LA VRAIE FRONTIERE : CELLE DES NUAGES
C’est enfin le jour du départ. Je quitte Genève à 07h45 et atterris peu de temps après à Londres où, comme de bien entendu, il pleut. Conformément aux nouveaux règlements anti-terroristes, rien ne passe qui ne soit identifié et catalogué : inspection des sacs, analyse électronique des ordinateurs, détection des clés et des téléphones, confiscation provisoire des ceintures et des chaussures, etc. Eathrow serait, si j’en crois ce qu’on en dit, le plus grand aéroport d’Europe. Par crainte de me perdre (ce qui est une de mes spécialités), je décide donc de rester dans le terminal 4, mais ce terminal a déjà à lui seul les dimensions d’un aéroport normal ! A l’intérieur, les boutiques de toutes sortes s’en donnent à cœur joie. Comme j’ai quatre heures à attendre ici, je pars à la recherche d’un journal francophone ; le seul, en vente dans tous les kiosques du terminal, est Le Monde. Faute de mieux, je l’achète et le parcours tout en m’empoisonnant avec un morceau de bœuf tel que seuls les Anglais en ont le secret. Mais comme je suis plutôt optimiste et que je me dis qu’un mauvais bœuf vaut toujours mieux qu’une bonne bombe, je garde ma bonne humeur et pars rejoindre mon avion.
Le vol quitte Londres à 12h50 et arrive à Pékin à 05h45 – à l’heure locale, c’est-à-dire avec un décalage de sept heures avec l’Angleterre et six heures avec l’Europe continentale. Ce n’est que la seconde fois de ma vie que je prends l’avion (la première, c’était le matin même) et je passe beaucoup de temps au hublot. Contrairement à beaucoup de gens, les nuages m’impressionnent davantage que les paysages. C’est extraordinaire de s’élever au dessus de ces masses blanches et flottantes, et de les contempler d’en dessus dans un ciel qui paraît presque trop bleu pour être vrai. Ce que je dis pourra sembler des banalités et mon admiration un enfantillage, mais ce n’est tout de même pas tous les jours que l’on assiste à de tels spectacles. Je parle pour moi bien sûr, car je vois partout dans l’avion des gens visiblement blasés et plus intéressés à regarder la télévision que la vue offerte par le hublot. En traversant la classe business, je m’aperçois que c’est encore pire : ici, les voyageurs, qui font peut-être ce trajet chaque mois, ont carrément pour certains baissé le store du hublot pour ne pas être incommodés par le soleil et ils pianotent sur leurs ordinateurs portables avec un air de grisaille qui décadre complètement avec l’azur dont ils se cachent. Ceux-là considèrent certainement leur pays de destination comme l’avion : un simple moyen, en vue d’une fin beaucoup plus triviale. Je n’en dirai pas plus.
Vers cinq heures, alors que le soleil se lève, le spectacle est renversant. Nous descendons lentement et approchons de ce que je crois être de gros nuages, jusqu’à ce que je me rende compte qu’il s’agisse de montagnes, émergeant elle-même des nues. Des montagnes typiquement chinoises telles qu’on en voit dans la peinture classique : escarpées, recouverte de verdures, liées entre elles dans de longues chaînes vallonnées. Je crois voir un tracé de pierre le long d’un col : serait-il possible que la Grande Muraille passe par là ? Je me renseignerai. Le ciel est encore sombre mais les cumulus sont mauves ; l’avion, qui est arrivé au dessus de Pékin et entame une série de cercles concentriques pour préparer son atterrissage, s’y enfonce, nous emmenant dans un voile léger à travers lequel filtrent les rayons du levant. Ce spectacle ne dure pas, car plus nous descendons et plus les nuages deviennent opaques et diffus. Bientôt, on ne voit plus le soleil, qui semble s’être retiré très haut, dans en endroit décidemment inaccessible, et nous descendons dans le Pékin du XXIe siècle, c’est-à-dire une des villes les plus polluées du monde.
Et ce qu’est le smog de Pékin, il faut vraiment l’avoir vu pour le croire. Le ciel blanc et épais, chargé de monoxyde de carbone, pèse comme une chape de plomb sur l’immense capitale de l’Empire. Il est impossible de déterminer s’il fait beau ou pas ce matin, et en fait, savoir le temps qu’il fait n’est plus une question pertinente ici car le temps ne change presque jamais : le smog, invariable dans sa stagnation, a remplacé la notion de climat. Lorsque je sors de l’avion, deux phénomènes m’assaillent immédiatement : la malpropreté de l’air ambiant et la chaleur. Car nous sommes en plein mois d’août et Pékin est une ville très tempérée ; la chaleur y est sèche (heureusement car l’inverse serait certainement pire) et assez étouffante. L’impression que j’ai en sortant de l’avion est d’avoir enfilé une paire de pantalons laissés trop longtemps sur le radiateur…
Au cours de la journée, j’aperçois une fois ou l’autre le soleil, très haut en dessus de nos têtes. Discret, à peine décoratif, derrière le voile nuageux, il brille d’une lueur rose ou orangée très esthétique, mais il n’éclaire que lui-même, un peu comme un lampion allumé en plein jour : joli en soi mais sans effet sur ce qui l’entoure. A vrai dire, on ne l’apercevrait pas que la lumière serait exactement la même : celle que, dans nos montagnes, on a l’habitude d’appeler le « jour blanc ».
Ainsi, en avion, si on voyage souvent dans une complète inconscience des pays que l’on traverse – nous avons survolé la Russie sans même le remarquer – les vraies frontières, celles qui frappent l’œil, celles qui séparent hélas bien souvent le monde céleste du monde humain, ce sont les nuages : le désert bleu et glacial est en dessus et nous vivons en dessous. Et, comme nous venons de le voir, cela n’est pas toujours dû aux caprices de la météo…