UNE RENTREE SCOLAIRE EN VERT KAKI

Publié le par David L'Epée

Le jour de la rentrée universitaire, connaissant mes aptitudes à me perdre, je me suis levé plus tôt que d’habitude et je suis parti dès l’aurore à la recherche de ma classe, passant d’un bureau à l’autre pour demander des renseignements. Alors que la plupart des autres liu xue shengs (étudiants débutants) dormaient encore à poings fermés, je me suis retrouvé le seul « long-nez » (c’est le surnom donné aux Blancs) sur le campus qui était déjà bien rempli à cette heure par une multitude d’étudiants chinois. Mais il n’y avait pas que ma couleur de peau qui me distinguait de la masse, il y avait quelque chose de beaucoup plus frappant : j’étais le seul civil – je veux dire que tous les autres, et ils étaient quelques centaines, portaient des uniformes militaires.

J’étais très étonné, car je savais que les lycéens chinois portaient l’uniforme, mais je pensais que ce n’était pas le cas à l’Université. Peut-être me trompais-je, peut-être n’était-ce pas des étudiants, mais bien des soldats. Mais à y regarder de plus près, voyant l’attitude de ces jeunes gens et le nombre des filles présentes (environ la moitié), je devais me rendre à l’évidence ; il s’agissait bien d’étudiants. D’autant que certains portaient des cartables, attendaient devant les bâtiments, exactement comme s’ils se rendaient aux cours. Des uniformes scolaires, certes, pourquoi pas, c’est une pratique courante dans de nombreux pays du monde – et j’y suis personnellement très favorable – mais pourquoi précisément des uniformes militaires ? Je repensais aux lycéennes, si mignonnes dans leurs jupes plissées et leurs marinières bleu-et-blanc…

En me déplaçant sur une autre partie du campus, sur un grand terrain herbeux proche de la porte principale, j’assiste à un spectacle encore plus curieux : une bonne soixantaine de ces étudiants-soldats marchent au pas en portant des drapeaux nationaux et des drapeaux rouges, suivant des ordres beuglés dans un mégaphone par un officier. Plus loin, plusieurs jeunes filles, les cheveux tenus dans un filet sous une casquette kaki, rampent avec une grande agilité dans le sable, tenant leur drapeau enroulé sous le bras. De plus loin encore, j’entends des paroles – que je ne comprends pas – répétées en chœur par un grand nombre. Ou je me trompe fort, ou cela ressemble à s’y méprendre à un entraînement militaire en bonne et due forme.

A la pause de midi, je vais me reposer un moment dans un des jardins du campus. Je m’assieds autour d’une petite table de pierre près de laquelle se trouvent déjà quatre étudiants-soldats qui fument des cigarettes et ont l’air épuisés. J’engage la conversation et leur pose quelques questions au sujet de ce qu’ils font. L’un d’eux m’explique qu’ils sont en première année à l’Université, et que tous les étudiants de cette année sont soumis à une formation militaire accélérée qui peut durer de quelques semaines à deux mois selon les universités. Même les filles ? Même les filles. Jing m’a d’ailleurs appris par la suite qu’elle avait suivie cette formation l’an passé comme toutes et tous ses camarades, et que c’était très éprouvant.

N’ayant jamais entendu parler de cette institution, je suis un peu étonné. L’étudiant qui m’a répondu, qui semble bien informé sur la question, m’explique que cette pratique a été instituée en 1989, peu après les incidents que l’on sait sur la place Tiananmen. J’imagine – même si je n’ose pas le dire – que le but de l’opération était alors de mater par la discipline toute velléité d’une nouvelle mutinerie estudiantine contre le pouvoir. J’ai lu un peu plus tard que les étudiants qui refusaient de se plier à cette formation étaient tout simplement renvoyés de l’Université. Mon interlocuteur a compris ce que je suggérais ; il hausse les épaules en tirant sur sa cigarette et me dit simplement : « Le pouvoir se trouve au bout du fusil », citant en anglais la célèbre parole de Mao. A côté de lui, un autre étudiant lui demande, avec une naïveté assez renversante : « C’est quoi, les incidents de 1989 ? »… L’autre ne répond pas.

Publicité

Publié dans mon quotidien

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article