
J’ai hésité un long moment avant de publier ce billet. Autour de moi dans la blogosphère, les commentateurs font à qui mieux mieux leur « devoir de mémoire » sur un certain événement survenu il y 18 ans, en juin 1989, sur la place Tiananmen. Personne n’a de mots assez durs pour décrire cette tragédie avec les souvenirs les plus crus et les critiques les plus dures envers le gouvernement de l’époque. Parmi mes lecteurs, personne certainement n’ignore l’événement en question – la tendance serait même plutôt à la surinformation ces derniers temps. Dans l’opinion occidentale, l’exaspération est palpable, et la question que se posent de nombreux commentateurs est : peut-on décemment donner notre caution aux Jeux Olympiques de 2008 tant que le gouvernement chinois n’aura pas fait son mea culpa au sujet du massacre de 1989 ?
J’ai toujours détesté mettre de l’huile sur le feu ou remuer le couteau dans la plaie. Lorsque d’autres faisaient feu de tout bois dans leur critique anti-chinoise, donnant sans même s’en rendre compte de quoi alimenter la propagande américaine, je préférais tourner sept fois ma langue dans ma bouche. Je suis persuadé qu’en Chine, la priorité doit être à la réconciliation nationale, entre le nord et le sud, entre les villes et les campagnes, entre les Hans et les autres, et aussi entre le passé et le présent. Pris sous le double feu de la propagande occidentale et de la propagande chinoise (cette dernière se résumant à un silence entêtant), j’hésite encore à ajouter ma voix à la querelle car je ne suis pas certain qu’il puisse sortir quoi que ce soit de constructif de tout cela. Il n’est pas interdit de pleurer, mais c’est en construisant que
la Chine ira de l’avant, et non en se déchirant.
La crise de 1989, dont vous aurez remarqué que je n’ai que très peu parlé jusqu’ici, est pour moi un des événements les plus difficiles à analyser et à comprendre de l’histoire chinoise moderne. Est-il seulement possible de prendre position ? On répondra que la raison ne peut que se trouver du côté des martyrs et l’infamie du côté des bourreaux, mais ce n’est pas ainsi qu’on fait de l’histoire. L’impossibilité de prendre position dans cette affaire rend très difficile le fait de féliciter ou de blâmer qui que ce soit, si ce n’est sur un plan purement humain et éthique – ce qui n’est pas suffisant.
La stabilité de
la Chine , en 1989 comme aujourd’hui, résidait dans la reconnaissance du Parti au pouvoir, certes, mais... Mais n’y avait-il pas d’autre moyen de régler la crise ? Le dialogue était-il vraiment impossible ? Et l’eût-il été, n’y avait-il pas d’autre issue que de passer par les armes des milliers de ses propres concitoyens, et désarmés encore ? On peut ne pas aimer les pacifistes, mais peut-on recourir contre eux à la force guerrière ? Cela me semble difficile à défendre.
Et surtout, qui étaient ces étudiants chinois, soutenus par une grande partie de la population, de la classe ouvrière pékinoise et même par une partie de l’Armée Populaire de Libération ? Que voulaient-ils exactement ? Etaient-il des réformistes ou des ennemis du régime ? Avaient-ils agi seuls ou avaient-ils été poussés à l’action par des intellectuels de l’opposition, voire par des agents étrangers ? Autant de questions qu’il appartient aux historiens de résoudre.
Ce qui rend cette crise si difficile à cerner, c’est que les idées défendues par cette révolte, comme souvent lors des révoltes étudiantes, étaient très hétérogènes, et qu’on y trouvait tout et son contraire. Parmi les manifestants, on trouvait à la fois des « gauchistes » scandalisés par la dérive révisionniste du Parti et d’autres qui jugeaient que les réformes économiques entreprises par Deng Xiaoping n’étaient ni assez engagées ni assez rapides. Le chant qu’on a le plus chanté en ces jours de juin, c’était L’Internationale ; en seconde place, c’était les mélopées contestataires du rocker Cui Jian, qui n’était pas franchement un ami du régime. Certains étudiants prétendaient aider le Parti à progresser dans une direction plus juste, d’autres revendiquaient carrément la fin du système de parti unique. Comment s’y retrouver dans ce formidable chaudron d’idéaux divers et contradictoires ? Le seul vecteur commun à tous ces jeunes semblait être les revendications de démocratie et liberté. Mais s’il y a deux mots à qui l’on fait dire ce qu’on veut, ce sont bien ces deux mots-là...
Sans m’avancer trop, je crois pouvoir dire que les intentions de ces étudiants étaient idéales et désintéressées (le sacrifice volontaire de plusieurs d’entre eux au cours des terribles grèves de la faim sur
la Place Tiananmen en sont la preuve évidente) et qu’ils s’étaient de plus résolus à renoncer à toute violence pour se faire entendre. De ce point de vue-là, il est difficile de ne pas prendre parti pour eux. C’est d’autant plus difficile lorsqu’on constate les réactions disproportionnées de Deng Xiaoping, son manque de diplomatie dans l’affaire et son refus total de dialogue constructif. Il avait ses raisons (la visite de Gorbatchev au même moment en était une), mais cela n’explique pas tout.
Forcer l’armée du peuple à ouvrir le feu sur le peuple, c’est un crime de haute trahison, indéniablement. Mais il y avait l’exemple effrayant de la Hongrie... Et surtout l’oeil de Washington, toujours prompt à tirer profit de la détresse de ses ennemis et à se partager leurs restes, divisant ceux qui s’opposent à lui pour mieux régner... Peu nombreux sont ceux qui ont rappelé à ce sujet le rôle que la pression étrangère avait pu jouer sur l’attitude des dirigeants chinois, mais c’est une donnée essentielle. Inutile de préciser qu’actuellement, dans le contexte de mondialisation (c’est-à-dire d’ingérence américaine dans la vie des autres nations) que nous connaissons, l’impossibilité du dialogue aurait été encore plus radicale, car le Parti aurait considéré cette éventualité comme l’ouverture d’une brèche dans laquelle l’opposition aurait pu entrer et miner les fondements même de l’institution, et ce bien sûr avec de nombreux soutiens venus de l’extérieur du pays.
Aujourd’hui, l’oubli de ce tragique événement est soigneusement cultivé par les autorités à tous les niveaux, à tel point que de nombreux Chinois de la nouvelle génération n’en ont tout simplement jamais entendu parler. J’ai déjà évoqué le sujet l’une ou l’autre fois avec des jeunes, notamment avec des étudiants-soldats, mais plusieurs d’entre eux ne savaient tout simplement pas qu’il s’était passé quelque chose de particulier à Tiananamen en 1989 (1)... En Occident au contraire – et c’est tout aussi génant – même ceux qui ignorent tout de
la Chine savent au moins une chose à son sujet, et c’est celle-là. Lorsqu’on prononce le mot « Tiananmen », on pense automatiquement à ce drame et jamais aux nombreux autres événements mémorable (ne serait-ce que la fondation de
la République populaire le 1er octobre 1949 – excusez du peu) qui ont eu lieu à cet endroit chargé d’histoire. C’est dommage, car c’est donner une image excessivement noire de ce qu’est
la Chine communiste.
Après réflexion, donc, j’ai décidé de faire moi aussi mon « devoir de mémoire », c’est pourquoi je publierai dans les jours qui viennent trois textes d’étudiants représentatifs à mon avis, non pas de leurs idées (je vous laisse faire vos propres recherches pour approfondir la question) mais de leur état d’esprit, notamment de leur incroyable sens du sacrifice. Ces textes sont issus du très intéressant ouvrage de Chen Lichuan et Christian Thimonier (sans mauvais jeu de mots) intitulé L’Impossible Printemps : une Anthologie du Printemps de Pékin (Rivages, Paris, 1990) qui regroupe un large éventail d’entretiens, de communiqués, de poèmes, de textes de tracts et de dazibaos (affiches murales à caractère politique), à la fois du côté des manifestants, du côté du gouvernement et du côté des médias. Ce livre, par l’étendue de la palette qu’il porte à notre connaissance et par le contact direct (via la traduction) avec les textes des étudiants, est certainement un des meilleurs pour qui veut se faire une idée de l’événement.
J’exprime mon respect pour ceux qui sont tombés à Tiananmen ces jours-là, ma compassion pour les parents et les proches (dont certains militent toujours aujourd’hui pour obtenir réparation), mais aussi un appel au discernement des observateurs occidentaux afin d’éviter de tomber dans la récupération politique d’une tragédie mettant principalement en scène des patriotes qui n’ont jamais appelé une quelconque intervention étrangère à leur secours – ce qui est tout à leur honneur.
(1) Pour ceux qui s’en souviennent, dans mon texte Une Rentrée Scolaire en Vert Kaki, j’avais dit quelques mots du problème :
« L’étudiant qui m’a répondu, qui semble bien informé sur la question, m’explique que cette pratique [la formation militaire des étudiants] a été instituée en 1989, peu après les incidents que l’on sait sur la place Tiananmen. J’imagine – même si je n’ose pas le dire – que le but de l’opération était alors de mater par la discipline toute velléité d’une nouvelle mutinerie estudiantine contre le pouvoir. J’ai lu un peu plus tard que les étudiants qui refusaient de se plier à cette formation étaient tout simplement renvoyés de l’Université. Mon interlocuteur a compris ce que je suggérais ; il hausse les épaules en tirant sur sa cigarette et me dit simplement : « Le pouvoir se trouve au bout du fusil », citant en anglais la célèbre parole de Mao. A côté de lui, un autre étudiant lui demande, avec une naïveté assez renversante : « C’est quoi, les incidents de 1989 ? »… L’autre ne répond pas. »