnes actions sans avoir la carotte et le bâton pour les pousser à bien se comporter. Nous sommes tous d’accord, mais face à la crise morale actuelle, il a semblé nécessaire aux autorités d’ajouter certains stimulants (la récompense et la menace, comme toujours) pour faire décoller le mouvement. Confucius ne disait-il pas : « Ne vous souciez pas de n’être pas remarqué ; cherchez plutôt à faire quelque chose de remarquable. » (2) ?  

 

Cela n’est pas sans faire penser aux disputes de l’époque entre Mao Zedong et Liu Shao Shi (le « traître et renégat révisionniste » comme l’ont longtemps appelé les Chinois) au sujet du travail : à savoir si pour stimuler la production, la ferveur idéologique et le patriotisme suffisaient, ou s’il fallait y ajouter des stimulants matériels tels que les primes, qui auraient inévitablement mené à un retour à de grandes inégalités de salaires...  

 

La question que nous nous posons aujourd’hui est du même ordre mais elle est encore plus profonde : « le bien pour le bien » (l’impératif catégorique de Kant, en quelque sorte) suffira-t-il à provoquer une émulation populaire pour la vertu, ou le recours à des stimulants extra-moraux sera-t-il nécessaire ? Sans être pour autant misanthrope, nous devrons opter pour la deuxième solution si nous sommes un tant soit peu réalistes. Mais ce n’est peut-être que temporaire.

 

 

Cette préoccupation, dans la Chine socialiste, n’est pas nouvelle. Robert Guillain le disait déjà à propos de la Chine des années soixante (3) :

  • « Quand tout est dit sur les différences de son système de développement économique, politique et social, par rapport au nôtre, ce qui fait encore davantage de la Chine un monde à part est ce qu’on peut appeler son système de développement moral. Non seulement elle demande à la société nouvelle d’être intensément morale et vertueuse – et certes on ne peut que l’en applaudir – mais la façon dont elle veut y parvenir est aux antipodes de la nôtre. »

 

En effet, et elle le prouve une fois de plus. Imaginez notre gouvernement, ou presque n’importe quel gouvernement libéral, s’adonner à de telles pratiques ! Ce serait une levée de boucliers de tous les lobbys, de tous les petits intérêts particuliers, on crierait à la dictature, à l’Etat-Providence (qui est une injure, paraît-il), ou que sais-je encore ! Il semble donc que chez nous, on n’ait pas encore fait le rapport pourtant évident entre la passivité des autorités dans les domaines du « vivre-ensemble » et la décadence qui nous gagne peu à peu, et qui accompagne inévitablement la libéralisation des régimes européens et leur américanisation progressive. Le jour où nous accepterons de regarder nos problèmes en face, et de mettre en relation les causes et les effets, de grands progrès seront possibles. Mais je crains qu’il nous faille attendre encore longtemps pour parvenir à cette lucidité...

 

En attendant, tournons nos yeux du côté de la Chine et tentons de voir ce qu’il pourrait y avoir de bon à prendre – en l’adaptant toujours, aux conditions particulières de nos pays respectifs – en vue des réformes qui s’imposeront en Occident dans le siècle qui vient. Les Chinois, eux, qui n’ont plus de complexe particulier par rapport à leur passé et semblent confiants dans l’avenir, n’hésitent pas, une fois retombée la fièvre iconoclaste de la Révolution culturelle, de renouer avec leurs penseurs classiques pour y chercher les principes d’une saine gouvernance. Ainsi, une fois de plus, l’actuelle démarche de Hu Jintao n’est pas sans faire penser à celle de Confucius, qui, un peu comme Platon, voulait mettre les philosophes au pouvoir pour que l’éthique ait une place de choix dans la cité idéale. René Etiemble, spécialiste de Confucius, ne lui dénie pas cette actualité (4) :

 

« Nous qui vivons dans une civilisation aussi malade au moins que celle des Tcheou, peut-être saurons-nous excuser son idée fixe [à Confucius] : changer le monde en lui offrant une morale. »

                                                

 

 

(1)     texte publié dans l’anthologie La Suisse qu’ils Veulent, sous la direction de Laurent Rebeaud, chez l’Age d’Homme.

(2)     Confucius, Entretiens, IV, 14

(3)     Robert Guillain, Dans 30 Ans la Chine , Seuil, 1965, p. 310-311

(4)     Etiemble, Confucius, NRF, Gallimard, 1966, p. 136

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Publié dans divagations

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A
tes illustrations sont top..et plus généralement ton blog est super!<br /> continues, j'apprends plein de trucs!
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