Il y a cinquante ans, le 23 octobre 1956, éclatait à Budapest l’insurrection que l’on sait contre le pouvoir stalinien. Menée par les ouvriers et les étudiants hongrois, elle finit écrasée dans le sang par l’armée soviétique. Sur le coup d’une généralisation hâtive, Jean-Paul Sartre s’éloigna de la cause communiste et rompit les liens avec tous les intellectuels soviétiques qui avaient laissé faire ça sans dénoncer. Je ne vous ferai pas ici un rappel des événements, je pense que vous en avez tous une vague idée.
Si je me permets de noter cet anniversaire sur ce blog, c’est que cette insurrection a beaucoup fait parler d’elle à l’époque en Chine, et a provoqué différents types de réaction. Pour porter un jugement sur cet événement, le Parti Communiste Chinois est embarrassé car le refroidissement (la glaciation, dirais-je même) des relations sino-soviétiques, le retrait des ingénieurs soviétiques, et les velléités d’indépendance de
la Chine , ne le poussent pas particulièrement à prendre la défense de l’URSS.
Après avoir pris ce qu’il y avait de bon dans le modèle stalinien,
la Chine veut maintenant marcher sans béquille, ne comptant que sur ses propres forces, sans dépendre de quiconque, et surtout pas de cet ancien grand frère qu’elle a répudié. En effet, outre le rappel des ingénieurs qui a provoqué une levée de boucliers générale dans le peuple chinois en laissant le pays dans un grand dénuement, le PCC considère maintenant que l’URSS a trahi – pas seulement
la Chine mais l’ensemble de ses alliés. Elle a trahi ses alliés parce qu’elle a trahi le communisme ; Lénine n’ayant pas trouvé de successeur digne de lui, Staline a laissé glisser son empire sur la voie de l’autoritarisme et du révisionnisme, révisionnisme qui a été accentué encore par l’accession de Khrouchtchev au pouvoir.
Par quoi se manifeste ce révisionnisme soviétique ? Par la reprise d’exploitations de type crypto-capitaliste, par les accomodement diplomatiques avec les Etats-Unis (l’idéologie khrouchtevienne de la « coexistence pacifique »), par la confiscation du débat politique entre les mains d’une nomenklatura sans participation populaire, bref pas une ligne politique à
la Liu Shao Qi. Et, comble du comble, au dernière Congrès de l’Internationale, Khrouchtchev a fait lecture de son rapport secret sur les crimes de Staline devant les représentants communistes du monde entier ! Pour
la Chine , c’en est trop : Zhou En-laï, qui représente
la Chine au Congrès, quitte la salle, furieux, non sans s’être arrêté devant le corps embaumé de Staline pour lui adresser un dernier salut – symbole éloquent...
Robert Guillain, journaliste au Monde, évoque en ces termes, en 1965, le grand mouvement anti-révisionniste et anti-soviétique qui a animé le peuple chinois à ce moment (1) :
« L’offensive idéologique est commencée et se poursuivra impitoyablement,
la Chine saisissant toute occasion pour dresser son réquisitoire contre les révisionnistes, soit en public dans sa presse, soit en huis clos dans les rencontres communistes internationales. Elle dénonce les theses soviétiques sur la guerre, la paix, l’atome, le désarmement, et leur oppose ses theses dures, qui prêchent les “justes guerres” de libération des peuples opprimés, et la conquête du pouvoir par la violence dans les pays évolués, plutôt que par la voie parlementaire. Elle attaque la notion de coexistence pacifique telle qu’elle est conçue à Moscou ou dans les partis communistes satellites de Moscou. Elle accuse le
camp
soviétique de capituler devant le
tigre de papier de l’impérialisme américain. Les dirigeants soviétiques, dit-elle, se sont disqualifiés en tant que chefs du mouvement révolutionnaire international. C’est aux vrais marxistes-léninistes, sous-entendu les Chinois er leurs amis, de reprendre le flambeau et de ranimer la flamme de la révolte de tous les opprimés, spécialement dans les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Sud, terrain d’élection de la lutte anti-impérialiste. »
Car en réalité,
la Chine ne regrette pas Staline. Pourquoi le regretterait-elle ? Staline était devenu son ennemi, le saboteur de ses efforts, et sa ligne était erronée, il se comportait en despote, son culte de la personnalité, contrairement à celui de Mao, n’avait aucun fondement d’odre pratique. Non,
la Chine ne regrette pas Staline et elle n’est pas mécontente de la voir mourir, mais Mao, son « meilleur ennemi » craint que le processus de déstalinisation lancé par Khrouchtchev ne puisse tôt ou tard donner des forces aux révisionnistes chinois et provoquer un processus de démaoïsation de
la Chine. Bref , il craint qu’au Printemps de Prague ne succès le Printemps de Pékin...
Plus tard, dans son célèbre texte Le Pseudo-communisme de Khrouchtchev et les Leçons Historiques qu’il Donne au Monde, Mao reviendra sur ce péril (2) :
« La question est d’une importance extrême, c’est une question de vie ou de mort pour notre Parti et notre Etat. Et sa portée intéresse la cause révolutionnaire du prolétariat pour une période de cent, mille ou dix mille ans. Les changements intervenus en Union Soviétique ont amené les prophètes impérialistes à placer leurs espoirs d’une évolution pacifique dans la troisième ou la quatrième génération du Parti chinois. Nous devons faire mentir cette prophétie impérialiste. »
Le PCC voue donc Staline et Khrouchtchev à une même exécration, mais pour des raisons différentes. Mais malgré cette haine et cette rivalité – car
la Chine prétend maintenant prendre la place de leader de la révolution communiste internationale puisque l’URSS s’est « disqualifiée » elle-même – lorsqu’éclate, en 1956, l’insurrection de Hongrie, le PCC la condamne.
Mais pourquoi, demandera-t-on ? Pourquoi ne pas soutenir les ennemis de ses ennemis ? Il y a à cela plusieurs raisons, dont je vais tenter de citer les deux principales :
- En l’absence d’informations fiables sur la situation en Hongrie, le PCC n’est pas en mesure de savoir qu’il s’agissait d’une révolte populaire ; il craint que ce mouvement ne soit téléguidé et infiltré par les agents de l’Amérique pour porter un coup brutal à son ennemi impérial. S’il faut choisir son camp entre les Etats-Unis et l’URSS, ce sera l’URSS, sans hésitation, car
la Chine pense que la reprise de la lutte idéologique entre les deux grands ennemis est le meilleur moyen de rappeler l’URSS à ses responsabilités et de rompre avec la voie de la « coexistence pacifique » lancée par Khrouchtchev. Incompréhension, donc, doublée d’une manoeuvre stratégique tout à fait cohérente.
- Après le reniement de Staline, la victoire du soulèvement hongrois serait un deuxième coup dur porté contre la puissance soviétique. Et au sabotage intérieur de l’URSS pourrait correspondre, dans une relation symétrique, un sabotage intérieur de
la Chine par ses éléments révisionnistes – car c’est aussi ça l’Internationale : une mondialisation des pratiques révolutionnaires et contre-révolutionnaires...
Robert Guillain, dans le même ouvrage, a bien compris ce que l’insurrection de Hongrie pouvait avoir de dangereuse du point de vue maoïste (3) :
« Jusqu’ici, la doctrine marxiste présentait la marche de l’humanité vers le communisme comme une évolution inéluctable, même si elle pouvait être coupée parfois d’échecs, comme
la Commune de Paris, ou d’accidents, comme la révolte de Hongrie. La thèse nouvelle présentée par le président Mao affirme maintenant que la marche au socialisme n’est pas irréversible. Dans une société socialiste mal dirigée, on peut assister à un retour en arrière vers le capitalisme, à travers le révisionnisme. C’est un péril plus insidieux qu’une action contre-révolutionnaire violente, car il procède par une « évolution pacifique » qui se substitue à la révolution, et détourne la dictature du prolétariat vers le révisionnisme, à la faveur d’une dégénérescence du Parti et de l’Etat. »
Ca, c’est en gros la version que l’on pourra trouver dans tous les livres d’histoire. Mais la position chinoise ne vous paraît-elle pas un peu monolithique ? Car, que le PCC rechigne à soutenir les insurgés hongrois pour les raisons susmentionnées, on peut le comprendre, mais qu’il fonce tête baissée dans la voie de la répression alors que celui qui tient le bâton n’est autre que son frère ennemi, c’est tout de même un peu étrange...
En reprenant le livre de Robert Guillain, qui a décidemment fait un travail remarquable sur la question, je trouve un élément inconnu de la plupart des historiens et sur lequel il vaut la peine de s’arrêter (4) :
« Je me trouvais à Pékin quand il [Mao] a reçu une délégation de socialistes japonais et leur a donné une extraordinaire interview, qu’ils ont publiée peu après à leur retour au Japon et qui n’a pas été démentie du côté chinois. Bien d’autres pays, explique en substance le président Mao, ont comme
la Chine à se plaindre des empiètement territoriaux de l’URSS. Il cite, comme territoires ou régions illégalement dominés ou annexés,
la Mongolie , des parties de
la Roumanie , de l’Allemagne de l’Est, de
la Pologne , de
la Finlande. [...] Il y a trop d’endroits occupés par l’URSS, poursuit-il, selon le texte publié par la revue japonaise Sekai Shuho en août 1964. [...] L’Union soviétique occupe une région de 22 millions de kilomètres carrés, alors que sa population est seulement de 200 millions d’habitants. Il est temps de mettre fin à cette répartition. »
Etonnant, n’est-ce pas ? Voilà qui décadre, dirait-on, avec la position officielle du PCC en 1956. Si
la Hongrie n’est pas citée dans la liste des pays « colonisés » par l’URSS, Mao ne se prive pas de citer des bastions soviétiques aussi importants que
la Pologne ou l’Allemagne de l’Est ! Que fait Mao dans cet interview si ce n’est appeler les vassaux de Moscou à se soulever contre leurs maîtres ? Et si c’est bien le message qu’il veut faire passer, qu’est-ce qui l’empêche de prendre parti, a posteriori, pour l’insurrection de Hongrie, qui était justement un soulèvement contre l’occupation soviétique ?
Il n’est pas exclu que, huit ans après, le PCC ait reconnu, mais sans le dire, que la révolte de Hongrie avait un caractère authentiquement « soviétique » (au premier sens du terme, car elle a vu se mettre en place contre l’occupation russe de nombreux conseils ouvriers dans la plus pure tradition léniniste). Une révolte populaire, spontanée, légitime – mais n’était-ce pas en même temps un péril énorme, ouvrir la porte aux libéraux, aux suzerains étrangers ? cela aurait-il été conforme aux intérêts du peuple hongrois ?...
Nous n’aurons certainement jamais le fin mot de cette histoire...
Alors, Hongrie 56 : révolution ou contre-révolution ? Le débat reste ouvert.
(1) Robert Guillain, Dans 30 Ans
la Chine , Seuil, 1965, p.190 ^
(2) Mao Zedong, Le Pseudo-communisme de Khrouchtchev et les Leçons Historiques qu’il Donne au Monde, 14 juillet 1964
(3) Robert Guillain, Dans 30 Ans
la Chine , Seuil, 1965, p. 297
(4) Ibid, p. 193-194
pour en savoir plus : Jacques Lévesque, Le Conflit Sino-Soviétique et l'Europe de l'Est, Presses de l'Université de Montréal, 1970