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« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

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littérature

Samedi 21 octobre 2006

                                          

Je viens de terminer les Antimémoires de Malraux, un livre autobiographique dans lequel le grand écrivain revient sur les rencontres humaines qui l’ont marquées à travers le monde. L’auteur de La Condition Humaine (roman sur la Révolution chinoise à lire absolument) révèle également ici une autre de ses facettes : celle du diplomate. Premier ministre sous le général de Gaulles, il nous raconte ses voyages, en Inde, en Chine, et ailleurs, et sa rencontre avec les grands hommes d’Etat qui ont marqué l’histoire, et il nous les présente essentiellement sous un œil humain.

« Ce qui m’intéresse, dans un homme quelconque, c’est la condition humaine ; dans un grand homme, ce sont les moyens et la nature de sa grandeur ; dans un saint, le caractère de sa sainteté. Et quelques traits, qui expriment moins un caractère individuel, qu’une relation particulière avec le monde. » 

 (p.22)

Pourquoi parler d’antimémoires ? Au début du livre, Malraux revient sur les différentes genres autobiographiques qui ont parsemé l’histoire littéraire (confessions, mémoires, journaux intimes, etc.), de Saint Augustin à Chateaubriand en passant par Rousseau et… le général de Gaulle. Lui veut essayer autre chose : écrire des antimémoires pour raconter des antidestins.

« Pourquoi me souvenir de César, pourquoi m’intéresser à Nehru, à Mao ? Mais enfin, l’une des plus hautes qualités d’un homme qui n’est pas un animal, c’est d’être capable d’admiration. Si vous préférez admirer Gandhi plutôt que Nehru, je n’ai pas d’objection. Mais je ne vais pas perdre votre temps à vous expliquer ma relation avec les hommes de l’Histoire. Disons simplement que pour moi, ces hommes, comme les grands artistes, comme les aventuriers de jadis sur un autre plan, sont des hommes de l’antidestin. » 

 (p.427-428)

                                                                        André Malraux

Dans d’autres chapitres, il parle de souvenirs plus lointains : la Résistance. Sauvé de justesse d’une fosse dans laquelle il est tombé avec son char sous une pluie d’obus, il échappe quelques années plus tard – alors qu’il est devenu commandant d’une bande de maquisards très bien organisés – à un peloton d’exécution nazi, et ne doit sa survie qu’à l’arrivée inopinée de la Libération. Cette histoire, authentique et haletante, se lit comme une aventure. Malraux, comme Jean Moulin, représente le héros type de la Résistance française sous l’Occupation ; les deux hommes se sont d’ailleurs retrouvés au Panthéon…

Une fois la France libérée, c’est la reprise des luttes politiques. Les anciens collaborateurs sont voués aux gémonies, souvent persécutés, et les anciens militants de la Résistance se divisent de plus en plus, spécialement entre gaullistes et communistes. Malraux, qui se définit comme « libéral » (dans un sens qui semble remonter à une très lointaine préhistoire et qui ne veut malheureusement plus dire grand-chose aujourd’hui), fait pourtant preuve d’une compréhension très lucide à l’égard du communisme, une compréhension qui révèle mieux que tout autre chose son envergure de grand homme politique. ¨

Un des premiers en Europe, il a compris qu’inévitablement, pour des raisons historiques bien précises, à l’internationalisme communiste hérité de Marx allait succéder un national-communisme, personnifié dans un premier temps par Staline, puis par Mao, Tito, Ho Chi-Minh et les autres. Il comprend que « le socialisme dans un seul pays » n’est pas une hérésie contre-révolutionnaire mais une vision politique pragmatique, prise en conformité avec les intérêts du siècle (notamment les luttes de libération nationale et de décolonisation) et la sensibilité des peuples opprimés. Il écrit :

« Depuis quelques semaines, on lisait dans la Pravda , pour la première fois, les mots : notre patrie soviétique. Chacun a compris. Et j’ai compris que tout se passait comme si le communisme était le moyen enfin découvert par la Russie pour assurer dans le monde sa place et sa gloire : une orthodoxie ou un panslavisme qui aurait réussi… »

(p.128)

                                                                                                                                    le général de Gaulle

 

 

 Un des exemples qu’il développe est celui du Viêt-Nam, au plus fort de la guerre qui l’oppose aux Etats-Unis. Il trace un portrait touchant d’Ho Chi-Minh, le petit paysan devenu leader national, et en parle en ces termes :

« Il s’est formé dans un milieu où le romanesque communiste aux grands cheveux […] existait encore. L’Oncle Ho a étudié Marx – et surtout Lénine – plus tard. Lénine avant Marx. Avec le temps, son vocabulaire est devenu… national-confucianiste. » 

  (p.442)  

Il dira à peu de choses près la même chose au sujet de Mao. Je me suis souvenu en lisant cela d’un souvenir que nous avait raconté Armand Gatti il y a quelques années. Invité un jour à la table de Mao, dont il était un grand admirateur, il lui avait demandé : « Qu’est-ce qui a fait la révolution en Chine ? » et Mao lui avait répondu : « Le théâtre. » Gatti avait d’abord pensé à une simple courtoisie à son attention (car il était metteur en scène), mais l’interprète, énigmatique, lui avait dit : « N’oubliez pas qu’avant d’être communiste, notre révolution est chinoise… » L’allusion au théâtre faisait référence à un épisode de la Longue Marche dont je ne me souviens plus exactement (il s’agissait du passage d’un pont sous le feu des ennemis), mais ce qui est à retenir, chez Malraux comme chez Gatti, c’est que partout où le communisme est apparu (et spécialement en Chine), il s’est adapté de très près aux conditions nationales afin de s’inscrire véritablement dans la situation historique qui l’a vu naître et dont il a fait son terreau. A cet égard, l’URSS fut certainement le pays communiste le plus orthodoxe, et cette orthodoxie, cet aspect doctrinal, expliquent plusieurs de ses échecs.

Marx imaginait une révolution prolétarienne urbaine, et c’est l’inadéquation de cette vision à la réalité russe qui a fait échouer la révolution en 1905. En se transformant en révolution agraire, elle a pu avoir lieu en Chine – une prise de distance par rapport à la doctrine était donc nécessaire. Et si le modèle du grand frère soviétique n’a pas tenu longtemps en Chine, c’est que les deux pays n’étaient pas confrontés aux mêmes réalités. Je ne le dis pas par provocation, mais peut-être était-il plus raisonnable en Chine à cette période de brandir le Petit Livre Rouge que le Manifeste de Marx – car la doctrine doit sans cesse être recontextualisée.

                                                                                                                                     Mao à sa table de travail

 L’épopée maoïste, d’ailleurs, doit plus à son caractère chinois – son caractère de libération nationale – qu’à son caractère marxiste dans la glorification qui en a été fait par le peuple, comme Malraux l’explique bien :

« Pour les millions d’hommes agglomérés sur le rocher de Hong Kong, l’immensité qui s’étend derrière la barre noire de l’horizon n’est pas le pays des communes populaires, des hauts fourneaux individuels et des usines géantes, ni même de la bombe atomique, c’est le pays de la Longue Marche et de son chef ; comme la Russie , au-delà de l’arc de triomphe de Niegoreloïe, n’était pas le pays des kolkhozes, mais celui de Lénine et de la Révolution d’Octobre. » 

 (p.485)

Malraux parcourt les hauts lieux de la Chine. Il fait le pèlerinage au Yenan, ce voyage toujours très populaire aujourd’hui, point d’orgue de ce qu’on appelle de nos jours le « tourisme rouge ». Arrivé devant les grottes vétustes où Mao et ses hommes ont séjourné plusieurs années dans des conditions précaires, fondant l’utopique et éphémère petite République soviétique de Chine, il s’écrie : « Voici donc Sparte ! » Vraiment, Staline ne savait pas de quoi il parlait lorsqu’il affirmait que les hommes du Yenan étaient « des communistes de margarine »… Yenan, c’est le camp retranché des guérilleros d’une nouvelle Chine, c’est la retraite forcée des ascètes rouges, c’est la promesse d’une victoire éclatante dans les conditions d’un ermitage… Mais je dois rendre la parole à Malraux.

Sparte, il la trouve partout dans la Chine populaire. Il parle du « sourire spartiate des vendeuses » dans de grandes coopératives où « même les jouets sont austères ». Et ce côté spartiate, malgré l’amélioration du niveau de vie et l’état de paix, on le trouve toujours dans la Chine d’aujourd’hui : militarisation de tous les échelons de la société, respect pour les attitudes martiales, travailleurs marchant presque au pas en portant leur instrument (pelle, pioche, balai) sur l’épaule… C’est quelque chose qui me frappe chaque jour.

                                                                                                                            le Premier ministre Chou En-laï

 Avec une grande acuité, Malraux prévoit les événements qui vont avoir lieu peu après l’écriture de son livre : la Révolution culturelle. Dans une discussion avec Mao, il sait lire entre les lignes et prévoit l’ouragan qui va déferler bientôt sur la Chine  :

« Il y a vingt cinq millions de jeunes communistes, dont presque quatre millions sont des intellectuels ; ce que Mao vient de dire suggère, et sans doute annonce, une nouvelle action révolutionnaire comparable à celle que suscita les Cent Fleurs, puis leur répression. Que veut-il ? Lancer la jeunesse et l’armée contre le Parti ? » 

 (p.546)

Lancer la jeunesse contre le Parti… Diriger depuis le sommet du pouvoir une révolte contre le pouvoir lui-même : telle était en effet le modèle très particulier d’insurrection que Mao avait imaginé, modèle certainement unique dans l’histoire des révolutions. Malraux attribue ces paroles à Mao :

« Il y a toute une jeunesse dogmatique, et le dogme est moins utile que la bouse de vache. On en fait ce qu’on veut, même du révisionnisme ! Quoi qu’en pense votre ambassadeur, cette jeunesse présente des tendances dangereuses… Il est temps de montrer qu’il y en a d’autres. » 

 (p.560)

                                                                                                                           Ho Chi-Minh, leader révolutionnaire du Viet-Nam

 C’est hélas précisément ce qu’il ne parviendrait pas à montrer… Mais il n’est pas inutile de rappeler que le fanatisme de certains gardes rouges pendant cette période – celui, justement, d’une « jeunesse dogmatique » – n’a jamais été voulu comme tel par Mao, qui, de toute évidence, a perdu le contrôle d’un mouvement qu’il pensait pouvoir superviser jusqu’au bout. Et Malraux, confiant malgré tout, lui répond en ces termes :

« L’Asie du XIXe siècle semble frappée d’une décadence que le colonialisme ne suffit pas à expliquer. Le Japon s’est occidentalisé le premier, et on a prophétisé qu’il s’américaniserait très vite. La vérité est que, malgré les apparences, il est resté profondément japonais. Vous êtes en train de refonder la Grande Chine , Monsieur le Président ; c’est manifeste dans les tableaux et les affiches de propagande, dans vos poèmes, dans la Chine elle-même, avec le côté militaire que lui reprochent les touristes… » 

 (p.541-542)

L’aversion anti-américaine est alors à son paroxysme en Chine. Malraux rencontre Chou En-lai, alors Premier ministre, et ce dernier lui explique que toute négociation avec l’ennemi impérialiste est désormais exclue, surtout depuis les événements du Viêt-Nam. Ses paroles, dignes de celles d’un militant altermondialiste d’aujourd’hui, annoncent l’anti-impérialisme moderne et la conscience que nous avons actuellement de l’omniprésence américaine et de la nécessité d’y mettre fin au nom de la souveraineté des peuples :

« Nous ne négocierons ni sur le Viêt-Nam, ni sur autre chose, tant que les Américains ne seront pas rentrés chez eux. Il ne s’agit pas seulement de quitter Saigon, mais de démanteler les bases de Saint Domingue, de Cuba, du Congo, du Laos, de la Thaïlande , les rampes de lancement du Pakistan et d’ailleurs. Le monde pourrait vivre en paix ; s’il ne le peut pas, c’est à cause des méfaits des Américains, qui sont partout, et créent des conflits partout. En Thaïlande, en Corée, à Taiwan, au Viêt-Nam, au Pakistan – j’en passe – ils subventionnent ou arment contre nous 1 700 000 hommes. Ils deviennent les gendarmes du monde. Pour quoi faire ? Qu’ils rentrent chez eux, le monde retrouvera la paix. » 

 (p.521)

                                                                                        le maréchal Chen-Yi

Le maréchal Chen-Yi, que Malraux rencontre peu avant, est de la même opinion, mais il reste optimiste – cette situation post-coloniale ne peut pas durer indéfiniment :

« La perte d’un domino de mah-jong ne détruit pas le jeu de celui qui le perd. Et les Etats-Unis ne pourront pas maintenir indéfiniment des troupes à l’étranger ; ils seront un jour ou l’autre contraints d’évacuer Taïwan et Berlin-Ouest. » 

 (p.504)

Au départ de la Chine , Malraux se tourne une dernière fois vers Pékin, et pense à l’avenir. Le monde change, la Chine est entrée dans le jeu international, et par la porte entrouverte, elle pourrait bien faire passer avec elle la multitude des damnés de la terre qui attendent eux aussi leur heure…

« Les sous-développés sont beaucoup plus nombreux que les pays occidentaux, et la lutte a commencé dès que les colonies sont devenues des nations. […] Il s’agit des immenses espaces du malheur contre le petit cap européen, contre la haïssable Amérique. Les prolétariats rejoindront les capitalismes, comme en Russie, comme aux Etats-Unis. Mais il y a un pays voué à la vengeance et à la justice, un pays qui ne déposera pas les armes, qui ne déposera pas l’esprit avant l’affrontement planétaire. Déjà trois cent ans d’énergie européenne s’effacent ; l’ère chinoise commence. » 

 (p.561)

 

référence : André Malraux, Antimémoires, Folio, 1972, 634 pages

Par David L'Epée
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Dimanche 12 novembre 2006

Pour quelques semaines, les dimanches du blog seront consacrés à la littérature – de Chine ou sur la Chine.

 

Je commence cette semaine avec Les Treize Pas, un roman de Mo Yan.

 

Ce roman, sorte de comédie noire, à la fois réaliste et assez fantaisiste, raconte le quotidien de deux familles de professeurs de lycée souffrant d’une mauvaise condition sociale et de divers problèmes relationnels. Un jour, un de ces professeurs s’évanouit en chaire ; considéré comme mort, on l’envoie à la morgue. Mais il est vivant, et comprend vite que ses supérieurs cherchent à le faire passer pour mort afin de faire de lui un martyre et d’attirer l’attention du gouvernement et de l’opinion publique sur la condition misérable des professeurs de lycée... Par solidarité professionnelle, il se prête au jeu.

 

Avec la complicité de l’esthéticienne de la morgue, qui est la femme de son voisin (l’autre professeur), il s’évade du funérarium et se réfugie chez ses bienfaiteurs. L’esthéticienne met alors à profit ses talents de chirurgienne esthétique pour échanger les visages des deux hommes et permettre au prétendu mort de reprendre son travail au lycée sous l’identité de son voisin, alors que son mari tenterait de faire fortune dans le commerce – ce à quoi sa femme l’a toujours poussé.

 

La situation se complique quand le gardien du zoo voisin découvre les infidélités conjugales de l’esthéticienne et menace de la dénoncer ; elle est obligée d’accepter un marché douteux : lui apporter  toutes les nuits les restes humains du funérarium pour nourrir ses deux petits du gardien, deux lionceaux nés d’un croisement étrange, qui ne veulent plus manger que de la chair humaine. En échange, l’esthéticienne et sa famille sont fournis à volonté en viande animale, denrée de plus en plus chère sur le marché.

 

Sur cette trame se tissent nombre de complications : la vieille mère paralysée de l’esthéticienne retrouve par miracle l’usage de ses jambes ; l’esthéticienne est chargée par le Parti de faire maigrir le cadavre de son ancien amant, un haut responsable politique, pour donner au peuple l’image d’une vie austère consacrée au devoir ; la femme du professeur “décédé”, métisse sino-russe, devient une haute responsable de la fabrique de boîtes de lapins dans laquelle elle travaille mais doit subir les avances de son voisin (en qui elle n’arrive pas à reconnaître son mari) qui semble n’avoir aucun respect pour son deuil ; l’ancien professeur lancé dans le commerce, incapable de faire fortune, se livre au trafic de cigarettes et finit arrêté par la police ; le gardien de zoo se suicide après le massacre de ses deux lionceaux par des trafiquants de fourrure – et au final tout finit dans un bain de sang à peu près pour tout le monde.

 

Mo Yan, qui a décidemment pris parti pour le négativisme et le refus de tout accomodement avec la société chinoise (on jugera cette attitude comme on voudra) livre une fois de plus, comme il l’avait déjà fait dans d’autres romans, le portrait d’individus veules, faibles, complexés et découragés. Là aussi, comme dans ses précédents livres, ce sont les femmes, figures matriarcales, autoritaires, viriles presque, qui les sauvent des situations les plus désespérées et qui font, à proprement parler, marcher la société. Je ne suis pas sûr qu’on puisse trouver ses romans en Chine...

 

Dans un registre plus classique et moins humoristique, je vous conseille le très bon Beaux Seins Belles Fesses (2004), toujours de Mo Yan, un roman-fleuve qui raconte l’histoire d’une famille d’un village traversée par les grands bouleversements du XXe siècle : de la résistance anti-japonaise au communisme en passant par la dictature du Kuomintang. Un très bon livre pour qui veut plonger dans la littérature chinoise contemporaine.

 

Je vous proposerai dimanche prochain un extrait des Treize Pas.

                                     Mo Yan, Les Treize Pas, Seuil, 1995, 410 pages

Par David L'Epée
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Dimanche 19 novembre 2006

Je vous ai présenté dimanche passé le roman Les Treize Pas, de l’écrivain contemporain Mo Yan. Pour vous donner une idée plus précise de ce livre et de son style, je vous en propose ici un passage.

                                                            

 

Il s’agissait d’une héroïne, une femme assez belle, qui n’était pourtant pas ouvrière à l’usine pharmaceutique, mais employée à la filature de la ville. Un incendie s’étant déclarée dans son entreprise, elle s’était courageusement sacrifiée pour sauver le bien de l’Etat. Son mari était un lieutenant de l’Armée de Libération. [...] Quand les journaux et la télévision se sont mis à porter aux nues l’ouvrière carbonisée pour avoir voulu sauver quelques bobines de fils, tous ceux qui avaient avec cette jeune héroïne, qui s’est sacrifiée pour la patrimoine national, un rapport quelconque, sont devenus des interlocuteurs recherchés par les médias. L’attention s’est bien sûr portée en premier lieu sur le lieutenant de l’Armée de Libération. Ses souvenirs de la jolie morte ont fait les délices de milliers de paires d’yeux et d’oreilles. Avec délectation, il faisait étalage de sa glorieuse douleur.

 

« Voici ce qu’elle m’a dit quand, pour la première fois, nous nous sommes rencontrés au bord de la rivière : quand le bien du peuple et du Parti sont en danger, il nous faut, comme le combattant révolutionnaire Jiang Xueqin, aller de l’avant en gardant la tête haute et le coeur ferme. Au cours de notre nuit de noces, épaule contre épaule, jusqu’à l’aube, ensemble nous avons étudié Servir le Peuple, ce splendide texte du Président Mao. Elle me faisait réciter En Souvenir de Norman Bethune et m’interdisait l’entrée de son lit si je me trompais d’un caractère... Souvent, elle ne gardait pas tout son argent sur elle. Par deux fois, elle a plongé dans la rivière pour sauver des enfants qui avaient perdu pied. »

 

Le mari d’une héroïne ne saurait mentir. Vérités d’acier à l’appui, il démontrait aux habitants de la ville un principe inébranlable : un héros a toujours été héroïque.

 

Si bien que lui aussi s’est transformé en héros. Il s’est mis à porter des uniformes tirés à quatre épingles, des souliers brillants comme la meilleure houille et à ganter ses mains d’un blanc tirant sur le bleu. Entre les universités, les usines, divers organismes et les écoles maternelles, il faisait la navette, rapportant à tous les faits et gestes exemplaires de son épouse, et ne cessant de s’améliorer. On en était au point où l’unité de travail qui ne l’aurait pas convié à venir donner une conférence se serait couverte de honte et attiré bien des ennuis. C’était pourtant la vérité : personne n’obligeait personne à l’inviter.

 

Debout dans le grand hall du “Joli Monde”, il s’est adressé à tout le personnel du funérarium. C’était déjà l’époque où il n’avait plus besoin que son cerveau dicte à ses lèvres, il disait ce qu’il avait à dire par la seule force de l’habitude. Quand il fallait pleurer, ses yeux se souvenaient de verser des larmes ; quand il fallait gémir, une plainte montait toute seule de sa gorge.

 

L’humanité a besoin de modèles à admirer : un pays sans héros n’est pas vraiment un pays, et les gens qui ne vénèrent pas les êtres d’exception ne sont pas tout à fait humains. Les employées des pompes funèbres étaient toutes en train de couver des yeux l’époux de l’ouvrière sacrifiée. Toutes, sauf Li Yuchan, qui, sous l’emprise de quelque force aussi irrépressible que le destin, ne voyait que le visage de la femme carbonisée. La salle sentait le cadavre grillé. Une odeur si puissante qu’elle vous aurait flanqué le vertige, tes oreilles sifflaient, ton ventre était gonflé de gaz, quand toutes ces petites filles se sont mises à pleurer, elles qui ne rêvaient que de combler le vide laissé par sa disparition, de se glisser sous sa couette et de s’imbiber contre le corps qu’elle avait enlacé d’un peu de son héroïsme...

 

(p. 116-117)

 

Mo Yan, Les Treize Pas, Seuil, 1995, 410 pages

Par David L'Epée
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Dimanche 26 novembre 2006

 

Dans notre rubrique littéraire de ce dimanche, je voudrais proposer à votre réflexion une tendance de la littérature qui est presque inexistante dans nos pays mais qui a eu une grande importance dans d’autres pays : le réalisme socialiste. Apparu pour la première fois en URSS après la Révolution d’Octobre, il a été conçu à la fois comme une nouvelle expression artistique, authentiquement populaire, et comme un instrument de propagande. Appliquée à la littérature, à la peinture, au cinéma et aux autres formes d’art, le réalisme socialiste est devenu l’expression artistique par excellence des Etats socialistes, la Chine y compris.

 

Cette forme d’expression est considérée comme un art révolutionnaire pour deux raisons : d’une part parce qu’en créant quelque chose de tout à fait novateur, elle fait table rase des oeuvres anciennes, et d’autre part parce que le sujet principal, la préoccupation unique de cet art, c’est la vie ouvrière. Il a pour but de s’adresser à l’homme du peuple et de lui représenter la vie de l’homme du peuple. Ses tableaux représentent, presque invariablement, des paysans labourant, des ouvriers à l’ouvrage, des soldats sur le front, tandis que ses romans – qu’on qualifierait certainement aujourd’hui de romans de gare – racontent l’histoire édifiante des familles du petit peuple, en vantant les mérites qu’on attendait d’elles : goût du travail, humilité, vertus domestiques, zèle révolutionnaire.

 

Par son réalisme parfois très cru, cette littérature n’est pas sans faire penser à ce qu’on a appelé, en France, le courant naturaliste, personnifié par Zola ou par le Maupassant des débuts. A une différence près : les naturalistes parlaient eux aussi de la vie du peuple, de la pauvreté même, mais avec des couleurs sombres, en mettant l’accent sur les vices de la société et de l’âme humaine. La littérature réaliste socialiste fait l’inverse : elle chante la vertu du travailleur et l’harmonie de la nouvelle société – sauf, bien sûr, quand, à l’image des « exposés d’amertume » chinois, elle se replonge dans le passé pour mieux rappeler à ses lecteur à quel point il était horrible et à quel point ils ont de la chance de vivre sous un nouveau régime.

                                                            Exemple de sculpture réaliste-socialiste sur la place Tian an men

La justification théorique de cet art « authentiquement prolétarien » est donc très intéressante, mais, à mon humble avis, elle ne vaut pas grand chose sur le plan artistique, et ses réalisations littéraires et picturales, malgré quelques prouesses purement techniques, font preuve au final d’une grande pauvreté.

 

Pour ce qui est du cinéma, je nuancerais un peu mon jugement. Le réalisme socialiste produit des films très peu innovants et très convenus, mais non dénués d’un charme un peu désuet qui, personnellement, me plaît beaucoup. Je regardais il y a quelques jours, sur CCTV (la principale chaîne de télévision chinoise) un film de 1960 intitulée La Famille Révolutionnaire et racontant l’histoire d’une famille de communistes chinois luttant dans la clandestinité contre le pouvoir d’occupation du Kuomintang. Au menu : dévouement, héroïsme et patriotisme.

 

Une des dernières scènes montre la mère de famille, emprisonnée avec son fils, à qui on propose de laisser la vie sauve à ce dernier si elle révèle le lieu où se trouve le quartier général des résistants communistes. Elle refuse obstinément, et le plan suivant nous montre le fils, un grand sourire d’amour filial aux lèvres, marcher vers le peloton d’exécution la main sur le coeur en adressant un dernier adieu reconnaissant à sa mère – cette si bonne mère qui n’a pas trahi le Parti en succombant à la tentation contre-révolutionnaire et petite-bourgeoise de l’attachement maternel... On portera le jugement que l’on veut sur ce type de conceptions morales – là n’est pas mon propos – mais ce film, malgré son conformisme, m’a beaucoup ému. Il faut aussi rappeler que quelques cinéastes, en URSS, ont su sortir du lot, dépasser le réalisme socialiste, et produire des oeuvres réellement originales et d’une haute qualité artistique – je pense à Eisenstein.                    

                                                                      Eisenstein : le dépassement du réalisme socialiste  

Selon certains historiens, le développement du réalisme socialiste en URSS aurait été davantage le fait de Staline que de Lénine, car ce dernier, dans un texte sur lequel je n’arrive pas à remettre la main, pensait que le but culturel de la Révolution n’était pas de créer une Proletcultur, sous-culture prolétarienne artificielle qui la maintiendrait dans ses barrières de classe, mais au contraire de lui ouvrir le plus largement possible l’accès à la grande culture, comprenez la culture classique, réservée jusqu’ici à la bourgeoisie. Promotion culturelle, sensibilisation populaire pour les arts classiques, entrée gratuite dans les musées et les théâtres : telle était la vision culturelle que Lénine projetait pour le peuple. Le réalisme socialiste n’a pas grand chose à voir avec ça.

 

Pour comprendre les sources du réalisme socialiste chinois, il faut se référer à un texte de Mao très connu datant de mai 1942 et intitulé Interventions aux Causeries sur la Littérature et l’Art à Yenan. Il y explique la chose suivante :

 

Nous exigeons l’unité de la politique et de l’art, l’unité du contenu et de la forme, l’unité d’un contenu politique révolutionnaire et d’une forme artistique aussi parfaite que possible. […] Il faut que nos écrivains et nos artistes s’acquittent de cette tâche, il faut qu’ils changent de position et passent graduellement du côté du prolétariat, du côté des ouvriers, des paysans et des soldats, en allant parmi eux, en se jetant au cœur de la lutte pratique, en étudiant le marxisme et la société. C’est seulement ainsi que nous aurons une littérature et un art qui puissent servir réellement les ouvriers, les paysans et les soldats, une littérature et un art authentiquement prolétariens. »

 

Une des plus grandes erreurs tactiques de Mao, en matière de culture, fut certainement de confier la responsabilité de la politique culturelle à son épouse, Qiang Qing, ancienne comédienne de seconde zone, qui avait des idées très arrêtées sur ce que devait être l’art et qui poussa l’application du réalisme socialiste à son point le plus extrême, et ce de manière très autoritaire, allant bien plus loin même que tout ce qui avait pu être fait en URSS. Il suffit, pour le convaincre, de parcourir les livrets des pièces écrites durant la Révolution culturelle pour l’Opéra de Pékin, c’est assez stupéfiant. 

                                                                                          Mao et Qiang Qing à l’époque de Yenan

 

Vous me demanderez pourquoi je classe ce billet dans la rubrique « littérature » et non pas dans la rubrique « histoire », alors que je me suis engagé, dans cette rubrique dominicale, à me concentrer sur la littérature contemporaine ?  

 

Et bien tout simplement parce que le réalisme socialiste n’est pas mort en Chine. Non seulement il existe toujours, mais il est vivement encouragé par le gouvernement.  

 

Mais je vous parlerai de cela dimanche prochain.

Par David L'Epée
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Dimanche 3 décembre 2006

Dans Retour d’URSS, le livre-choc qu’André Gide ramena de son voyage en Union Soviétique et qui le fit se désolidariser définitivement du régime stalinien (et du même coup ostracisé par le PCF), il livre une réflexion intéressante sur l’art et sur le danger que couraient les artistes russes s’ils se laissaient guider uniquement par les impératifs du réalisme socialiste :

« Le triomphe de la révolution permettra-t-elle à ses artistes d’être portés par le courant ? Car la question se pose : qu’adviendra-t-il si l’Etat social transformé enlève à l’artiste tout motif de protestation ? Que fera l’artiste s’il n’a plus à s’élever contre, plus qu’à se laisser porter ? Sans doute, tant qu’il y a lutte encore et que la victoire n’est pas parfaitement assurée, il pourra peindre cette lutte et, combattant lui-même, aider au triomphe. Mais ensuite… [...]

 

Tombait sous l’accusation de formalisme tout artiste coupable d’accorder moins d’intérêt au fond qu’à la forme. Ajoutons aussitôt que n’est jugé digne d’intérêt (ou plus exactement n’est toléré) le fond que lorsqu’incliné dans un certain sens. L’œuvre d’art sera jugée formaliste dès que pas inclinée du tout et n’ayant par conséquent plus de « sens » (et je joue ici sur le mot « sens »). [...]

 

Le grand nombre, et même composé des éléments les meilleurs, n’applaudit jamais à ce qu’il y a de neuf, de virtuel, de déconcerté et de déconcertant, dans une œuvre ; mais seulement à ce qu’il y peut déjà reconnaître, c’est-à-dire la banalité. Tout comme il y avait des banalités bourgeoises, il y a des banalités révolutionnaires ; il importe de s’en convaincre. Il importe de se persuader que ce qu’elle apporte de conforme à une doctrine, fût-elle la plus saine et la mieux établie, n’est jamais ce qui fait la valeur profonde d’une œuvre d’art, ni ce qui lui permettra de durer ; mais bien ce qu’elle apportera d’interrogations nouvelles, prévenant celles de l’avenir ; et de réponses à des questions non encore posées.

 

Je crains fort que quantité d’œuvres, toutes imprégnées d’un pur esprit marxiste, à quoi elles doivent leur succès aujourd’hui, ne dégagent bientôt, au nez de ceux qui viendront, une insupportable odeur de clinique ; et je crois que les œuvres les plus valeureuses seront celles seules qui auront su se délivrer de ces préoccupations-là. Du moment que la révolution triomphe, et s’instaure, et s’établit, l’art court un terrible danger, un danger presque aussi grand que celui que lui font courir les pires oppressions du fascisme : celui d’une orthodoxie. L’art qui se soumet à une orthodoxie, fût-elle celle de la plus saine des doctrines, est perdu. Il sombre dans le conformisme. Ce que la révolution triomphante peut et doit offrir à l’artiste, c’est avant tout la liberté. Sans elle, l’art perd signification et valeur. »

Par David L'Epée
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Lundi 4 décembre 2006

Après avoir, hier, donné la parole à André Gide qui nous a présenté un réquisitoire sévère contre le réalisme socialiste dans les arts, laissons, par souci d’équité, s’exprimer l’opposition. Elle s’exprimera par la voix d’Aragon, resté quant à lui fidèle jusqu’à la fin au PCF et au soutien à l’URSS. Dans un texte intitulé La Souris Rouge datant de 1933, il évoque, sans le nommer, ce que devrait être la poésie réaliste-socialiste en s’attaquant à la poésie bourgeoise et aux imposteurs de la fausse poésie prolétarienne.

 

Entre Gide et Aragon, je vous laisse faire votre choix...

 

 

Pourtant, cette nécessité sociale de la poésie, confusément, se fait sentir, et dans les cadres du système économique, les thèmes de la vie ouvrière et paysanne, parfois même de la lutte ouvrière et paysanne, pénètrent la poésie de certains écrivains en prose ou en vers. Toutes considérations de talent mises à part, pour le plus grand nombre, ces poètes sont souvent des bourgeois plus avisés ou des ouvriers d’origine qui à des fins bourgeoises exploitent une couleur locale dans les classes sinon dans l’espace. Leur refus catégorique, et haut proclamé, de se plier à des mots d’ordre aboutit à de petites revues style Prolétariat où fleurit la poésie humaine, trop humaine, de l’incomparable de Man, qui n’est pas seulement un écrivain grotesque, mais aussi un ennemi du prolétariat. Et dans cette même revue, nous trouvons un poème de Francis André, un poème à thème paysan.

 

Ce n’est pas ici que nous attarderons à ce qu’il y a de rabâché dans ce poème, dans le genre Angélus de Millet. Mais il nous importe de prendre les poèmes par le fond, fussent-ils surréalistes, fussent-ils populistes. Un tel poème se résume, et ne se critique pas.

 

Le poète rentrant la dernière charrée de blé constate la beauté des champs et des forêts mais se demande qui achètera le blé dont on fera du pain qui ne sera pas pour tous. Il se demande à quoi bon travailler. Il se plaint de ne plus savoir pour qui il travaille alors que monte en lui l’afflux des sèves du passé dont la montée englue sa pensée. Voyant que d’autres s’en vont comme lui, le poète a honte de lui-même, et se dit qu’il ne faut pas douter de l’avenir puisque toutes les choses qu’il faut sont là, et qu’en étreignant son enfant, il aura dans ses mains pleines de sa chair chaude « des plaines, des forêts, des blés lointains qui chanteront, des pays, des années, et l’infini des hommes. »

 

C’est là tout. Et il faut se demander pour qui sont écrits de tels poèmes. Pour les paysans ? On peut répondre que non. Alors qu’est-ce qui donne le droit à l’auteur d’exproprier les paysans de la thématique paysanne ? Qu’est-ce qu’il fait en s’emparant de celle-ci sinon ce que fait le minotier accapareur de blé ? S’il ne fait pas ici, à défaut de parler pour elle, les affaires de la paysannerie pauvre, il fait celles de la paysannerie riche, de la bourgeoisie.

 

C’est ainsi que sur des thèmes paysans ou ouvriers, c’est tout un, une certaine catégorie de poètes jouent le rôle de la social-démocratie sur le plan politique. Ils ne font plus des cendriers pour banquiers, ils font des bronzes d’art pour les bureaux de patrons. Vous savez, l’ouvrier qui s’appuie sur son marteau, avec des muscles, et une expression loyale, qui se trouve sur la cheminée devant laquelle le directeur d’usine refuse d’écouter les délégués des grévistes ? [...]

 

Mais si le mot a cours, qu’en est-il de la chose qu’il couvre ? La poésie révolutionnaire est-elle une simple vue de l’esprit, une sorte de confus désir qui se réalise dans l’avenir, un but vers lequel la poésie tout court tend sans l’atteindre ? Curieuse conception, qui suppose au mot « révolutionnaire » une application verbale sans contenu !

 

Non, le mot suit la chose et non la chose le mot. La poésie révolutionnaire est le produit de l’époque révolutionnaire. Les cygnes ambitieux du Parnasse contemporain m’en voient désolé : il n’est pas vraisemblable que les révolutions soient le produit de la poésie révolutionnaire. Il faut se faire à cette idée, sans avoir d’attaque de nerfs, messieurs. Donc la poésie révolutionnaire existe à l’heure qu’il est, et c’est une tout autre affaire de savoir si elle vous plaît. Elle existe, et elle dépasse les cadres nationaux des poésies antérieures. [...]

 

La naissance d’une poésie révolutionnaire de classe a pour effet premier de ranger définitivement dans l’arsenal ou dorment l’abbé Delille et Verlaine, les plus éclatantes trouvailles poétiques qui perdent leur sens à la façon de ces merveilles d’orfèvrerie qu’on peut voir aujourd’hui dans le musée du Kremlin. Natures mortes, natures mortes ! La grande révolution de la peinture dans les premières années de ce siècle n’a-t-elle pas été de s’en prendre à des guitares, et non plus à des pommes ?

 

Et la poésie moderne en est là : à ne pas reconnaître que le désespoir, les femmes nues, le rêve, les météores, les boules de neige, le papier mâché, les pianos volants, les robes de sentiments, les armures, les cristaux, les fougères, les allées et venues de sphynx sur les belvédères de l’imagination, la symbolique de la sexualité, le crime, la magie à dormir debout, tout jusqu’à ce cri du coeur si ressemblant que le passant s’arrête, n’a que pomme, clair de lune, Tircis, migonne-allons-voir-si-la-rose, et-voici-des-fruits-des-fleurs-des-feuilles-et-des-branches. Assez ! Assez !

 

...Avancez et parlez sur le sujet de la Révolution  ; nous désirons savoir ce que diable vous pourrez dire.

                                            

Vous pouvez lire ce texte dans son intégralité dans le recueil d’Aragon « Le Mentir-Vrai », 670 pages,  paru chez Folio en 1980.

Par David L'Epée
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Dimanche 10 décembre 2006

Je vous ai expliqué il y a deux semaines ce qu’était, dans les arts et particulièrement en littérature, le réalisme socialiste, et quelles étaient ses sources en URSS et en Chine. Je vais maintenant vous montrer que cette conception n’est pas aussi désuette qu’on pourrait le croire.

 

Le 8 février 2006, je me souviens avoir relevé dans un éditorial du Quotidien du Peuple, une phrase qui avait attiré mon attention :

 

« En ce qui concerne la culture, il y a la culture saine, la culture avancée, mais il y a également la culture décadente et la culture morbide. »

 

Ce genre de réflexions n’ont en général pas pour effet de me faire pousser des hauts cris, car elles rappellent assez exactement ce que notre culture occidentale libérale a oublié, au nom du marché : tout ne se vaut pas – notamment en matière culturelle. « Les goûts et les couleurs ne se discutent pas » est typiquement une maxime de l’ère capitaliste, et elle disparaîtra un jour avec lui, car tout esprit sensé et dialectique sait qu’au contraire, tout cela mérite d’être discuté, et que c’est même la condition primordiale pour qu’existe le goût. Mais une telle phrase dans la bouche d’un éditorialiste communiste chinois pouvait aller encore plus loin. Qu’est-ce que la culture saine et qu’est-ce que la culture morbide ? On ne nous le disait pas encore.

 

En novembre dernier avait lieu à Pékin le 8e Congrès de la Fédération des Hommes de Lettres et des Artistes de Chine (CFLAC) et le 7e Congrès de l’Association des Ecrivains Chinois (CWS), réunissant plus de 2500 artistes et écrivains venus de tout le pays. A cette occasion, le Congrès eut l’honneur de recevoir la visite du président de la République populaire, qui vient leur rappeler leurs devoirs d’artistes. Je cite la dépêche de Xinhua du 12 novembre :

 

« Le président chinois Hu Jintao a appelé vendredi les artistes et écrivains chinois à se dévouer à la promotion de "l'harmonie culturelle", alors que le pays  s'efforce à édifier "une société socialiste harmonieuse". "Promouvoir la prospérité de la culture socialiste avancée et édifier l'harmonie culturelle sont la mission solennelle des artistes et écrivains", a déclaré Hu, prenant la parole lors de la cérémonie d'ouverture d'un grand rassemblement des organisations  chinoises d'art et de littérature. Hu a indiqué que les artistes et écrivains devaient rester en relation étroite avec le public pour que leurs oeuvres puissent refléter les préoccupations et les désirs du peuple. Il les a aussi encouragés à "porter l'esprit de  l'innovation" et à fournir des efforts actifs pour explorer les  nouvelles formes d'art. »

 

Vous l’avez compris : nous avons là très exactement la définition du réalisme socialiste. Entre « l’unité de la politique et de l’art, l’unité du contenu et de la forme, l’unité d’un contenu politique révolutionnaire et d’une forme artistique aussi parfaite que possible » (Mao Zedong, 1942) et « la promotion de la prospérité et de la culture socialiste avancée [...] refléant les préoccupations et les désirs du peuple » (Hu Jintao, 2006), soixante quatre ans ont passé. Mais la doctrine est restée rigoureusement la même.

                                            

 

Que cela soit bien clair : je ne cherche pas à porter un jugement sur cette conception de l’art. J’ai dit la semaine passée le mal que j’en pensais sur le plan purement artistique, mais vous savez aussi que je suis marxiste – n’en tirez donc pas de conséquences hâtives. Je suis seulement impressionné de constater qu’en dépit de tout ce qu’annonçaient certains analystes (à commencer par les analystes anti-communistes), certains pans de l’idéologie de base, et les pans les plus , tiennent bon et n’ont rien d’anachronique.

 

Qu’en pensez-vous ? Qu’est-ce qui doit, selon vous, primer dans le jugement à porter sur de telles formes d’art ? La qualité artistique ou le contenu idéologique ?

 

Je finirai cette réflexion par une citation d’Alain Soral, esprit libre formé à l’école marxist et sociologue dont je vous recommande encore une fois vivement la lecture, et qui écrit, dans son essai Jusqu’Où Va-t-on Descendre ? :

 

« Tout ce qui s’éloigne du combat pour le sens et le réalisme, tout ce qui contribue à remplacer l’exigence de cohérence et d’équilibre par le désir de vertige et la gesticulation finit toujours par nuire à la conscience, donc à la démocratie. »

Par David L'Epée
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Dimanche 17 décembre 2006

Arrivés au terme de notre réflexion sur le réalisme socialiste dans les arts populaires chinois, nous consacrerons quelques semaines de notre rubrique littéraire du dimanche à une grande dame : Maria-Antonietta Macciocchi.

 

Militante italienne du PCI, Maria-Antoniette Macciocchi fut, avec son mari, une des premières – si ce n’est la première – représentante d’un parti communiste occidental à partir visiter la Chine après la rupture sino-soviétique et la fermeture du pays, au lendemain de la Révolution culturelle. Apportant un regard nouveau sur la Chine et ramenant en Occident des informations précieuses et inédites sur le nouveau visage qu’avait pris la République populaire, elle eut le courage d’aller à contre-courant de la plupart de ses camarades et d’oser le choix auquel très peu de communistes européens s’étaient risqués : Pékin plutôt que Moscou.

 

L’essentiel de sa découverte de la Chine et des observations qui lui ont été inspirés est contenu dans son ouvrage De la Chine , un livre de référence que je vous recommande vivement et dont je vais publier ici quelques extraits au cours des semaines à venir. Nous commençons ce dimanche par un petit texte qui nous parle de la vie à Shanghaï sous le régime colonial – un régime impérialiste et raciste dont elle salue la chute.

 

Certains ne manqueront pas de s’offusquer de voir que nous sommes quelques uns aujourd’hui à oser sortir Maria-Antonietta Macciocchi des bibliothèques où on avait voulu l’enfermer. En effet, à son retour de Chine et après la publication de son livre, elle fut violemment attaquée à la fois par les staliniens, par la bourgeoisie libérale et par les grands médias européens pour ses positions révolutionnaires, sinophiles et maoïstes. Aujourd’hui encore, une chape de plomb pèse sur sa pensée et son oeuvre. Raison de plus pour la faire redécouvrir aux lecteurs.

 

A l’heure où les pseudo-sinologues occidentaux ne jurent plus que par Jung Chang ou par l’auteur de L’Année du Coq, Maria-Antonietta Macciocchi apporte un souffle de fraîcheur bienvenu.

                                                           

 

Ces restaurant de la rue de Nankin, où les boutiques se succèdent à l’infini, laissent aisément imaginer à quel point l’homme blanc devait être attaché à sa « supériorité » de civilisateur, dans cette Shanghaï où il bâtissait les temples de ses moeurs dissolues et de sa puissance. Il pouvait tuer, voler, violer impunément. Et si les esclaves se révoltaient, le civilisateur appelait ses frères de race, faisait vomir cuirassés et bombardiers pour ramener les Chinois à la raison, à cette raison élémentaire : la présence de l’homme blanc est indispensable.

 

On imagine aisément, au milieu de cette foule, les théories que l’homme blanc formulait sur les Chinois : « Ils ne sont pas comme nous » disaient-ils de ce peuple dont ils ne comprenaient rien, sauf qu’il avait un thé excellent et des céramiques anciennes exportables à bas prix. « Ils ne sont pas comme nous » répétaient leurs maîtresses et leurs épouses en regardant le coolie courber le dos et traîner comme un damné – sur le Bund ou dans la rue de Nankin – le pousse-pousse sur lequel Madame, sous une ombrelle blanche, faisait sa promenade. « Elles ne sont pas comme nous » disaient-elles gravement des Chinoises qui accouchaient sans autre secours que celui d’une vieille femme chargée de couper le cordon ombilical avec une pierre ou d’un coup de dent. Et elles ne laissaient pas de mettre en doute l’existence de l’amour maternel chez ces misérables, souvent capables de ne pas verser une larme devant le cadavre de leur enfant.

 

L’homme blanc était convaincu que nul mieux que ce peuple, qui a quatre mille ans d’histoire, n’était capable de lui cirer les chaussures, de lui repasser ses chemises de soie, de le servir à table avec autant de célérité et de silencieuse discrétion. L’homme blanc, outre ses activités de banquier, d’industriel, d’exportateur, exerçait celles de propriétaire de maisons closes et de fumeries d’opium. Dans les maisons closes, il offrait les Chinoises à ses hôtes internationaux, et donnait aux Chinois, dans les fumeries, de quoi oublier que leurs femmes se prostituaient. Puis il concluait : « Aucun doute, ils ne sont pas comme nous ! Le sang des Chinois circule deux fois moins vite que celui des Blancs. »

 

L’histoire de Shanghaï est celle-là même des révoltes et des répressions qui, comme les vagues de la mer, l’une après l’autre, ont déferlé sur cette ville immense, jusqu’au jour où une vague plus puissante a balayé la fange des trafiquants et purifié la ville. Le colonisateur a été chassé, ainsi que ses commerces en tous genres. 

 

 

(Maria-Antonietta Macciocchi, De la Chine , Seuil, 1971, p. 359-360)

Par David L'Epée
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Dimanche 24 décembre 2006

Voici un nouvel extrait de Maria-Antonietta Macciocchi, l’auteur que je vous ai présentée dimanche dernier. Dans le passage suivant, l’auteur décrit ce qu’elle a vu en visitant une école primaire. Vous constaterez que c’est assez impressionnant...

 

Puis la maîtresse écrit la directive du 7 mars, que les enfants lisent en choeur, en s’aidant des caractères latins écrits au-dessous des idéogrammes. Cette jeune maîtresse semble avoir dix neuf ans, mais elle en a en réalité vingt six. Elle aussi, en alternance avec le paysan, interroge les enfants :

 

« Jadis, les ennemis de classe ont exploité le peuple. Peut-on s’entendre avec eux ? »

 

Deux enfants lèvent la main pour répondre. La parole est donnée à l’un deux qui dit :

 

« Non. Un jour, un ennemi de classe voulait m’emmener boire et manger. Je n’ai pas accepté en me souvenant des souffrances qu’il avait infligé à mes camarades de l’ancienne société. »

 

Un autre enfant ajoute :

 

« Une fois, ma mère voulait que je danse et que je chante devant un propriétaire foncier. J’ai refusé. Ma mère s’est mise en colère. Quand nous sommes revenus à la maison, j’ai dit à ma mère : « Comment peux-tu me faire danser et chanter pour amuser un ennemi de classe, qui a exploité le peuple et qui t’a exploitée, toi aussi ? Tu n’es pas une femme logique ! »

 

Une autre question : « Faut-il travailler pour la révolution ou pour le bien-être et pour l’argent, pour transformer sa propre pensée ou pour les stimulants matériels de Liu Shao-chi ? »  

 

Trois enfants lèvent la main pour répondre. Une fillette raconte :  

 

« J’avais perdu mon insigne du Président Mao, le plus beau que j’avais, et j’ai pleuré de tristesse chez moi. Mon père voulait me donner de l’argent, m’acheter des jouets et des gâteaux pour me consoler. Mais je lui ai dit : « Non, papa, je pleure parce que j’ai une raison idéale, et tu veux me donner des incitations économiques, comme Liu Shao-chi, pour me corrompre ! »

 

 

 

(Maria-Antonietta Macciocchi, De la Chine , Seuil, 1971, p. 290)

Par David L'Epée
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Dimanche 7 janvier 2007

Dernier texte choisi de notre série sur Maria-Antonietta Macciocchi et son livre « De la Chine  ». Ce passage se situe vers la fin du livre ; l’auteur et son mari viennent de quitter la Chine et font une escale à Hong Kong, qui est encore une colonie britannique. La description qu’en fait Macciocchi, le cruel décalage qu’elle constate entre la Chine libérée et cette enclave livrée aux spéculateurs occidentaux, sont assez frappants et ne se laissent pas lire sans une pointe d’émotion – et de révolte.

 

Pour ceux que ces trois textes auront intéressés, je vous recommande chaleureusement la lecture du livre en entier ; je ne crois pas qu’on le trouve en réédition (inutile de préciser pour quoi – tous les écrivains maoïstes en Europe se sont depuis longtemps résolus au boycott des médias) mais en cherchant chez les bouquinistes ou certaines librairies spécialisées, ça devrait pouvoir se trouver.

 

J’arrive ainsi au poste-frontière anglais, qui porte l’emblème de Sa Majesté britannique, et je suis tellement bouleversée que policiers et femmes-policiers me regardent d’un air narquois. Dans le train qui part pour Hong Kong, un jeune Chinois en livrée veut à tout prix nous vendre des cigarettes américaines, du whisky, du chocolat, tout ce qu’on ne trouve pas en Chine, ainsi que de l’eau à des assoiffés. Nous refusons obstinément.

 

Par la portière, je vois les premières Chinoises habillées à l’occidentale : talons hauts et minijupes sur des jambes auxquelles conviendrait mieux le pantalon. La mode occidentale est sans pitié. Qu’elles sont plus élégantes, les femmes de Chine, dans leurs costumes de toile ! Ces jeunes Chinoises occidentalisées sembles alourdies par la laque sur leurs cheveux bouffants, le maquillage massif sur leurs petits visages – vieilles idoles païennes. [...]

 

Le retour en Occident par l’entonnoir de Hong Kong est froidement instructif, féroce. [...]

 

Hong Kong est un saut en arrière dans le temps, un saut d’un quart de siècle : le visage de Shanghaï ou de Canton avant la Libération. Tout y est : les palaces comme des cathédrales, les gratte-ciel tape-à-l’oeil comme à Miami Beach, les boutiques de super-luxe avec bijoux pour milliardaires, les kiosques et leurs publications pornographiques, les fabuleuses voitures de sport, les prostituées, les mendiants, et le porteur chinois, tel un coolie, qui trébuche sur le poids de nos bagages, suspendus à une longue perche. Lui aussi, comme autrefois à Shanghaï, attend l’étranger pour vivre. Les bagages sont lourds, et le porteur semble prêt de s’évanouir. Nous l’aidons alors en portant une partie des valises et nous arrivons ainsi, l’un derrière l’autre, au superbe hôtel Mandarin, où le portier indien, en bottes de cuir rouges, turban blanc et dolman des lanciers du Bengale, se met à hurler en voyant le porteur, le chasse haineusement, et appelle des liftiers – des enfants chinois – aux voyants uniformes galonnés d’or.

 

Une femme nous demande l’aumône. Un vieillard au sourire humilié tend vers nous une paume servile pour y recevoir quelque piécette. Passe un Américain coiffé d’un blanc chapeau texan à la Johnson , havane aux lèvres, diamant au doigt. Et celui-là vaudrait davantage que l’un quelconque des 800 millions de Chinois ? Certes, il en est convaincu, inébranlablement.

 

Ainsi, tout recommence, me dis-je, le système des classes, les soumis et les supérieurs, la solitude humaine entassée comme les pierres d’une pyramide pour soutenir, au sommet, quelques élus. Je n’ai qu’une hâte, fuir Hong Kong, cette ville en boîte de la civilisation bureaucratique. N’ai-je pas déjà vu tout ça ? N’ai-je pas vu déjà cette population entassée sur les jonques,qui vit comme des bans de poissons entre l’île de Kowloon et Hong Kong, et ces petits Chinois qui plongent pour aller saisir avec les dents, au fond de l’eau, le demi-dollar local (cinquante centimes) que leur a lancé un riche touriste en canot automobile ? Je revois les écoliers de Torche Rouge.

 

L’Occident a fait de Hong Kong son avant-poste, avec ses China-watchers, les « guetteurs de Chine », semblables à ceux qui suivent à la jumelle les migrations d’oiseaux, et qui achètent la moindre information sur la Chine  ; ils travaillent dans les universités d’Harvard et au China desk du Département d’Etat. Tout ce qu’ils ont glané, ils le fourrent dans de gigantesques ordinateurs, puis calculent l’incidence des diverses hypothèses pour découvrir les « constantes » de la Chine à venir. Comme chacun sait, ils se trompent sur toute la ligne, et leur besogne est un travail de Sisyphe.

 

Hong Kong, après la Chine , a la violence du stupre. Dans les siècles à venir, on devrait la conserver telle qu’elle est, momifiée à l’instar de Pompéi, comme vitrine de l’Occident.

 

 

 

(Maria-Antonietta Macciocchi, De la Chine , Seuil, 1971, p. 501-502)

Par David L'Epée
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«  La Chine est excitante comme peut l’être pour un physicien une équation majeure à poser et à résoudre. »

 

(Guillain Robert, Dans Trente Ans la Chine )

 

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