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« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

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Dimanche 22 juillet 2007

Kou Houng Ming (1856-1927) fut un intellectuel chinois un peu particulier. Ayant fait des études à l’étranger, il acquit une connaissance assez vaste du monde extérieur et entreprit, après avoir décroché une place de professeur à l’Université de Pékin, d’écrire des observations comparées sur les différents peuples qu’il connaissait, entreprenant à la fois de donner des conseils aux Européens pour éviter la Première guerre mondiale qui se préparait et de démontrer la supériorité du peuple chinois et les raisons pour lesquelles les étrangers devraient s’en inspirer. Sa vision du monde et de la Chine , son confucianisme radical, son dévouement complet à l’Empereur et sa haine de la démocratie en font un penseur de l’école traditionnelle – réactionnaire, diront certains.

 

Dans son livre L’Esprit du Peuple Chinois, il traite avec une grande érudition des tensions qui existent alors entre les peuples européens, tensions qu’il attribue souvent à des divergences de tempéraments. Son écriture révèle ses influences étrangères et il tente visiblement d’imiter le lettré européen, parsemant ses observations de citations de Goethe, de Carlyle et des Evangiles. Il prend la défense du militarisme prussien (ce n’est selon lui que la manifestation de la haine de l’injustice et de l’adoration de la force qui sont propres à l’esprit du peuple allemand), qui n’est pas selon lui le vrai ferment de la guerre à venir, ce dernier étant le « commercialisme » et surtout l’ « adoration de la plèbe » dont sont victimes l’Angleterre et les Etats-Unis.

 

A cela il oppose le modèle chinois d’inspiration confucéenne qu’il compare à une religion. Cette conception se fonde sur ce qu’il appelle le Droit et le Tact, ou « la justice avec goût ». Il résume ainis le caractère du Chinois :

 

« Qu’est-ce que l’esprit du peuple chinois ? Qu’est-ce que le Chinois véritable ? Le véritable Chinois est un homme qui mène la vie d’un homme de raison adulte avec le coeur simple d’un enfant, et l’esprit du peuple chinois est une heureuse union de l’âme et de l’intelligence. »

(p.98)

 

Et la femme chinoise ? Là, c’est un autre son de cloche. Le texte suit, extrait de L’Esprit du Peuple Chinois, choquant aux yeux d’un moderne, nous rappelle la dureté de la condition féminine en Chine avant la Révolution. A l’époque féodale, c’est-à-dire il n’y a pas si longtemps, la femme était très clairement considérée comme inférieure à l’homme et comme complètement soumise au droit de propriété que ce dernier exerçait sur elle. Kou Houng Ming, qui assume complètement cette vision des rapports humains, définit l’idéal féminin chinois comme « un idéal qui a un balai dans les mains pour nettoyer les chambres ». Tout est dit. La seconde partie du texte parle du concubinage et tente d’expliquer, moult sophismes à l’appui, que c’est grâce aux vertus propres à la femme que ce système a pu perdurer... Bonne lecture.

 

Maintenant, si vous comparez le vieil idéal féminin des Hébreux, la femme qui tenait dans ses mains le fuseau ou la quenouille, qui surveillait sa famille et ne mangeait pas le pain de l’oisiveté, si vous comparez cette femme à la Chinoise moderne dont les doigts se posent sur le piano ou tiennent un gros bouquet, qui, vêtue d’une robe collante jaune, un bandeau de clinquant sur la tête, va se montrer et chanter dans une foule mêlée, dans la salle de l’Association confucienne, vous com­prendrez avec quelle rapidité la Chine moderne s’éloigne de la véritable civilisation.

 

Quel est donc l’idéal féminin vraiment chinois ? C’est celui des anciens Hébreux, avec une différence importante toutefois, dont je parlerai plus loin. L’idéal féminin chinois est le même que celui des Hébreux en ce sens que ce n’est pas un idéal à suspendre comme un tableau sur les murs de la maison et que l’homme ne doit pas passer sa vie à caresser sa femme et à l’adorer. C’est un idéal qui a un balai dans les mains pour nettoyer les chambres.

 

Le caractère qui, dans l’écriture chi­noise, désigne une épouse est composé de deux radicaux dont l’un signifie femme et dont l’autre signifie balai. Dans le chinois classique, l’épouse est appelée la gardienne de la chambre aux provi­sions, la maîtresse de la cuisine. Et le véritable idéal féminin, celui de toutes les civilisations sans clinquant, celui des Hébreux, des Grecs et des Romains, est essentiellement l’idéal chinois. C’est toujours la Hausfrau , la femme de la maison, la dame de ménage ou la châtelaine.

 

Entrons maintenant dans les détails. L’idéal fé­minin chinois, tel que nous le voyons dans les temps les plus reculés, se résume en trois obéissances et en quatre vertus. Quelles sont ces quatre vertus ? Examinons d’abord le caractère féminin, puis la conversation féminine, ensuite l’apparence fémi­nine, enfin le travail féminin. Le caractère féminin comprend non des talents ou une intelligence extra­ordinaires, mais la modestie, l’enjouement, la cha­rité, la constance, l’ordre, la perfection de la con­duite et des manières. La conversation féminine ne comprend pas l’éloquence ou l’éclat, mais un choix raffiné des mots, un langage sans grossièreté et sans violence. Une femme chinoise doit savoir en outre lorsqu’il faut parler et lorsqu’il faut se taire. L’extérieur féminin ne signifie pas la beauté ou la joliesse du visage, mais la propreté du corps et l’irréprochabilité de la toilette. Enfin, le travail féminin ne signifie pas une habileté spéciale, mais être assidue dans la chambre à filer, ne pas perdre son temps à rire ou à railler, travailler à la cuisine pour préparer une nourriture propre et agréable, surtout lorsqu’il y a des invités. Telles sont les quatre vertus essentielles de la femme d’après les « Leçons aux Femmes » écrites par Ts’ao Ta Ku ou Dame Ts’ao, sœur du grand historien Pan Ku de la dynastie des Han.

 

Et maintenant, que signifient les trois obéis­sances ? Sont‑elles réellement trois sacrifices de soi-même ? Lorsqu’une femme n’est pas mariée, elle doit vivre pour son père. Lorsqu’elle est mariée, elle doit vivre pour son mari. Lorsqu’elle est veuve, elle doit vivre pour ses enfants. Le but principal de la femme chinoise n’est pas de vivre pour elle‑même ou pour la société, d’être une réformatrice ou la présidente d’une société contre la mutilation des pieds de la femme, de vivre comme une sainte ou de faire du bien au monde entier ; c’est de vivre en bonne fille, en bonne épouse et en bonne mère.

 

Une dame étrangère de mes amies m’écrivait un jour pour me demander s’il était vrai que les Chinois, comme les Musulmans, croyaient que la femme n’a pas d’âme. Je lui répondis que nous ne croyions pas cela, mais que nous pensions qu’une femme, une vraie femme chinoise, n’avait rien qui lui appartienne en propre, rien de particulier. Ceci m’amène à dire quelques mots sur une matière très difficile et qui même, je le crains, ne peut être comprise parles personnes qui ont reçu l’éducation européenne moderne. Je veux parler du concubi­nage en Chine. Ce sujet est dangereux à discuter en public. Mais, comme le dit le poète anglais : « Les fous se précipitent où les anges craignent même de marcher. » Je vais faire tout mon possible pour expliquer que le concubinage chinois n’est pas une coutume aussi immorale qu’on se l’imagine généralement.

 

Je dirai avant tout que c’est le manque d’égoïsme de la femme chinoise qui rend le concubinage chinois non seulement possible, mais même non immoral. Cependant, je dois remarquer dès à présent que le concubinage en Chine ne signifie pas avoir plusieurs épouses. D’après la Loi chinoise, un homme n’est autorisé à avoir qu’une épouse mais il peut avoir autant de servantes ou de concubines que cela lui plaît. En japonais, on appelle une servante ou concubine te‑kaki, le support de la main, ou me-­kaki, le support de l’œil. Et on entend par là que la concubine est un support où l’homme repose ses mains ou ses yeux lorsqu’il est fatigué. Or, l’idéal féminin chinois, je vous l’ai déjà dit, n’est pas un idéal aux pieds duquel l’homme doive passer sa vie en caresses et en adoration. La femme chinoise doit vivre pour son mari d’une manière absolue, sans aucune espèce d’égoïsme. Aussi, lorsqu’un mari, l’esprit fatigué de son travail, demande une ser­vante, un support pour la main ou pour les yeux, qui le rende mieux capable de continuer le travail de sa vie, l’épouse chinoise le lui amène, tout comme en Europe, l’épouse apporte à son mari sur sa demande un fauteuil ou du lait de chèvre. C’est l’absence d’égoïsme de l’épouse, son sentiment du devoir et du sacrifice qui permet au Chinois d’avoir des servantes ou des concubines. [...]

 

La religion du non égoïsme est la religion de la femme, surtout de la Dame chinoise comme la Religion de la Fidé ­lité est la religion du gentilhomme en Chine. Tant que les étrangers ne comprendront pas ces deux religions : la religion de la Fidélité et la reli­gion du Non‑égoïsme, ils ne pourront comprendre ni le véritable Chinois, ni la véritable Chinoise.

 

« Mais alors, dira‑t‑on, et l’amour ? Un homme qui aime vraiment sa femme peut‑il avoir le cœur d’avoir d’autres femmes à côté d’elle dans sa maison ? » Pourquoi pas ? La meilleure manière, pour un homme, de prouver qu’il aime sa femme, ce n’est pas de passer sa vie à ses pieds et de la caresser. C’est de s’efforcer, pour tout ce qui est raisonnable, non seulement de la protéger, nais aussi de ne la blesser en rien, de ne pas blesser ses sentiments. Certes, en amenant une femme étrangère dans sa maison, l’époux doit blesser l’épouse, blesser ses sentiments. Mais ce que j’ai appelé le non‑égoïsme préserve la femme d’être blessée. Ce non‑égoïsme absolu de la femme chinoise lui permet de ne pas se sentir blessée lorsque son mari amène une autre femme dans la maison. C’est ce non‑égoïsme de l’épouse qui permet à l’époux de prendre une concubine sans blesser l’épouse. [...]

 

Je me demande si parmi les Européens ou les Américains modernes il en est un sur mille qui pourrait amener plus d’une femme dans sa maison sans transformer cette maison en un véritable champ de bataille, en un enfer. C’est la Religion du non‑égoïsme, le non‑égoïsme absolu de la femme, l’amour du mari pour sa femme et le tact parfait du vrai gentilhomme chinois qui rendent en Chine le concubinage non seulement possible, mais même non immoral.

 

Kou Houng Ming, L’Esprit du Peuple Chinois, éditions de l’Aube, 2002, p.103-111

 

 

Sur le même sujet :

 

                   Ou Sont les Femmes ?

par David L'Epée publié dans : littérature
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Jeudi 19 juillet 2007

Encore un dernier extrait du Chien de Mao de Lucien Boudard. Celui-ci me semble intéressant parce que moins fantaisiste que bien d’autres passages du roman sur les relations entre les passages, il exprime quelque chose d’assez juste entre les rapports ambigus entre Mao Zedong et son épouse Jiang Qing.

 

 

Mao est de retour à Pékin. Malgré sa lassitude, il a convoqué Jiang Qing. Et elle est là, face à lui, et elle gronde :

 

« Tu abandonnes la Révolution , tu la livres à Zhou Enlai et à Deng Xiaoping, ces renégats qui souhaitent ta mort, qui demain la précipiteront pour donner la Chine en pâture aux impérialistes !

 

Mao, de son bras si faible, tente de l’interrompre :

 

« Ne dis pas qu’ils veulent me tuer. J’ai confiance en eux.

 

« Comme tu avais confiance en Liu Shaoqi et en Lin Biao. Mais hier, tu avais su réagir, recouvré tes esprits, maintenant tu as l’âge de la crédulité. Je te le répète, ils te haïssent et détruiront ton oeuvre.

 

Mao regarde Jiang Qing avec reproche : cette harpie ne l’épargnera donc jamais ! Il est si fatigué. Cependant, il essaie encore de s’expliquer :

 

« Laisse... Que puis-je faire que de m’en remettre à eux ? La Révolution , je l’ai servie de toutes mes forces mais je n’ai pas métamorphosé les êtres. Il me faut bien admettre que les gens sont restés ordinaires, qu’on doit leur donner des biens ordinaires, les employer ordinairement. Les Quatre Modernisations serviront à cela, elles apporteront l’abondance et feront de la Chine une grande nation.

 

Jiang Qing crie :

 

« Tu avais dénoncé l’économisme comme un crime, et maintenant tu dérailles.

 

« Ne hurle pas, mes oreilles sont fragiles.

 

« Tu acceptes que la Chine soit un pays comme un autre, pire qu’un autre parce qu’il sera infesté par les étrangers ! Je te le répète, tu abandonnes la Révolution , tu la trahis, tu nous trahis tous !

 

«  La Révolution change sans cesse de forme, mais elle est toujours la Révolution. Ne sois pas dogmatique.

 

« Tu emploies les mots de mes pires ennemis.

 

« N’est-tu pas, toi aussi, mon ennemie ? Je m’efforce de t’ouvrir les yeux, de te protéger contre toi-même et contre tes mollosses, et tu ne m’écoutes pas. Jiang Qing, l’heure est grave. Ne brandis pas trop l’étendard de la Révolution. Ne te pare pas de mes défroques. Mêmes usées, elles sont trop grandes pour toi.

 

 

Lucien Boudard, Le Chien de Mao, Grasset, Paris, 1998

par David L'Epée publié dans : littérature
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Mercredi 18 juillet 2007

Toutes les photos qui illustrent ce billet représentent Jiang Qing, seule ou en compagnie de Mao

 

Comme vous l’avez certainement remarqué, dans la littérature contemporaine se dégage une certaine tendance cynique et misanthrope qui rencontre, détresse de ce temps oblige, un succès notable. Lucien Boudard est un de ceux qui ont su flairer la vague, à moins qu’il s’agisse d’un misanthrope véritable, ce qui n’est pas exclu. En effet, on serait tenté de le croire après avoir lu Le Chien de Mao, son roman paru en 1998. Tous les personnages qu’il nous présente, des plus illustres aux plus obscurs, semblent constituer sous sa plume la lie du genre humain.

 

Le petit Lucien, fils de consul, n’a pas demandé à venir dans cette Chine miséreuse, il n’éprouve que dégoût pour les bas instincts et les petits vices de ce peuple de cul-terreux (je me mets dans l’esprit Boudard pour mieux vous faire goûter le style), alors il se met à écrire pour extraire de ses tripes sa détestation et son mépris, alignant les substantifs insultants sur des centaines de pages, n’en ayant jamais assez pour traîner dans la boue jusqu’à épuisement tout être humain (de préférence chinois) sur lequel s’arrête son attention.

 

Le Chien de Mao reconstitue de façon fantaisiste et divertissante l’une des biographies les plus sinistres de la Chine nouvelle : celle de Jiang Qing, dit Pomme Bleue, quatrième femme de Mao Zedong, tête de file de la Bande des Quatre et directement responsable des excès les plus sanglants de la Révolution Culturelle. On appellerait révisionnisme historique ce mélange d’histoire et de fiction si le livre n’était pas présenté comme un roman.

 

Boudard commence par déverser sa haine sur son personnage principal, Jiang Qing, ce que personne, je pense, ne lui reprochera, tant il est vrai que cette triste figure a su réunir contre elle l’opinion mondiale, à commencer par la chinoise. Mais il y a une fascination dans cette haine, une admiration équivoque, presque un éloge caché, décelable par l’insistance et la complaisance avec laquelle Boudard énumère et chante ses aventures : trahisons, duplicité, cocufiages, mégalomanie, goût du pouvoir et du sang. Jiang Qing n’est pas quelqu’un qu’il déteste, c’est quelqu’un qu’il adore détester – nuance. Il la décrit de la manière suivante, en imaginant ce que Mao pouvait bien penser d’elle au plus profond de lui même :

 

« Une fois de plus, Mao s’étonne de cette ascencion : il n’a pas trouvé en Jiang Qing le rabot du génie, l’instrument souverain qui trace une voie impériale à travers les grouillements hasardeux du monde. Elle n’est pas, comme les Lü et les Wu dont elle se réclame, dévorée par les passions hallucinées de l’intelligence. Son limon était moins noble, mais ce qu’elle possédait et qui lui servait d’art, c’était d’être la salope sublime, la grande putain dont rêvent les hommes. Ses faiblesses, ses lâchetés, ses stupidités, une certaine bêtise fangeuse n’ont fait que la rehausser. En elle, les défauts et les qualités les plus ordinaires sont portés à l’extraordinaire, devenant rares par leurs alliages. Sa vulgarité est magnifique, sa médiocrité fulgurante, sa méchanceté admirable. Et puis il y a ce ressort stupéfiant et qui la rend finalement vulnérable : quels qu’aient été ses fautes, ses dégoûts, ses pertes de face et ses capitulations, elle n’a jamais rendu les armes, jamais pardonné. Telle a été sa voie pour dompter l’adversité. Cul passe-partout, avec l’âge elle est devenue vomitoire de l’imprécation, une exaltée de la tuerie, par appétence, par conviction et, pourrait-on dire, par facilité. »

(p.491-492)

 

A partir de là, toute cette haine trépidante et bavarde s’écoule du haut vers le bas (dans la « hiérarchie narrative »), du personnage principal à l’ensemble des personnages, jusqu’aux plus secondaires. Tout d’abord, bien évidemment, c’est Mao qui s’y colle. Tous les clichés habituels de l’anti-maoïsme y passent (utopisme meurtrier, folie monomaniaque, ambition dévorante, etc.) et on ne trouvera rien là de très subversif – je dirais même qu’en Occident, c’est un passage obligé pour quiconque veut publier un livre touchant à la Chine  ; au contraire, ce serait dire du bien de Mao qui provoquerait la subversion et le scandale ! Nous ne nous y arrêterons pas car cette diabolisation a été maintes fois rabâchée dans d’autres ouvrages et elle ne présente aucun intérêt. Idem pour les divers compagnons d’armes, tous des monstres grimaçants portant couteau entre les dents comme dans les pires caricatures des plus vieilles propagandes anti-bolchéviques : Lin Biao, Kang Sheng, Deng Xiaoping, etc.

 

Ce qui doit retenir notre attention, car le fait est beaucoup plus téméraire, c’est la description de Zhou Enlai, le héros du peuple chinois, le personnage considéré comme le plus pur de cette révolution, l’homme que les jeunes Chinois d’aujourd’hui disent toujours considérer comme leur « idole » (authentique). Zhou Enlai, dans ce roman, ne vaut pas mieux que les autres, il est seulement plus rusé et moins excentrique. Présenté comme un vieux renard retors et dénué de tout scrupule, Zhou ne serait qu’un démon de plus dans ce panthéon satanique qu’on appelle Parti Communiste Chinois – ou Chine, par extension. Ce n’est pas un détail, c’est à un mythe inébranlable que Boudard s’attaque, et cette attitude de l’auteur nous révèle deux choses : il se moque éperdument de la sensibilité populaire qui a fait de Zhou une légende, icône à la fois du patriotisme, du socialisme et de la vertu personnelle ; de plus, il montre clairement l’étendue de sa misanthropie, car si Zhou ne trouve pas grâce à ses yeux, alors aucun Chinois n’échappera à son universelle détestation. C’est une posture littéraire, dira-t-on. Certes, mais cela touche à une fibre très sensible dans le peuple chinois auquel ce roman n’est de toute évidence pas destiné.

 

En Chine, c’est ainsi : il y a le relatif et le sacré. Le relatif, c’est ce qui est discutable, ce qui est ouvert à la critique. Bien qu’il reste au dessus de tout soupçon dans de nombreuses familles chinoises, Mao fait aujourd’hui partie du relatif – 70% de positif, 30% de négatif, disait Deng Xiaoping – mais Zhou Enlai relève, lui, du sacré. Il en est de même pour les événements historiques. Le Grand Bond en Avant, c’est le relatif ; la Longue Marche , c’est le sacré. Yanan, la première base rouge des révolutionnaires, modèle de communisme avant la lettre, d’austère solidarité et de vertu militaire, c’est aussi du sacré, mais Boudard le noircit impitoyablement, appelant tartufferie l’engagement des révolutionnaires et racontant avec délectation l’entrée dans le saint des saints du ferment de la corruption et de la débauche (Jiang Qing elle-même), comme heureux de briser enfin toute cette vertu qui blessait son regard. Il décrit ainsi l’Ecole du Parti à Yanan :

 

« L’Ecole, où elle arrive après tant d’efforts, est sordide. Dans l’ancienne chapelle nestorienne, on dit la messe rouge, on débite du catéchisme rouge, on chante les cantiques rouges. Dix filles, trois cent garçons, autant de cloportes et de cancrelats. C’est bien cela, et les autres élèves, carapaçonnés de vertu, dans leur application constante, sont des insectes aux élytres trempées dans les raffinements du conformisme. Tous ont la même tête, les mêmes mines insignifiantes confites en petites ruses, en minuscules atrocités, en surenchères camouflées. Sur tout règne un relent d’hypocrisie dans la recherche du bien-faire, du bien-dire, selon la science du fanatisme dévot, insidieux. Permanente magouille bien-pensante... Les élèves s’ébattent dans une hargne douceâtre et fielleuse, à qui sera le mieux noté par les professeurs, des pions aussi moches qu’eux mais portant beau, les maîtres de la cafardise pieuse. »

(p.60)

 

Notre fils de consul est comme ça : ne croyant en rien, offensé par tout ce qui pourrait ressembler à un idéal, et impatient de pouvoir le détruire, le rabaisser, le ramener à la juste mesure de sa propre médiocrité. Il comprend bien que si le communisme chinois devait choir un jour (ce qu’il souhaiterait bien évidemment), ce serait par l’accumulation des vices dans la classe dirigeante. Aussi Jiang Qing, par la position élevée qu’elle occupe dans le Parti et par le degré de vice qu’elle manifeste sans retenue, représente aux yeux de l’auteur la figure sacrée de la décadence tant attendue – décadence de l’homme et du régime. Son cas n’est pas unique, j’ai relevé des réflexions du même type dans d’autres ouvrages anti-communistes sur la Chine qui, eux, n’étaient pas des romans mais prétendaient à une valeur documentaire ! Maria-Antonietta Macciocchi dans son ouvrage De la Chine critiquait fort justement ces individus qui, par exemple, se réjouissaient de voir réapparaître la prostitution dans les rues de Pékin, à l’affût de tout signe avant-coureur d’un affaiblissement de la vertu révolutionnaire.

 

Pour mieux se délecter de l’incroyable cruauté et de la vanité stupéfiante de son héroïne (ce en quoi il n’a pas besoin de beaucoup exagérer), Boudard se met, pendant quelques pages, dans la peau de Jiang Qing et la fait s’exprimer à la première personne. Il s’agit de la scène de son procès, lorsqu’en compagnie de ses complices de la Bande de Quatre, elle comparaît devant un tribunal spécial mis en place par Deng Xiaoping [1] :

 

« A peine assise, j’ai ajusté mon écouteur et j’ai fait signe au procureur qu’il pouvait commencer. Une erreur. Cet abruti s’est mis à lire l’acte d’accusation, le galimatias habituel, conspiration, sédition, persécutions, tentative d’insurrection... J’ai même, prétendent-ils, voulu faire tuer Mao. Tout cela était terriblement ennuyeux, un vrai gâchis. J’ai essayé d’interrompre cette énumération fastidieuse, de bâiller pour signifier au procureur que les spectateurs allaient décrocher, mais non, il continuait ses insanités. Plusieurs fois, je me suis levée, on m’a fait rasseoir, j’étais censée entendre la litanie jusqu’au bout. Encore heureux qu’on m’ait épargné la liste des 34'800 péquenots que j’aurais plus ou moins trucidés ! On s’en est tenu à une martyrologie chic, 420 dirigeants traînés de supplices en supplices par moi et ma clique. Rien que des augustes, des fondateurs du communisme chinois. Comment sont-ils arrivés à ces chiffres ? En tout cas, à contempler cette vermine, une évidence me frappe : nous avons été trop bons, Mao et moi. »

(p.523)

 

La botte secrète de Boudard, qui n’a rien d’original, est évidememnt là : faire en sorte que Jiang Qing entraîne dans sa chute les mânes de Mao ainsi même que celles de ses anciens rivaux politiques, tel Zhou Enlaï. Mais cette fois, les ficelles sont trop grosses et cela risque de ne pas prendre.

 

Parfois divertissant par son côté aventureux, souvent exaspérant par l’outrance de ses peintures de moeurs où le vice le plus noir domine sans éclaircie, Le Chien de Mao est au final un roman dont la lecture n’a rien d’indispensable. Les sinophiles ne perdront pas plus de temps qu’il n’en faut pour lire le quatrième de couverture, et les autres lecteurs passeront leur chemin.

 

[1] Dans son ouvrage Pékin – Un Procès Peut en Cacher un Autre (Christian Bourgois, Paris, 1982), Horace Hatamen livre une impression assez proche des dispositions psychologiques de Jiang Qing au moment de son procès : « Sur son visage se lit toute la haine, tout le mépris qu’elle voue à cette assemblée, mais aussi la satisfaction de se voir enfin donnée la possibilité de se venger. Et certains comprennent alors ce qu’ils auraient dû prévoir depuis longtemps : ils ont sorti le fauve de la cage où ils l’avaient eux-mêmes réduite au silence, et lui ont fourni l’occasion de rugir en mondiovision ! Ils ont offert à l’ancienne actrice le plus vaste auditoire dont elle ait jamais rêvé, des dizaines de millions de téléspectateurs qui vont assister à sa toute dernière création : son propre rôle. L’obscure starlette de troisième zone du Shanghai des années trente, dont la réputation, même au faîte de sa gloire politique du vivant de son époux, n’avait jamais franchi les frontières de l’Empire du Milieu, va être le sujet des conversations des tranches les moins politisées de l’opinion publique internationale. N’ayant plus rien à perdre, elle qui moisit en prison depuis quatre ans sans espoir d’en jamais sortir (sauf coup de théâtre peu probable), elle va leur faire payer cher, à tous, ce qu’elle a subi. » (p.114)

par David L'Epée publié dans : littérature
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Lundi 2 juillet 2007

Un deuxième texte de Du Qinggang :

C’était les vacances d’hiver. Les enfants s’amusaient à coeur joie lorsque survint un événement de nature politique. En ces temps de grande pauvreté, on se contentait de s’essuyer les fesses avec du papier journal. Néanmoins, il n’y avait pas de journal où n’était imprimé le portrait de Mao, dans toutes les postures.

 

Un jour, dans les toilettes publiques, le chef du quartier découvrit un portrait du Grand Timonier dont la bouche était bourrée d’excréments. Blasphème. Scandale. Tous les hommes du quartier se rassemblèrent dans une salle de réunion. De l’enfant de trois ans qui savait s’essuyer le derrière tout seul au vieillard de quatre vingt dix ans qui avait encore assez de force pour accomplir l’acte concerné. Un agent de police intervint. On encouragea d’abord l’aveu spontané qui allégerait la punition. On nous incita ensuite à la dénonciation mutuelle, mais personne ne dit mot. On nous demanda enfin de cafarder en cachette. Pas de rapporteur volontaire. En désespoir de cause, l’agent réclama quelques indices, mais toujours en vain. On n’osait rien dire. A la moindre maladresse, on risquait l’enfermement. Des exemples malheureux abondaient autour de nous.

 

A la dernière minute, le chef du quartier fut intelligemment inspiré :

 

« Demain, rassemblement général devant l’hôpital. On va analyser vos excréments. La science va tout révéler ! »

 

Nous étions profondément terrifiés. Qui donc pouvait être absolument certain de son innocence ? Comment se souvenir d’un acte aussi machinal ? A l’époque, les toilettes publiques étaient même un lieu privilégié pour nos conversations. Pas de cloison entre les trous qui s’alignaient les uns à côté des autres. Les paroles circulaient plus librement. En discutant ainsi et dans la merde, on n’oubliait tout sens du sacré. La nuit s’écoula dans l’angoisse générale.

 

Le lendemain, levés de bonne heure, nous étions une centaine, rassemblés devant l’hôpital. Un vent glacial hurlait dans le ciel comme le souffle du diable menaçant. Chacun portait un petit sachet où gisait la pauvre crotte impuissante. Certains tremblaient, de froid et de peur.

 

Heureusement, la science ne révéla. On en vint donc à cette conclusion : ce doit être quelqu’un de passage. Nous approuvâmes comme un seul homme : oui, oui, ici nous voyons souvent des gens venant de Beijing, de Shanghai, de Guangzhou, et même du Tibet.

 

« Il y a des étrangers ? Russes, Américains ou Français par exemple ? »

 

« Non, non ! »

 

Là dessus, il ne fallait pas blaguer. A trop exagérer, nous risquions le pire. On ne le savait que trop, ayant vécu tant d’événements politiques. Grand bruit, fausse alerte. De retour chez eux, les habitants du quartier s’affairèrent à sélectionner minutieusement les journaux. Tous découpèrent les portraits sacrés. On laissa de côté le moindre bout de papier portant les caractères Mao Zedong. Ce fut un travail laborieux. Et comme le nom du Grand Timonier remplissait presque toutes les pages où occupait à peu près chaque ligne, nous fûmes obligés de cueillir les feuilles des arbres.

 

Quelques années plus tard, beaucoup de mes voisins eurent des hémorroïdes.

 

 

Du Qinggang, « Le Président Mao est Mort », Desclée de Brouwer, Paris, 2002, p. 87-89

par David L'Epée publié dans : littérature
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Lundi 2 juillet 2007

Voici deux extraits du livre Le Président Mao est Mort de Du Qinggang. L’auteur, un intellectuel chinois ayant étudié le français pendant la Révolution Culturelle et ayant vécu en France par la suite, propose dans ce livre plusieurs dizaines de petits textes légers racontant quelques souvenirs de jeunesse dans la tourmente des années 70 chinoises. Le premier texte parle de la mort de Mao Zedong et du vent de tristesse qui a alors balayé toute la Chine  ; le second est d’ordre plus humoristique.

 

Nous nous mîmes à pleurer bruyamment, plus fort que les cigales. Je versais des larmes comme une fontaine. Nos pleurs étaient sincères. Le ciel, tout d’un coup, nous paraissait assombri. Il nous offrait alors un jour ensoleillé plus noir que la nuit. Beaucoup de monde s’évanouit. Au début, nous n’en croyions pas nos oreilles car le bruit courait que Mao pouvait vivre jusqu’à cent cinquante ans. C’était, disait-on, la prévision scientifique du médecin. [...]

 

Mes parents me recommandaient souvent de retenir par coeur les grands exploits de Mao car sans lui, je vivrais à nouveau dans la misère, comme dans l’ancienne société. La chanson qu’ils aimaient le plus était L’Orient Est Rouge, dont je connais encore les paroles :

 

L’Orient flamboie, le soleil monte

En Chine a surgi Mao Zedong

Il nous apporte du bonheur, il est notre grand sauveur

Le Parti Communiste rayonne comme la Lune

Il nous éclaire là où il passe

Il nous a sauvés de la misère.

 

Mon père murmurait, les larmes aux yeux :

 

« Hélas, le grand soleil s’est couché... Mais il ne se relèvera plus demain. »

 

La rue était silencieuse. Les feuilles mortes voltigeaient dans le vent d’automne. Personne ne souriait. Les cinémas étaient tous fermés. A la radio, on n’écoutait qu’un air de deuil et L’Orient Est Rouge. Dans les restaurants, on ne buvait pas de vin. Et quand on se renontrait, on se saluait tout juste d’un signe de tête.

 

La Chine était en deuil. [...]

 

Mao est mort il y a vingt-six ans. Mais beaucoup de Chinois, notamment les ouvriers, lui témoignent une profonde gratitude. Au moment où la corruption fait rage dans le pays, les Chinois sont d’autant plus nostalgiques de l’époque de Mao durant laquelle les cadres étaient beaucoup plus probes. Selon mon père, Mao sympathisait avec les travailleurs. Il les aimait beaucoup. Ayant appris que j’écrivais un livre sur la Révolution Culturelle , il m’a sévèrement averti :

 

« Ne soit pas ingrat ! Sois impartial ! Ne dis pas de mal de Mao. »

 

 

 

Du Qinggang, « Le Président Mao est Mort », Desclée de Brouwer, Paris, 2002, p. 136-143

par David L'Epée publié dans : littérature
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Jeudi 31 mai 2007

Ba Jin est un des écrivains chinois modernes dont la lecture m’a le plus passionné. Né en 1904 à Chengdu, il découvre Kropotkine très jeune et fonde la Société des Egaux, un cercle d’inspiration anarchiste. En 1927, il part étudier en France ; il va tomber amoureux de ce pays et il écrira plusieurs récits s’y déroulant. Il devient communiste à l’occasion de l’affaire Sacco et Venzetti (l’exécution arbitraire de deux ouvriers italiens par le gouvernement américain), et lorsqu’il retourne en Chine, il prend part au travail entrepris par les partisans. Après une période de succès où il est fort apprécié du régime, il se retrouve persécuté, comme tant d’autres intellectuels révolutionnaires, pendant la Révolution culturelle ; on lui reproche alors ses origines de classe (ses parents étaient propriétaires terriens) et ses accointances avec l’anarchisme. Mais il sera vite réhabilité et même élu président de l’Association Nationale des Ecrivains. Il jouira d’un grand prestige en Chine jusqu’à sa mort en 2005, à l’âge honorable de cent ans.

 

Parmi les textes de Ba Jin que j’ai lus (beaucoup malheureusement n’ont pas encore été traduits en français), je vous recommande vivement « L’Automne dans le Printemps », qui est une romance malheureuse pleine d’observations psychologiques  très fines.

 

Pour vous donner une idée de son style, je publie ici un passage de « Un Coeur d’Esclave », une nouvelle sur le thème de l’esclavage et des débuts du mouvement contestataire dans les milieux étudiants. Je la publierai en deux fois ; voici la première.

 

 

Peng entra. Il s’assit sans manière dans mon fauteuil flambant neuf, et épousseta sa vieille robe. Puis il garda longtemps le silence. Je lisais un livre sur mon bureau. Je levai le nez pour le saluer, puis, me replongeai dans ma lecture. Mes yeux parcouraient le livre ouvert, mais ma pensée ne quittait pas le fauteuil tout neuf où s’étalait sa robe tâchée de graisse.

 

« Zheng, sais-tu combien il y a d’esclaves en Chine ? m’interrogea-t-il d’une voix sourde.

 

« Des millions peut-être, répondis-je négligemment, sans savoir si ce chiffre était exact. J’avais entendu quelques jours auparavant un ami parler de ces choses, mais je ne m’y étais pas intéressé.

 

« Des millions ? En réalité, au moins des dizaines de millions ! renchérit Peng d’une voix angoissée. Et si l’on donnait un sens plus large à ce terme d’esclave, alors les trois quarts des Chinois pourraient être considérés comme tels. »

 

En tout cas, heureusement, je ne suis pas du nombre ! Je me félicitai de la chose intérieurement. Et je tournai mon regard vers Peng, sans comprendre pourquoi il était en proie à une telle angoisse.

 

« Possèdes-tu aussi des esclaves ? me demanda-t-il brusquement.

 

J’imaginai que peut-être il me méprisait en pensant que je n’avais pas d’esclave. Il avait tort. J’avais chez moi très exactement seize esclaves. Le visage épanoui, je lui lançai triomphalement :

 

« Naturellement, une personne comme moi a des esclaves. Chez moi, j’en ai justement seize ! »

 

Il répondit à ces paroles par un ricanement. Et je remarquai alors que son regard était empreint d’un énorme mépris, dénué de tout respect et d’envie. Du mépris pour un possesseur de seize esclaves ! Cette attitude me stupéfiait ! Je ne pouvais croire ce que je voyais dans ses yeux. Je ne comprenais pas ses expressions. Je me creusais la cervelle pour en trouver la cause. Puis la lumière se fit en moi. Ce devait être par jalousie qu’il me parlait ainsi. Etant donné ses modestes ressources, il ne possédait assurément pas d’esclave. Je m’adressai alors à lui avec sympathie, et même avec un peu de pitié :

 

« As-tu aussi chez toi des esclaves ? »

 

A ma grande surprise, il m’adressa un regard cette fois chargé d’orgueil, et me répondit avec emphase :

 

« Mon grand-père était un esclave. » Il avait dit cela comme s’il s’agissait d’un honneur. Cela me laissait plus abassourdi que jamais.

 

« C’est impossible. Pourquoi racontes-tu des histoires ? »

 

« Pourquoi raconterais-je des histoires ? reprit-il, dérouté. Il avait l’air de vouloir me faire comprendre que j’avais dit quelque chose de bizarre.

 

« Mais tu prétends ostensiblement que ton grand-père était un esclave, expliquai-je.

 

« Oui, il l’était, au sens précis du terme. »

 

« Et toi, tu fais des études à l’université... répliquai-je, incrédule.

 

« D’après toi, les descendants des esclaves ne sont pas autorités à entrer à l’université ? me lança-t-il avec insolence. Mais rien ne prouve que tes ancêtres n’étaient pas des esclaves ! »

 

Je bondis de mon siège, la tête dans les mains, comme si j’avais reçu un coup de fouet. C’était vraiment une insulte terrible. Puis je me précipitai vers lui, et le foudroyai du regard :

 

« Tu penses que mes ancêtres ressemblaient aux tiens ? Non, absolument pas ! Sache que mon père avait seize esclaves, mon grand-père huit et mon arrière-grand-père quatre, et si on remontait encore plus avant, on trouverait que mes aïeux possèdaient encore plus d’esclaves ! »

 

En réalité, la chose était problématique, car j’étais bien incapable de savoir si mes aïeux avaient eu ou non des esclaves. Le père de mon arrière-grand-père avait très bien pu être un petit commerçant sans esclave, ou encore un descendant d’esclave... Tout était possible. Mais moi, je me complaisais à imaginer qu’il avait été un haut dignitaire, logé dans une maison magnifique, entouré de belles concubines, et disposant d’une nuée d’esclaves. Sinon, fréquemment, du moins à maintes reprises, j’en avais parlé aux autres, affirmant que mes ancêtres assumaient de hautes fonctions. Et voilà que Peng avait l’audace de prétendre que j’étais un descendant d’esclave ! L’insulte était vraiment énorme. C’était la première fois que, dans ma vie, j’étais blessé de la sorte. Je ne pouvais le supporter, il fallait que je me venge ! Je fusillai mon interlocuteur d’un coup d’oeil furieux et nos regards se croisèrent. Le sien, dur et cruel, me fit reprendre mon calme. Je me raisonnai : il fallait ménager Peng, puisque j’étais son obligé. Je regagnai ma place.

 

« D’accord, je te crois. Une personne comme toi a dû certainement naître dans une famille d’esclavagistes, tout comme moi, je ne pourrais pas naître dans une telle famille. Ce dont je suis fier ! déclara-t-il avec une morgue où perçait une pointe d’ironie.

 

Je le crus torturé par la jalousie au point d’être devenu fou. Je ne puis me retenir de rire. Une expression de fureur apparut alors sur ses traits. Et il se mit à agiter sa main devant ses yeux comme s’il voulait me chasser de sa vue :

 

« Tu ris ? De quoi ris-tu ? Oui, je suis fier d’être un descendant d’esclave. Parce que mon coeur est proche du leur... Qu’est-ce que tu connais, toi qui vis dans une belle maison, au creu de tièdes couvertures, bercé par de doux rêve