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« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

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Dimanche 24 juin 2007

Lorsque je vivais en Suisse, je lisais toujours Charlie Hebdo avec un grand plaisir. N’ayant pas assez d’argent pour m’abonner, je me rendais chaque semaine à L’Univers, mon bar favori, pour le décrypter, devant un café ou une bière fraîche. J’étais loin d’être toujours d’accord avec la masse d’idées qui s’y affrontaient, les multiples points de vue qui y tourbillonnaient et tout ce qui s’y écrivait, dans une revigorante boulimie d’humour et d’intelligence.

 

Charlie Hebdo, c’est un produit de l’école des vieux libertaires d’une génération finissante, les Gébé, les Cavanna, les Siné, les Choron, anarchistes, anticléricaux, féministes, écologistes (parfois ultra), bref une belle bande de gueules bien sympathiques mais dont les aspirations différaient en grande partie des miennes. Néanmoins, chacune de leurs piques tombait juste, faisait mouche, et même lorsque c’était les nôtres qui étaient attaqués, et souvent sans ménagement, je ne pouvais pas m’empêcher de rire tant le trait d’esprit était bien trouvé. Et comment oublier ce moment télévisuel d’anthologie, où, sur je ne sais plus quel plateau, l’équipe de Charlie, soutenue par Gainsbourg et Renaud en personne, en était venue aux mains avec les rédacteurs de Minute, le célèbre journal d’extrême-droite ? Charlie, ça a toujours été ça : l’esprit gaulois, la gouaille, cette dérision inimitable, cette liberté de ton et ce goût de l’irrévérence, cette posture en fait typiquement française.

 

Entre 2005 et 2006 (si je ne me trompe pas), pendant plus d’une année, Charlie Hebdo avait consacré chaque semaine un billet au sujet de la Chine , sous le titre « Des Nouvelles de notre Futur », dans laquelle on ne cessait pas de s’élever contre la dictature, les expropriations, le système carcéral, la corruption et toutes les faces les plus sombres du pays. En même temps, une envoyée spéciale parcourait le Népal au risque de sa vie, suivant les guerilleros maoïstes dans leurs luttes révolutionnaires et traçant d’eux, dès qu’ils avaient le dos tourné, le portrait le plus terrifiant et le plus fanatique.

 

C’est certain, Charlie Hebdo n’aime pas la Chine. Ni le communisme, l’autorité, le militarisme, les logiques de masse et toutes ces choses qui font horreur aux libertaires, créant l’étincelle agressive qui se produit toujours lorsque deux dogmes se percutent de plein fouet. Car les anarchistes dont je vous parle n’échappent pas à cela : leur anti-communisme est intégralement doctrinaire et le talent de leurs plumes ne parvient pas à nous le faire oublier.

 

Il y a un an de cela, le 21 juin 2006 pour être précis, Philippe Val, rédacteur en chef de l’hebdomadaire, signait un éditorial furieux où il s’acharnait à la fois sur ses deux bêtes noires : la Chine et l’islamisme (le second lui a valu plusieurs procès très médiatisés comme on s’en souvient). Son brûlot, intitulé Mao et Mahomet : Qui Rachètera l’Autre ? ne fait, comme de coutume, pas dans la dentelle. Ces divagations se situent à cent lieues de la compréhension que j’ai de la Chine , mais comme je suis partisan du pluralisme des opinions, j’en publie ici un extrait sorti de mes archives et dans lequel il est question de Chongqing, la mégalopole chinoise :

 

« Chongqing est le produit d’un Etat communiste athée qui a fait le choix d’avancer dans la jungle du marché à coups de faucille et de marteau. […] le laboratoire d’un type de croissance qui a sur la libido des journalistes économiques le même effet qu’un film porno sur celle d’un marin au long cours. […] On est dans un processus de modernisation et de progrès tel qu’il serait malvenu de pleurnicher pour les œufs cassés alors qu’on a de l’omelette plein la bouche. […]

 

En Europe, aux Etats-Unis, qui sont des régions où s’appliquent les droits démocratiques, le capitalisme prospère, certes, mais avec une croissance minable. Tandis que ces deux laboratoires à la croissance volcanique [Chongqing et Dubaï] ont comme principal point commun de ne pas être des zones de droit. Contrairement aux idées reçues, donc, le capitalisme prospérerait dix à vingt fois mieux dans les dictatures que dans les démocraties ! Qu’importe la forme de la dictature, d’ailleurs. Marxiste ou islamique, on s’en fout. Du moment que la vie humaine ne coûte pas cher, que l’arbitraire fiscal et pénal règne, et qu’aucun système législatif ne vienne mettre de la viscosité dans le flux bondissant des dollars. Dans ces dictatures idéales, les libertés ne sont pas les produits du droit, mais de la transgression. »

par David L'Epée publié dans : mémoire
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Mardi 12 juin 2007

Texte d’un dazibao anonyme, vraisemblablement écrit par une étudiante, exprimant de manière sombre et poétique l’émotion ressentie à Pékin après la sanglante répression sur la Place Tiananmen

 

Des jours entiers, cachée dans la boîte Chine, j’ai lavé les langes du bébé pendant des millénaires.

 

Maintenant, je déploie ma propre chair et la martèle en une lame de métal pour défigurer la face du monde, les faces de ces hommes.

 

Chine, un père meurtrier de ces fils, cette nuit, a deshonoré sa fille, Chine, Chine, Chine !

 

Un cercueil vivant. J’ai partagé en vain nos sépultures pendant des millénaires. Les mousses, comme des moisissures, ont envahi mon corps.

 

Ce pays, cadavre refroidi, part à vau-l’eau. Mon corps nu s’est trempé dans les flots du Fleuve Jaune et du Yangtsé comme dans un sang versé, pendant des millénaires.

 

Ils ne parviennent pas à purifier ma peau. Je m’étends sur mon lit. Je me caresse et me tourmente, en pleurs.

 

Chine, ces hommes qui arborent une mine grave, toujours me déçoivent.

 

Pendant des millénaires, je fus seule à sortir de ce cercueil vivant, à briser les ténèbres, à quitter l’ennui et la mort qui partout règnent.

 

Mes yeux noirs, cheveux noirs, vêtements, jupes noirs, pieds noirs, âme noire, noir...

 

Mes gants sont blancs, pourtant. Ces deux mains blanches peuvent tuer nos pères.

 

Je suis une Chinoise hystérique...

 

Et alors ? la première folle...

 

Au coeur de la nuit, de chez moi je sors en courant, j’abandonne mon mari.

 

Et alors ? Je suis une folle déshabillée, toute nue.

 

Debout dans un arbre, à chercher le soleil.

 

Dans l’assemblée de tous les hommes je vote non. Et alors ?

 

Un pays : des paysans partout.

 

Un pays : partout des citadins médiocres.

 

Un pays : des bureaucrates partout.

 

Tant de guerres, une histoire antique, et le temps, ne leur ont apporté aucun salut.

 

Au carrefour de la mort, dans les entrailles de la terre,

 

Il passe d’un esclavage à l’autre.

 

Ces bras qui renoncent à se mouvoir finissent par tomber comme des rideaux.

 

Et virent aux végétaux.

par David L'Epée publié dans : mémoire
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Lundi 11 juin 2007

En ce lumineux mois de mai, en ce merveilleux moment de notre jeunesse, nous nous voyons contraints d’abandonner résolument tout ce qui fait la beauté de la vie. Mais c’est bien à notre corps défendant.

 

Notre pays se trouve à un moment crucial : les prix augmentent à la vitesse de la lumière, les mandarins affairistes trafiquent sans vergogne, l’arbitraire du pouvoir pend comme une épée au dessus de nos têtes, la corruption mine l’édifice de l’Etat, des flots d’intellectuels franchissent les mers, la paix sociale est menacée. En cet instant de vie ou de mort pour la patrie, écoutez, compatriotes, notre cri déchirant : cette patrie est notre patrie, ce peuple notre peuple, ce gouvernement notre gouvernement. Qui criera si nous ne crions pas ? Qui agira si nous n’agissons pas ?

 

Nos épaules sont fragiles, la mort nous est un lourd fardeau, mais nous nous sentons obligés de nous mesurer à elle : il faut savoir écouter la voix de l’histoire. Pur est notre sentiment patriotique, dévoué notre coeur, on les accuse pourtant du crime d’émeute, d’être manipulés par des malfrats. Nous demandons à tous les honnêtes citoyens, à tous les ouvriers, paysans, soldats, intellectuels, personnalités, fonctionnaires, policiers, et même à ceux qui nous traitent de criminels, d’interroger leur coeur. Quels sont nos crimes ? Nous faisons la grève des cours, nous manifestons, nous refusons de nous alimenter, nous nous cachons : pourquoi faisons-nous tout cela ? Parce que cent fois nos sentiments ont été bafoués, parce que nous avons reçu des coups de matraques quand la faim déjà nous mettait à rude épreuve, parce que nos délégués agenouillés sont demeurés comme transparents sous le regard des grands et que nos demandes de dialogue ont été repoussées sans espoir de réponse. Les dirigeants étudiants sont en danger. Qu’allons-nous faire ? La démocratie inspire la plus noble idée de l’existence, la liberté est un droit inné de l’homme. Mais nous, aujourd’hui, nous devons payer de notre vie pour l’obtenir. La nation chinoise peut-elle en être fière ? La grève de la faim est devenue une obligation, une obligation à laquelle nous nous soumettons.

 

Nous affrontons la mort au nom de la vie, et pour la vie. Cependant, nous sommes encore des enfants. Chine, notre mère, regarde bien tes enfants. Quand la faim détruit sans pitié leur jeunesse, quand la mort s’approche pas à pas, comment resteras-tu indifférente ?

 

Nous ne voulons pas mourir. Au contraire, nous voulons vivre, vivre cet âge d’or de la vie. Nous ne voulons pas mourir, nous voulons étudier. Notre pays est si pauvre encore, comment mourir et abandonner ainsi notre patrie ? La mort n’est pas notre but, mais si la mort de l’un ou de plusieurs d’entre nous permet à beaucoup d’autres de mieux vivre et à notre patrie de progresser, dans ce cas, nous n’avons pas le droit de nous épargner.

 

Au moment où la faim nous mène à l’agonie, toi, père, toi, mère, ne vous affligez pas ; nous n’avons qu’une volonté : vivre comme des hommes. Nous ne vous adressons qu’une supplique : n’oubliez pas que nous ne cherchions pas la mort. La démocratie n’est pas que l’affaire de quelques uns. Elle ne saura être créé par une seule génération.

 

La mort se prolonge en un long et profond écho. Quand un homme va mourir, ses propos sont bienveillants, ils sont aussi lugubres que le hennissement du cheval qui meurt.

 

Adieu, camarades, portez-vous bien ! Morts et vivants sont également dévoués à la cause.

 

Adieu, nos amours, portez-vous bien ! Quel chagrin pour nous de vous quitter !

 

Adieu, parents, pardonnez-nous : fidélité à la patrie et piété filiale parfois s’opposent.

 

Adieu, notre peuple : laisse-nous montrer notre dévouement pour toi. Le serment que nous avons scellé éclaircira un jour le ciel de la République.

par David L'Epée publié dans : mémoire
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Lundi 11 juin 2007

Texte d’un dazibao de l’Université Normale Supérieure de Pékin

 

 

Nous partons ; nous avons nos soucis, nos attachements, mais nous ne pouvons plus y songer. Nous sortons de vive force de l’Ecole Normale Supérieure. Nous nous lançons sur la Place Tian An Men. Hier, nous étions des observateurs extérieurs et indifférents. Mais le sang de nos camarades nous a réveillés. Comment resterions-nous indifférents ?

 

Nous avions cru que le ciel de notre patrie demeurerait éternellement clair ; mais voici qu’aujourd’hui, notre patrie est malade ! A l’aube, avant le lever du soleil, devant la porte Xin Hua où est accroché l’emblème de la nation, mon coeur s’afflige.

 

Quel crime les étudiants ont-il commis ? Nous nous précipitons sur Tian An Men pour la justice et la raison ! Nous ne revendiquons pas le titre de martyrs. Nous ne demandons qu’à être des hommes véritables. Le seul espoir que nous ayons est que la presse puisse rapporter avec honnêteté le chemin de notre mort. 

                    

Université Normale Supérieure de Pékin 

 une nouvelle génération de Liu Hezhen

27 avril 1989

 

par David L'Epée publié dans : mémoire
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Samedi 9 juin 2007

J’ai hésité un long moment avant de publier ce billet. Autour de moi dans la blogosphère, les commentateurs font à qui mieux mieux leur « devoir de mémoire » sur un certain événement survenu il y 18 ans, en juin 1989, sur la place Tiananmen. Personne n’a de mots assez durs pour décrire cette tragédie avec les souvenirs les plus crus et les critiques les plus dures envers le gouvernement de l’époque. Parmi mes lecteurs, personne certainement n’ignore l’événement en question – la tendance serait même plutôt à la surinformation ces derniers temps. Dans l’opinion occidentale, l’exaspération est palpable, et la question que se posent de nombreux commentateurs est : peut-on décemment donner notre caution aux Jeux Olympiques de 2008 tant que le gouvernement chinois n’aura pas fait son mea culpa au sujet du massacre de 1989 ?

 

J’ai toujours détesté mettre de l’huile sur le feu ou remuer le couteau dans la plaie. Lorsque d’autres faisaient feu de tout bois dans leur critique anti-chinoise, donnant sans même s’en rendre compte de quoi alimenter la propagande américaine, je préférais tourner sept fois ma langue dans ma bouche. Je suis persuadé qu’en Chine, la priorité doit être à la réconciliation nationale, entre le nord et le sud, entre les villes et les campagnes, entre les Hans et les autres, et aussi entre le passé et le présent. Pris sous le double feu de la propagande occidentale et de la propagande chinoise (cette dernière se résumant à un silence entêtant), j’hésite encore à ajouter ma voix à la querelle car je ne suis pas certain qu’il puisse sortir quoi que ce soit de constructif de tout cela. Il n’est pas interdit de pleurer, mais c’est en construisant que la Chine ira de l’avant, et non en se déchirant.

 

La crise de 1989, dont vous aurez remarqué que je n’ai que très peu parlé jusqu’ici, est pour moi un des événements les plus difficiles à analyser et à comprendre de l’histoire chinoise moderne. Est-il seulement possible de prendre position ? On répondra que la raison ne peut que se trouver du côté des martyrs et l’infamie du côté des bourreaux, mais ce n’est pas ainsi qu’on fait de l’histoire. L’impossibilité de prendre position dans cette affaire rend très difficile le fait de féliciter ou de blâmer qui que ce soit, si ce n’est sur un plan purement humain et éthique – ce qui n’est pas suffisant.

 

La stabilité de la Chine , en 1989 comme aujourd’hui, résidait dans la reconnaissance du Parti au pouvoir, certes, mais... Mais n’y avait-il pas d’autre moyen de régler la crise ? Le dialogue était-il vraiment impossible ? Et l’eût-il été, n’y avait-il pas d’autre issue que de passer par les armes des milliers de ses propres concitoyens, et désarmés encore ? On peut ne pas aimer les pacifistes, mais peut-on recourir contre eux à la force guerrière ? Cela me semble difficile à défendre.

 

Et surtout, qui étaient ces étudiants chinois, soutenus par une grande partie de la population, de la classe ouvrière pékinoise et même par une partie de l’Armée Populaire de Libération ? Que voulaient-ils exactement ? Etaient-il des réformistes ou des ennemis du régime ? Avaient-ils agi seuls ou avaient-ils été poussés à l’action par des intellectuels de l’opposition, voire par des agents étrangers ? Autant de questions qu’il appartient aux historiens de résoudre.

 

Ce qui rend cette crise si difficile à cerner, c’est que les idées défendues par cette révolte, comme souvent lors des révoltes étudiantes, étaient très hétérogènes, et qu’on y trouvait tout et son contraire. Parmi les manifestants, on trouvait à la fois des « gauchistes » scandalisés par la dérive révisionniste du Parti et d’autres qui jugeaient que les réformes économiques entreprises par Deng Xiaoping n’étaient ni assez engagées ni assez rapides. Le chant qu’on a le plus chanté en ces jours de juin, c’était L’Internationale ; en seconde place, c’était les mélopées contestataires du rocker Cui Jian, qui n’était pas franchement un ami du régime. Certains étudiants prétendaient aider le Parti à progresser dans une direction plus juste, d’autres revendiquaient carrément la fin du système de parti unique. Comment s’y retrouver dans ce formidable chaudron d’idéaux divers et contradictoires ? Le seul vecteur commun à tous ces jeunes semblait être les revendications de démocratie et liberté. Mais s’il y a deux mots à qui l’on fait dire ce qu’on veut, ce sont bien ces deux mots-là...

 

Sans m’avancer trop, je crois pouvoir dire que les intentions de ces étudiants étaient idéales et désintéressées (le sacrifice volontaire de plusieurs d’entre eux au cours des terribles grèves de la faim sur la Place Tiananmen en sont la preuve évidente) et qu’ils s’étaient de plus résolus à renoncer à toute violence pour se faire entendre. De ce point de vue-là, il est difficile de ne pas prendre parti pour eux. C’est d’autant plus difficile lorsqu’on constate les réactions disproportionnées de Deng Xiaoping, son manque de diplomatie dans l’affaire et son refus total de dialogue constructif. Il avait ses raisons (la visite de Gorbatchev au même moment en était une), mais cela n’explique pas tout.

 

Forcer l’armée du peuple à ouvrir le feu sur le peuple, c’est un crime de haute trahison, indéniablement. Mais il y avait l’exemple effrayant de la Hongrie... Et surtout l’oeil de Washington, toujours prompt à tirer profit de la détresse de ses ennemis et à se partager leurs restes, divisant ceux qui s’opposent à lui pour mieux régner... Peu nombreux sont ceux qui ont rappelé à ce sujet le rôle que la pression étrangère avait pu jouer sur l’attitude des dirigeants chinois, mais c’est une donnée essentielle. Inutile de préciser qu’actuellement, dans le contexte de mondialisation (c’est-à-dire d’ingérence américaine dans la vie des autres nations) que nous connaissons, l’impossibilité du dialogue aurait été encore plus radicale, car le Parti aurait considéré cette éventualité comme l’ouverture d’une brèche dans laquelle l’opposition aurait pu entrer et miner les fondements même de l’institution, et ce bien sûr avec de nombreux soutiens venus de l’extérieur du pays.

 

Aujourd’hui, l’oubli de ce tragique événement est soigneusement cultivé par les autorités à tous les niveaux, à tel point que de nombreux Chinois de la nouvelle génération n’en ont tout simplement jamais entendu parler. J’ai déjà évoqué le sujet l’une ou l’autre fois avec des jeunes, notamment avec des étudiants-soldats, mais plusieurs d’entre eux ne savaient tout simplement pas qu’il s’était passé quelque chose de particulier à Tiananamen en 1989 (1)... En Occident au contraire – et c’est tout aussi génant – même ceux qui ignorent tout de la Chine savent au moins une chose à son sujet, et c’est celle-là. Lorsqu’on prononce le mot « Tiananmen », on pense automatiquement à ce drame et jamais aux nombreux autres événements mémorable (ne serait-ce que la fondation de la République populaire le 1er octobre 1949 – excusez du peu) qui ont eu lieu à cet endroit chargé d’histoire. C’est dommage, car c’est donner une image excessivement noire de ce qu’est la Chine communiste.

 

Après réflexion, donc, j’ai décidé de faire moi aussi mon « devoir de mémoire », c’est pourquoi je publierai dans les jours qui viennent trois textes d’étudiants représentatifs à mon avis, non pas de leurs idées (je vous laisse faire vos propres recherches pour approfondir la question) mais de leur état d’esprit, notamment de leur incroyable sens du sacrifice. Ces textes sont issus du très intéressant ouvrage de Chen Lichuan et Christian Thimonier (sans mauvais jeu de mots) intitulé L’Impossible Printemps : une Anthologie du Printemps de Pékin (Rivages, Paris, 1990) qui regroupe un large éventail d’entretiens, de communiqués, de poèmes, de textes de tracts et de dazibaos (affiches murales à caractère politique), à la fois du côté des manifestants, du côté du gouvernement et du côté des médias. Ce livre, par l’étendue de la palette qu’il porte à notre connaissance et par le contact direct (via la traduction) avec les textes des étudiants, est certainement un des meilleurs pour qui veut se faire une idée de l’événement.

 

J’exprime mon respect pour ceux qui sont tombés à Tiananmen ces jours-là, ma compassion pour les parents et les proches (dont certains militent toujours aujourd’hui pour obtenir réparation), mais aussi un appel au discernement des observateurs occidentaux afin d’éviter de tomber dans la récupération politique d’une tragédie mettant principalement en scène des patriotes qui n’ont jamais appelé une quelconque intervention étrangère à leur secours – ce qui est tout à leur honneur.

 

 

(1)     Pour ceux qui s’en souviennent, dans mon texte Une Rentrée Scolaire en Vert Kaki, j’avais dit quelques mots du problème :

 

« L’étudiant qui m’a répondu, qui semble bien informé sur la question, m’explique que cette pratique [la formation militaire des étudiants] a été instituée en 1989, peu après les incidents que l’on sait sur la place Tiananmen. J’imagine – même si je n’ose pas le dire – que le but de l’opération était alors de mater par la discipline toute velléité d’une nouvelle mutinerie estudiantine contre le pouvoir. J’ai lu un peu plus tard que les étudiants qui refusaient de se plier à cette formation étaient tout simplement renvoyés de l’Université. Mon interlocuteur a compris ce que je suggérais ; il hausse les épaules en tirant sur sa cigarette et me dit simplement : « Le pouvoir se trouve au bout du fusil », citant en anglais la célèbre parole de Mao. A côté de lui, un autre étudiant lui demande, avec une naïveté assez renversante : « C’est quoi, les incidents de 1989 ? »… L’autre ne répond pas. »

par David L'Epée publié dans : mémoire
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Mercredi 23 mai 2007

Voici encore un billet de notre série « Il y a un an » dans laquelle nous nous amusons à comparer ce qu’on pouvait dire de la Chine il y a un an et ce qui a pu (ne pas) changer dans ce laps de temps. Après être revenus, la dernière fois, sur le XIe Plan Quinquennal et ses projets de réformes environnementales, rappelons-nous quels ont été les grands événements relatifs à la Chine pour le mois de mai 2006. Il y en a au moins deux incontournables : la fin des travaux du Barrage des Trois Gorges et le scandale lié à l’entrée de la Chine au Conseil des Droits de l’Homme.

 

Souvenez-vous, en mai de l’an dernier le monde découvrait le plus grand barrage du monde, un projet pharaonique présenté à la fois comme une catastrophe écologique et une révolution écologique capable de fournir au pays d’énormes stocks d’électricité « propre ». Frédéric Koller, envoyé spécial du Temps en Chine, écrivait dans ce journal le 19 mai 2006 :

 

« Œuvre tour à tour rêvée par Sun Yat-sen, le père de la République , Mao Zedong, le bâtisseur de la République populaire, puis Deng Xiaoping, l’architecte des réformes, le barrage des Trois Gorges est d’abord un acte politique, un geste de légitimation du pouvoir. Sa réalisation est la démonstration de la capacité des dirigeants à intercéder entre l’homme et la nature afin d’assurer l’harmonie et la stabilité d’un empire, selon une tradition qui remonte aux origines de l’Etat centralisateur chinois. […]

 

Défiant l’imagination, le barrage des Trois Gorges est un extraordinaire condensé de symboles. Dicté de façon autoritaire, il s’inscrit dans la tradition des grands projets (Grande Muraille, Grand Canal) d’un Etat impérial fort. Utopique, il est l’héritier du maoïsme et de sa volonté de faire un saut dans le futur. »

 

On reparle ces derniers temps du Barrage des Trois Gorges, et plus spécialement des problèmes sociaux qu’il a occasionné (avec les déplacements massifs de populations) grâce au film Still Life de Jia Zhangke que je vous conseille d’aller voir s’il sort en Europe.

 

A peu près au même moment où on annonçait cette formidable « victoire sur la nature » (notion centrale dans la philosophie maoiste), on débattait fort à l’étranger pour savoir s’il était ou non décent de faire entrer la Chine dans le tout nouveau Conseil des Droits de l’Homme, compte tenu de ce que certains lui reprochaient en la matière, à commencer par les Etats-Unis et leurs diverses officines "humanitaires". J’avais demandé son avis sur la question à Rex Wang, représentant en Suisse de la Délégation économique et culturel de Taiwan, et il s’était empourpré aussi sec, m’affirmant tout net que c’était selon lui un scandale sans précédent.

 

Pourtant, en ce mois de mai 2006, d’autres voies commençaient à se fair entendre. Ainsi celle de Gu Xuewu, directeur de l’Institut d’études politiques de l’Asie de l’Est à l’Université de Bochum (Allemagne), qui écrivait, dans le Duowei Xinwen Wong, journal en langue chinoise paraissant à new York :

 

« Même si certains progrès ont été réalisés en matière de respect des droits de l’homme en Chine, les médias et les hommes politiques occidentaux ne s’en contentent toujours pas. On peut le comprendre, car les critères ne sont pas les mêmes. […] Les utiliser [les critères occidentaux] pour juger la situation en Chine et dans d’autres pays en voie de développement aboutit naturellement à des résultats très différents. Ne pas vouloir que des pays mal notés sur le plan du respect des droits de l’homme prennent part à l’action des Nations Unies dans ce domaine, c’est considérer le problème sous un angle idéologique.

 

Je pense que sur les 191 Etats membres que compte l’ONU, ceux qui ont un point de vue similaire à l’opinion de la Chine en matière de droits de l’homme doivent être majoritaires. Cela se vérifie avec ce vote, puisque la Chine a obtenu les suffrages de plus de 140 pays.

 

L’Occident prône une vision planétaire des droits de l’homme, tandis que les pays en voie de développement, parmi lesquels la Chine , préconise un certain relativisme qui consiste à juger les performances d’un pays en la matière en fonction des circonstances concrètes de chaque pays. Il semblerait que la grande majorité des Etats membres de l’ONU adhèrent à cette théorie du relativisme. Ce n’est donc pas un hasard si la Chine a été élue avec autant de voix ! »

 

 

 

Sur des sujets similaires :

 

-          Il y a un An : le XIe Plan Quinquennal

-          La Chine Remet les Etats-Unis à leur Place

-          Reporters Sans Frontières Prend la Défense des Pornographes Chinois

par David L'Epée publié dans : mémoire
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Jeudi 26 avril 2007

Indication sur une poubelle de la mosquée de Xian, avec en surplus des voeux de bonne chance et une belle faute d’orthographe dans la traduction en anglais...

 

Il y a un an, en avril 2005, le gouvernement chinois adoptait son XIe Plan Quinquennal dont le maître mot était « environnement ». A cette occasion, le célèbre économiste Joseph Stiglitz, qu’on ne présente plus (ancien vice-président de la Banque mondiale, prix Nobel d’économie) faisait dans Le Temps un constat très intéressant de la situation chinoise sous le titre «  La Feuille de Route de la Chine  : entre Croissance et Environnement ». C’était le 13 avril 2006, je vous en propose un morceau :

«  La Chine est sur le point d’adopter son XIe Plan Quinquennal, dressant le décor pour prolonger ce qui est sans doute la transformation économique la plus remarquable de l’histoire, tout en améliorant le bien-être de presque un quart de la population mondiale. Jamais auparavant une partie du monde n’avait connu une croissance aussi durable ; jamais auparavant n’y avait-il eu une telle réduction de la pauvreté. L’explication du succès à long terme de la Chine tient partiellement dans son association de pragmatisme et de vision de l’avenir. Alors qu’une grande partie du reste du monde en développement, suivant le Consensus de Washington, est lancée dans une quête d’augmentation du PIB digne de Don Quichotte, la Chine a une fois de plus établi clairement qu’elle cherchait des augmentations durables et plus équitables des niveaux de vie réels.

 

La Chine se rend compte qu’elle est entrée dans une phase de croissance économique imposant d’énormes exigences à l’environnement qui ne pourront durer. A moins de changer de trajectoire, les niveaux de vie finiront par être compromis. C’est pour cette raison que le nouveau Plan Quinquennal met vraiment l’accent sur l’environnement. […] Le gouvernement évoque depuis plusieurs années une société plus harmonieuse, et le plan décrit des programmes ambitieux pour atteindre ce but. […] Les gaz à effets de serre, par exemple, représentent un problème mondial. Alors que l’Amérique proclame qu’elle n’a pas les moyens de faire quoi que ce soit, la Chine a imposé, en l’espace d’un mois après l’adoption du plan, de nouvelles taxes écologiques sur les voitures, l’essence et les produits du bois. »

Ce constat sur la spécificité du développement économique chinois est assez lucide et on n’a pas l’occasion d’en lire souvent de tels dans la presse européenne, mais quant à la question écologique, les réformes n’ont hélas pas pu se faire aussi efficacement que prévues ; c’est ce qu’avouait le 16 mars dernier, et de manière un peu sèche, le Premier ministre Wen Jiabao en réponse à une question du Financial Times (GB) :

« J’ai déjà détaillé, au cours d’une session de l’Assemblée Populaire Nationale, les raisons de l’échec du plan de réduction des consommations d’énergie et de la pollution, et j’ai proposé huit mesures pour y remédier. Je ne reviendrai pas dessus aujourd’hui. »

Retrouvez l’ensemble de ses réponses aux journalistes sur le site francophone de Beijing News.

par David L'Epée publié dans : mémoire
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Mardi 17 avril 2007

Ce dimanche 17 avril, à Rome, la célèbre maoïste italienne Maria-Antonietta Macciocchi est décédée, à l’âge de 84 ans.

 

Militante communiste puis députée européenne du Parti Radical Italien, elle s’était fait connaître, entre autres ouvrages, par son célèbre livre intitulé De la Chine , écrit suite à un voyage dans la Chine de la fin de la Révolution Culturelle. Ce livre, dont nous avons plusieurs fois parlé sur le blog en en citant de larges extraits, lui valut d’être bannie du Parti Communiste Italien, alors complètement inféodé à l’URSS.

 

Nous garderons le souvenir d’une femme courageuse, communiste authentique, féministe de coeur (dans le sens noble), qui avait tenté de réhabiliter la Chine de Mao dans le cercle de l’Internationale, qui n’avait pas eu peur de défier le Kremlin ni de s’exposer aux foudres et à la censure de la bourgeoisie dominante de son pays. Rejetée à la fois par ses anciens camarades de parti, par les staliniens, et par les médias italiens, elle aura laissé dans l’esprit des Chinois qu’elle a rencontré l’image de ce qu’on appelle ici une « amie-étrangère ». L’internationalisme théorisé par Marx et continué par Mao, elle l’avait compris mieux que beaucoup de ses contemporains européens, fussent-ils communistes, car à l’heure où ceux-ci tournaient leurs regards vers Moscou pour y chercher le socialisme, elle l’avait déjà trouvé. A Pékin.

 

Comme ultime souvenir, permettez-moi de citer quelques mots extraits de son livre dans lequel elle rend hommage à la beauté de la femme chinoise :

 

« La femme chinoise est donc presque toujours belle : chez elle, en effet, le style réside dans une manière d’être, une inspiration, une tension intérieure, une façon d’être, humaine et fragile, qui la rend belle, parfois très belle. Ce style, ce sont souvent aussi ses mains, impeccablement fuselées. Et l’on comprend mal que des mains si fines et menues, loin de s’abîmer, puissent être toujours soignées et conserver leur élégance. Pour juger une femme chinoise, il faut donc moins recourir aux critères habituels qu’à l’intuition. On les trouvera alors très belles, dans ce perpétuel mouvement intérieur qui les conduit à adhérer aux idées nouvelles, à s’y frayer une voie, à y créer leur propre modèle. »

 

De la Chine , Seuil, 1971, p. 431

 

Maria-Antonietta Macciocchi sur le blog :

 

-          Ils ne Sont pas comme nous – Shanghai et le Fléau Colonial

-          Une Ecole dans la Chine des Années 70

-          Hong Kong : la Violence du Stupre

par David L'Epée publié dans : mémoire
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Mercredi 28 mars 2007

Quelques photos de l’exposition présentée il y a quelques mois par le Musée Militaire de Pékin pour la commémoration du 70e anniversaire de la Longue Marche. Cette exposition, qui rappelle les grandes étapes de cette expédition militaire sans précédent, a connu, comme vous pouvez le voir sur la photo ci-dessous, un succès sans précédent. La Longue Marche reste pour les Chinois un des épisodes les plus héroïques de leur Révolution.

 

un drapeau de l’époque

 

 

comme dans la plupart des musées chinois, la présentation est plutôt encombrée et on ne laisse pas beaucoup d'espace de mur libre...

 

une peinture représentant le célèbre épisode de la traversée d’un pont sous le feu ennemi

 

et une reconstitution du pont