A la fin du mois de février, à l’approche de
la Conférence Consultative Politique du Peuple Chinois (CCPPC), le Premier ministre Wen Jiabao a présenté un discours intitulé "Les Tâches Historiques au Cours de
la Première Phase du Socialisme". Ce discours, relayé par tous les médias officiels, est extrêmement concis et direct. Avec une franchise à laquelle la politique ne nous avait pas toujours habitués, Wen Jiabao dresse un constat assez dur de la situation : le socialisme en Chine est toujours dans sa phase de construction et il faudra attendre encore plusieurs « dizaines de générations » (je cite) pour voir son avénement décisif et durable.
Cette théorie des « générations sacrifiées », propre au communisme et particulièrement à
la Chine (pour des raisons que l’on comprendra aisément) n’est pas nouvelle, certes – elle date au moins de Lénine et des « lendemains qui chantent » célébrés par la propagande soviétique. Mais l’exprimer ainsi, de but en blanc, devant son peuple, révèle le profond pragmatisme acquis par le régime chinois au fil du temps. Reconnaître l’imperfection du système, l’état inabouti du socialisme actuel, ce n’est pas seulement une question d’honnêteté politique, c’est aussi et surtout une posture résolument réaliste. Et le réalisme est toujours un peu dur.
Voici un passage choisi de ce discours, que je vous invite à lire avec attention :
« La première phase du socialisme à la chinoise indique que le pays reste encore sous-développé à la fois dans ses forces productives et dans son système socialiste, qui réclament davantage de réformes et d'innovations. [...] Pour consolider et faire avancer le socialisme,
la Chine doit pleinement comprendre et bien mener deux tâches : libérer et accélérer la productivité afin d'augmenter la richesse matérielle de la société chinoise, et progressivement améliorer l'équité et la justice sociales afin d'activer la créativité du peuple et de promouvoir l'harmonie sociale. [...]
Sans le développement durable de la productivité,
la Chine ne peut matérialiser l'équité et la justice sociales. Sans progression de l'équité et de la justice sociales de manière appropriée et graduelle,
la Chine ne peut pleinement mobiliser l'enthousiasme et la créativité de la société tout entière, ce qui empêchera de maintenir la croissance de la productivité. [...]
Les objectifs de l'édification socialiste de
la Chine étaient d'éliminer l'exploitation et la bipolarisation, et de réaliser la prospérité commune. Consolider et faire avancer le système socialiste du pays réclamera les efforts concertés et continus de plusieurs, voire une dizaine et même des dizaines de générations. »
Ce passage nous apprend plusieurs choses sur la conception chinoise du socialisme et son évolution. Ce socialisme de la croissance, loin des idéaux « décroissants » de nombreux gauchistes occidentaux (que je respecte), qui oscille de façon permanente entre massacre des ressources (naturelles et humaines) et développement durable (1), ne s’inscrit pas seulement dans une logique de redressement du pays, mais aussi dans une logique d’affirmation de
la Chine dans le contexte de la mondialisation.
Ancien pays pauvre, ancien pays colonisé et inféodé à des puissances étrangères, nation ambitieuse et en pleine phase de développement,
la Chine sait que dans la structure actuelle du monde – celle de la concurrence globalisée entre les pays – elle ne pourra garantir sa souveraineté que par sa supériorité. Elle sait par expérience qu’on soumet les pays pauvres, les pays faibles, les pays sous-développés. Elle ne veut plus revenir à cet état honteux, elle doit donc s’affirmer, rejoindre les puissants – non pas pour collaborer mais pour leur tenir tête – et, si possible, les dépasser sur certains points. Le constat est terrible, mais dans un monde globalisé, la garantie de la souveraineté d’une nation est à ce prix-là.
D’où l’obsession de la croissance, d’où la surchauffe de la productivité, d’où l’explosion du dernier budget militaire (car qui veut l’ « émergence pacifique » prépare la guerre). « Augmenter la richesse matérielle de la société chinoise » est donc à la fois un impératif social et un impératif géopolitique. C’est cet aspect géopolitique du problème qui est nouveau dans le socialisme chinois et qui est lié à l’actuelle mondialisation – car je rappelle que cette mondialisation n’est en aucun cas une mondialisation de coopération entre les pays mais au contraire une mondialisation de la concurrence et des guerres économiques.
En quoi l’impératif géopolitique est-il lié à l’impératif social ? Par une causalité très simple : si
la Chine veut se protéger des ingérences extérieures dans ses propres affaires (inutile de préciser de la part de qui), si elle veut continuer de se gérer comme elle l’entend et maintenir le régime en place, elle a besoin de dissuader ses éventuels ennemis de tenter toute action de subversion ou simplement d’intervention chez elle. Pour les dissuader, elle doit s’affirmer face au reste du monde, présenter une image de force, un front inattaquable. Si elle y parvient, elle pourra poursuivre en paix la construction du socialisme et ainsi marcher sur la voie de l’amélioration du niveau de vie de ses citoyens. Par le succès de sa lutte géopolitique,
la Chine sera en mesure de remplir sa mission sociale auprès de son peuple. Ce sont là les deux faces de son objectif de « prospérité commune ».
Pour le reste du discours, le message est exactement le même que celui qu’on apprend à tous les écoliers chinois, à savoir que le chemin vers le socialisme est long et sinueux et qu’il faudra encore attendre plusieurs générations (peut-être plusieurs dizaines, nous dit Wen Jiabao) pour connaître le communisme, qui est, si on prend la logique de développement marxiste au pied de la lettre, l’aboutissement du long processus actuel qu’on appelle socialisme.
Cette « sinuosité » de la voie socialiste chinoise, que les prédécesseurs de Wen avaient déjà mis en exergue, signifie aussi, outre son caractère très lent et parfois laborieux, que le développement peut emprunter plusieurs chemins différents, se tromper, revenir en arrière, se rectifier, tourner autour du pot, repartir de plus belle dans une direction opposée... L’histoire de
la Chine depuis la fondation de
la République en 1949 l’a montré abondamment : à une période de relative équilibre social (années 50) a succédé une grande campagne anti-droitière et de dénonciations des intellectuels, suivie d’une crise économique sans précédent (le Grand Bond en Avant), puis des excès de
la Révolution culturelle, de divers révolutions de palais qui ont abouti, après la mort de Mao et après la destitution de la bande des Quatre, a ramener au pouvoir une fraction jadis disgrâciée du Parti, fraction qui prit le contrepieds de la politique des années 60-70 pour se tourner vers l’ouverture et un certain nombre de réformes économiques. A partir de là, l’évolution semble se stabiliser un peu, mais ce n’est qu’une impression. Suite à la crise de 1989, on verra arriver au pouvoir une équipe dirigeante (celle de Jiang Zemin) qui se fera rapidement détester des masses populaires par ses dérives libérales (tout en prétextant suivre la ligne tracée par Deng Xiaoping), suivie de l’équipe actuelle (Hu Jintao et Wen Jiabao), rivale féroce de la précédente, à la fois plus modérée et partisane d’un retour à certaines formes d’étatisme susceptibles de freiner les risques créés par l’ouverture : c’est à elle notamment qu’on doit le grand mouvement actuel de protectionnisme que j’évoquerai dans une série d’articles à venir.
C’est, je crois, ce qu’on peut appeler une chemin « long et sinueux »...
Tout cela – et ce sera ma conclusion – n’est pas sans faire penser à ce qu’avait pu dire Mao il y a de cela plus de quarante ans :
« L’étape de la société socialiste est une période historique relativement longue qui ne connaît pas la disparition des classes, des luttes de classes et des contradictions de classes. Subsistent donc la lutte entre la voie socialiste et la voie capitaliste, ainsi que le danger d’une restauration du capitalisme. Il nous faut admettre la permanence de ce genre de luttes et ne pas en méconnaître la complexité. Il faut rester vigilants. Il faut mettre en pratique l’éducation socialiste. » (2)
(1) Car le développement et la primauté de l’ « harmonie » prônée par Hu Jintao va aussi, heureusement, dans ce sens, et de plus en plus avec les avancées techonoligiques. Ségolène Royal le relevait lors de son voyage en Chine il y a quelques mois : « C'est d'ici que viendra la survie et l'invention du nouveau modèle de développement, celui du développement durable. » (dépêche AFP, 9 janvier)
(2) Mao Zedong, Intervention à
la Conférence de Travail du Comité Central du Parti Communiste Chinois du 9 août 1962 à Beidahe
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