
Lorsque je suis sorti du Yugong Yishan samedi dernier, il était six heures du matin et l’aurore qui se présentait à mes yeux était typiquement pékinoise : un énorme soleil pourpre dilaté dans la brume et n’éclairant que lui-même déchirait le filtre épais du smog. Le Yugong Yishan [1] est une salle de concert du district de Chaoyang, au nord du Stade des Travailleurs.
Ce soir-là, c’était une soirée hip-hop, avec un concert de
Ce manque d’authenticité à la base (dans la mesure où ces nouvelles sous-cultures sont des « produits » d’importation) crée un risque accru de commercialisation, de corruption, d’embourgeoisement desdites sous-cultures, car aucun artiste local ne peut, pour les protéger, en redendiquer la paternité d’une manière ou d’une autre ou en retrouver chez lui les racines. Si le hip-hop est arrivé en Chine au moment où, aux Etats-Unis, il était déjà dans un stade de décomposition avancée, est-il seulement possible de revenir à des bases saines – puisque ces bases, pour le public chinois, n’ont tout simplement jamais existé ?
Et pourtant. Et pourant ce que j’ai vu ce soir a mis à mal tous mes préjugés, et le spectacle auquel j’ai assisté était bien meilleur que celui auquel je m’attendais. Du vrai hip-hop, vif, agressif, couillu, pur et dur – rien à voir avec Jay Chou [2]. Des DJ’s virtuoses, des MC’s talentueux et ayant intégré l’esprit du mouvement jusqu’au plus profond d’eux-mêmes ; ce sont des choses qui se sentent. Je retrouvais l’atmosphère des soirées hip-hop de ma prime jeunesse (si je puis dire), alors que les intérêts commerciaux n’avaient pas encore abâtardi notre art, alors que les gens s’engageaient par plaisir et par passion – Peace, love, unity and having fun chantait Afrika Bambaata en fondant la mythique Zulu Nation – un âge d’or où venait qui voulait, où chacun s’essayait aux « quatre catégories » [3] dans une ambiance festive et créative où la violence des mots et des gestes avait pris la place de la violence réelle, où le ton était à la fois à la révolte et à la fraternité [4].

Par contre, je ne peux m’empêcher de constater qu’il existe un gouffre entre les artistes et le public. Je l’avais déjà remarqué dans les soirées punk où, sur une salle bien remplie, seule une petite demi-dizaine de spectateurs pogotaient. Dans les soirées hip-hop pékinoises, j’ai ressenti la même impression : hocher vaguement la tête sur le rythme constituait déjà en soi un sommet d’audace et de laisser-aller ! Cela m’a rappelé un texte du blog de Camille au sujet du Midi Festival (festival de musique underground) ; elle avait photographié quelques jeunes punks portant toute la panoplie du genre et elle les présentait comme « quelques hooligans enlacés qui n'ont de méchant que les piques de leurs blousons, et encore, je suis sûre qu'ils les émoussent pour ne blesser personne »...
Les jeunes que je voyais dans cette soirée au Yugong Yishan ressemblaient plus à des oursons qu’à de véritables bad boys, et quant aux casquettes et aux baggys qu’ils portaient, ils avaient plus l’air sur eux de déguisements que de vêtements du quotidien. Je ne doute pas, toutefois, que dans un moment d’exaltation, ils soient pris par la ghetto attitude, jurent comme des malpolis, écrivent sur les palissades au crayon de couleur, fument des cigarettes sans filtre, critiquent leurs mères et se battent à coups de tessons de bouteilles d’eau minérale en plastique recyclable. Trève d’ironie. Il ne s’agit pas de s’aligner sur un quelconque modèle américain ou européen (j’ai suffisamment expliqué sur ce blog ce que je pensais de ce suivisme), et la véritable gageure serait au contraire de fonder un hip-hop spécifiquement chinois – ce qui est en voie d’être réalisé.
Cette fracture qui existe actuellement entre les artistes underground et leur public est regrettable, car le milieu regorge de talents de toutes sortes, mais ceux qui sont capables d’apprécier toute cette belle énergie à sa juste valeur sont encore peu nombreux. Ce qui explique les difficultés à organiser des concerts, à sortir des disques sur le marché, et – encore plus – à accéder aux grands médias tout-public, ces derniers se bornant à diffuser à haute dose une pop aseptisée et insupportable. Dans les gigantesques shows télévisés qui durent des heures et réunissent un public nombreux (pas seulement derrière le téléviseur, je pense aussi aux foules qui se trouvent sur place pendant l’enregistrement), des chanteurs insipides et efféminés se produisent dans des play-back larmoyants tandis que les spectateurs agitent dans un rythme lent des ballons fluorescents ou de petite torches lumineuses et colorées qu’on leur a remis préalablement, arborant un sourir béat d’enfant sage devant un récital de l’Armée du Salut... une vision orwellienne. Dans la soirée dans laquelle je me trouve, le public semble encore un peu sous l’influence des grand-messes de CCTV, se demandant peut-être où sont passés les ballons, mais je remarque aussi au premier rang un noyau dur qui semble constitué de vrais fans enthousiastes et plein d’entrains.
Le chinois est une langue qui convient vraiment bien au rap, cela donne à la fois une impression de cadence et de fluidité. Les MC’s de Section 6 sont parfaitement à leur aise, ils improvisent, alignant les rimes et se livrant même à un clash [5] déroutant, dans la plus pure tradition hip-hop. Ce retour aux sources m’a fait un grand bien et j’ai passé une très bonne soirée. Je vous expliquerai la prochaine fois pourquoi elle a fini si tard et comment j’ai été amené moi-même à y prendre le micro.

[1] Yugong Yishan fait référence à une légende chinoise très connue dans laquelle un homme nommé Yugong entreprend de démonter une montagne pierre après pierre. Comme ses amis lui représentent l’énormité de la tâche, il leur répondait que ses enfants, ses petits-enfants et ses descendants poursuivraient cette démolition jusqu’à ce que la montagne soit complètement applanie. Mao Zedong rappelait souvent cette histoire car elle enseigne que rien n’est impossible aux hommes de bonne volonté, que l’homme peut défier les forces même de la nature et que plusieurs générations doivent être sacrifiées avant que l’objectif soit atteint – trois points de doctrine essentiels du maoïsme.
[2] chanteur pop chinois très célèbre utilisant souvent dans ses chansons un phrasé inspiré de la scansion hip-hop
[3] Les quatre catégories du hip-hop sont le rap (chant), le DJing (aux platines), la danse (breakdance, smurf, electro-boogie, etc.) et le graffiti.
[4] L’objectif premier d’Afrika Bambaata en mettant en place le mouvement hip-hop, autour de 1975, était de mettre fin aux guerres de gangs qui ensanglantaient Harlem et de remplacer ces rivalités meurtrières par des rivalités artistiques, pacifiant ainsi le ghetto et le fédérant par la même occasion contre ses ennemis communs (police, racisme, exploitation capitaliste) dénoncés dans les textes de rap.
[5] Le clash est une joute verbale entre deux MC’s (rapeurs) consistant à rivaliser en rap, chacun à tour de rôle et en improvisation, dans un dialogue rimé et comique où chaque adversaire fait sa propre apologie et tente de tourner l’autre en ridicule.

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