LES FILMS DE FANTÔMES CHINOIS (I)

S’il y a bien un sujet qui a été négligé sur ce blog depuis mon arrivée en Chine, c’est le cinéma. Pourtant, je suis un grand amateur du septième art, et j’ai été tout naturellement amené à m’intéresser au cinéma chinois. Je possède maintenant une collection assez importante de films locaux (les DVD se vendent ici à des prix dérisoires) et si j’ai omis jusqu’ici de vous entretenir du cinéma chinois, c’est uniquement car je n’ai pas eu le temps de visionner beaucoup de ces films – et encore moins de les chroniquer. Je vais essayer de me rattraper en vous proposant dès maintenant et régulièrement quelques chroniques sur ce sujet.
Nous allons commencer avec un genre qui occupe une place toute particulière dans la filmographie chinoise : les films de fantômes. Si ce genre est particulier, c’est qu’il ne s’inscrit pas forcément, comme sous nos latitudes, dans la catégorie des films d’horreur, mais malgré cela il a été entouré longtemps de nombreux tabous.
Je me souviens que lors de l’édition du NIFFF (1) de 2005, le festival avait reçu le réalisateur Zhang Bingjian pour présenter son film Suffocation, dont on parlait alors d’ores et déjà comme le premier film de fantômes de l’histoire du cinéma chinois. Pour quinconque connaît un peu le domaine, il ne faisait aucun doute que ce n’était qu’une accroche publicitaire :
Ce film, Suffocation, était de facture plutôt moyenne, quoique pas inintéressant. A l’issue de la projection, j’ai eu l’occasion de rencontrer Zhang Bingjian pour un bref interview. Je lui ai demandé quel était le statut du film de fantômes en Chine, voilà ce qu’il m’a répondu :
« Parler des fantômes pose un double problème pour le pouvoir chinois. Ce problème est à la fois culturel et politique. Culturel parce que dans la tradition chinoise, toujours extrêmement vivace, il est communément admis qu’on évite autant que possible de parler de la mort et de tout ce qui s’y rattache, particulièrement dans le domaine des symboles (2). On évite particulièrement de plaisanter avec la mort et de faire mention de certains mots s’y rapportant, sauf dans les cas où c’est vraiment nécessaire. Parler de fantômes est au mieux considéré comme une faute de goût, et au pire comme un mauvais présage.

« C’est également un problème politique car la croyance aux fantômes, très enracinée dans
« Pour faire accepter Suffocation, j’ai dû renoncer à mettre en scène de « vrais » fantômes mais les présenter au spectateur comme les hallucinations psychotiques de mon personnage principal, c’est-à-dire comme quelque chose qui, même à l’intérieur de la fiction, reste irréel. »
Un problème de type tout à fait différent se posait également à Zhang Bingjian, qu’il m’a expliqué :
« Contrairement à ce que vous connaissez en Europe, il n’existe pas en Chine de limitation d’âge pour pouvoir aller voir un film au cinéma. Lorsqu’il réalise son oeuvre, tout cinéaste doit garder en tête qu’elle devra pouvoir être vue par n’importe qui, des plus jeunes aux plus âgés. Jusqu’à récemment, le cinéma avait une vocation tout-public, familiale, ce qui excluait de fait toute représentation violente ou érotique explicite. Ce qu’on appelle le cinéma d’horreur n’a donc normalement pas sa place dans les salles chinoises car il s’adresse à un public majeur et averti, il n’y a guère jusqu’ici que Taiwan et Hong Kong qui se soient risqués à l’exercice. Il est donc difficile pour les films de fantômes de trouver un public, mais c’est peu à peu en train de changer. »
L’analyse que venait de me faire Zhang Bingjian était tout à fait pertinente, mais il était loin d’être le pionnier qu’il prétendait être, et j’ai découvert par la suite qu’au cours du XXe siècle, de nombreux films racontant des histoires de fantômes avaient échappé à la censure sans créer de véritables scandales. Je vais en donner quelques exemples, non pas en tant que spécialiste (que je ne suis pas) capable de dresser des listes exhaustives, mais en tant que curieux découvrant au hasard quelques oeuvres de cette filmographie de genre. C’est ce à quoi je vais m’atteler dans ma prochaine chronique.
(1) Le Festival International du Film Fantastique de Neuchâtel (NIFFF) est un festival de cinéma très remarquable qui a lieu chaque été dans ma ville et que je vous recommande vivement.
(2) Le chiffre 4, par exemple, porte malheur, dans la mesure où sa prononciation si ressemble fortement au son si (mais avec un autre accent), qui signifie « mort ». Il arrive donc, comme avec le chiffre 13 chez nous, qu’on ne construise pas de quatrième étage à certains immeubles, qu’on évite d’acheter un numéro de téléphone comportant ce chiffre, etc.