LA LIBERTE D’EXPRESSION CHINOISE VUE PAR UNE ETRANGERE

Publié le par David L'Epée

J’ai terminé récemment la lecture du petit livre de Lisa Carducci, « Ma Chine au Quotidien », qui est une anthologie d’observations et de réflexions diverses sur le thème de la Chine. Lisa Carducci, enseignante italo-canadienne résidant en Chine et travaillant au sein du journal Beijing News, a écrit un texte que je considère très intéressant et très différent de tout ce qui se dit habituellement en Occident sur la question des médias chinois, de la censure et de la liberté d’expression. Je le reproduis ici, vous invite à le lire et attends vos réactions.

 

Elle nous en aura fait voir de toutes les couleurs, la liberté de presse. En Occident, j’y étais tellement habituée que je ne distinguais plus le mensonge de la vérité. Pourtant, je disais toujours à mes étudiants que le plus important dans un article n’était pas ce qui était écrit noir sur blanc mais ce qu’il fallait déceler entre les lignes. Quand je suis arrivée en Chine – au siècle dernier ! – je trouvais la presse bien fade. Jamais on ne rapportait une catastrophe, même naturelle. Pas de chronique de chiens écrasés. Pas de médisances sur les autres pays. Toutes les rencontres des dirigeants chinois avec des chefs d’autres États se concluaient par la satisfaction des deux parties, qui avaient, dans leur tête-à-tête, « amélioré les relations d’amitié et approfondi la connaissance mutuelle entre les deux pays ».

 

Puis, la Chine s’est mise à répondre aux États-Unis qui, chaque année sans manquer au rendez-vous, font un long commentaire sur la situation des droits de l’homme dans tous les pays sauf chez eux – grand bien leur fasse! Comme je collectionne ces pages annuelles, il est facile de constater que d’une année à l’autre on reprend les mêmes exemples, et que rien ne semble changer dans le monde, c’est-à-dire que la Chine ne se prosterne toujours pas au bon vouloir des puissants États-Unis, qui ne connaissent qu’une vérité, un principe et une règle : les leurs. La Chine , donc, a d’abord commencé à « se défendre », jusqu’au moment où elle a pris les devants et s’est mise à publier elle aussi, en contrepartie qu’elle avait préparée en attendant le coup de l’adversaire, son propre rapport sur les droits humains aux États-Unis.

 

Au cours des douze dernières années, que j’ai vécues en Chine, j’ai vu la liberté de presse se développer considérablement. Par les journaux et la télévision de Chine, nous avons pu suivre de près des événements comme les attaques terroristes du 11 septembre, la guerre en Afghanistan et le jeu de cache-cache de Ben Laden, et la guerre non moins révoltante en Irak, qui n’en finit plus et dont les conséquences sont pires que l’acte même. À l’étranger, on pense tellement que la Chine prive ses citoyens de toute information venant de l’extérieur que mes amis et parents m’envoient des nouvelles… sur la Chine même! L’opinion est répandue que « le gouvernement chinois limite la liberté de la presse ». Je dirais plutôt qu’il la gère.

 

La Chine compte actuellement plus de 10 000 journaux et revues et environ 2 000 chaînes de télévision pour 450 postes. Son secteur de l’information regroupe 550 000 personnes. Lors d’une visite au siège du China Daily, il y a bien sept ou huit ans, j’avais demandé qu’on nous parle de la censure exercée sur les médias en Chine. Or, la réponse fut : « Il n’existe aucun organisme de censure. Les journalistes savent jusqu’où ils peuvent aller trop loin », prononcée avec un sourire en coin par le rédacteur en chef. Les journalistes ont l’habitude de suivre la déontologie de leur profession : ne pas encourager des articles qui inciteraient à renverser le pouvoir, par exemple; ne pas susciter la violence ou répandre la pornographie. En quoi de tels reportages servent-ils l’intérêt du peuple ou la cause de l’éducation? L’autocensure est bien davantage une question de morale que de contrôle extérieur. Est-ce être privé de liberté que de n’avoir pas le droit de s’élever contre le gouvernement? Cela n’empêche pas de critiquer, de discuter, de suggérer. Des revues comme la nôtre [NDLR : Beijing Review] présentent de tels articles ; les journaux, les stations de télévision ont des pages ou des programmes d’arène publique où la controverse se fait parfois vive.

 

Est-ce n’avoir le droit de rien dire que de ne pas avoir le droit de tout dire? Le droit de parole n’est pas le droit de diffamation, de désordre, de calomnie. Comment parler de paix sociale dans un pays qui utiliserait la presse pour se défouler de toutes ses pressions ? Le gouvernement chinois ne craint pas la critique, mais le désordre. Il encourage les médias à critiquer ses actions, et il existe des organismes de supervision des fonctionnaires. Les infractions à la loi commises par des administrateurs publics, les actes qui vont à l’encontre de la protection de l’environnement, et d’autres gestes de corruption ou d’injustice doivent être dénoncés par le peuple qui en est témoin afin que le pays puisse se prendre en main et évoluer.

 

Si à l’Ouest on dit que le gouvernement chinois est dictateur, c’est sans doute parce que le système politique de la Chine n’est pas bipartite, basé sur un parti au pouvoir et un parti de l’opposition qui s’entredéchirent tout en rangeant derrière eux les médias dont ils graissent la patte. Peu d’étrangers comprennent que la Chine est un pays soumis à un système de coopération multipartite sous l’égide du Parti Communiste. Et parmi ceux qui le comprennent, plusieurs ne l’acceptent pas, parce que ce système fonctionne bien tout en étant à l’opposé du leur, ce qui leur paraît inadmissible. Si ce système est apprécié en Chine, c’est qu’il convient à cette nation de civilisation cinq fois millénaire, composée de cinquante six ethnies qui vivent en harmonie, et à ce pays qui confine à quinze voisins immédiats. S’en prendre à la liberté de presse en Chine est faire preuve d’étroitesse et d’ignorance. Et se mêler des affaires intérieures d’un pays souverain.

 

tiré de « Ma Chine au Quotidien » de Lisa Carducci, Editions en langues étrangères, Pékin, 2004, p.177-180

 

 

 

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