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« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

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mon quotidien

Jeudi 12 octobre 2006

 
 
Je remercie tous mes amis présents hier lors de la petite fête que j'ai organisé chez moi pour fêter mon départ en Chine. Cela m'a fait très plaisir de pouvoir vous revoir une dernière fois et pouvoir un peu parler français avant de me plonger dans les affres du mandarin...
 
Mais je ne suis pas sûr d'être le seul à m'être réveillé avec la migraine ce matin...
 
Donc merci à Min Min, Lily, Yiqi, Sarah, Elisabeth, Gladys, Philippe, Manu, François, Rob, Raphaël, Quentin, Aliocha, Raoul, Simon, et à tous ceux qui n'ont pas pu venir. J'essaierai de garder quelques contacts avec vous par voie numérique.
 
Merci aussi à Laure-Anne, qui n'était pas là, mais qui m'a offert il y a quelques temps ce fameux cigare de la Havane (roulé sur cuisse, comme il se doit) que nous avons allumé hier soir à la santé de Castro (qui en a bien besoin ces derniers temps).
Par David L'Epée
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Jeudi 12 octobre 2006
L'Université de Langue et Culture Chinoise de Pékin est comme un grand village comprenant une quinzaine de cités universitaires, de nombreux bâtiments de cours, des terrains de sports, des aires de détente, des restaurants, des commerces, des banques, des réfectoires, etc. Son grand avantage est que c'est une zone très verte ; le temps y est aussi gris que dans le reste de la ville mais on y trouve beaucoup d'arbres, de jardins et d'étangs. Voici quelques photos que j'ai prises ce matin, vers sept heures.
 
Parmi les curiosités, je vous laisse admirer les magnifiques lotus en fleurs, la statue de Kong Zhi (Confucius) qui est décidemment revenu à la mode après une période d'effacement, et un restaurant musulman sponsorisé par Pepsi...
 
Par David L'Epée
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Jeudi 12 octobre 2006

Ce matin, il pleut ; c’est une bonne nouvelle. J’en profite pour éteindre la climatisation et sortir dans le jardin, où l’air est un peu plus frais que d’habitude. Il est presque sept heures ; je me rends au bord de l’étang non loin de mon immeuble (voir photos de la dernière fois). Mais en approchant, j’entends de plus en plus distinctement des rires et des chants. Qu’est-ce que cela peut bien être à cette heure ? Puis j’aperçois au bord de l’étang, rassemblés autour d’une petite table de pierre, la bande des étudiants du Kirghizstan occupés à finir une fête qui a dû être mémorable si j’en crois le nombre de bouteilles vides posées sur la dalle. En me voyant, ils me font signe et m’invitent à les rejoindre.

« Nous fêtons l’indépendance de la République du Kirghizstan, me dit un des fêtards d’une voix balbutiante dans un anglais de fin de soirée. Bois donc à la santé de la République ! » Et il me tend un verre de vodka – vodka russe, remarque-je tout de même avec ironie, alors qu’on fête justement la libération du joug soviétique… Je refuse d’abord (il n’y a pas une demi-heure que je suis levé) mais j’accepte finalement quelques gorgées pour ne pas froisser leur humeur patriotique.

Mon compagnon de chambre est parmi la bande ; je lui demande si c’est ainsi qu’il passe toutes ses nuits (je ne le vois jamais rentrer se coucher qu’au petit matin). Il me répond que c’est un mois faste pour les célébrations nationales, car outre l’indépendance, il y a la Constitution à fêter, ainsi que celle du Kazakhstan – « nos frères » dit-il en empoignant un de ses camarades en provenance de ce pays – qui, lui aussi, fête ces jours-ci son indépendance et sa république… Cela fait effectivement beaucoup de toasts, et les jours étant ce qu’ils sont – étouffants – la nuit reste le meilleur moment pour les porter. En face, de l’autre côté de l’étang, une patrouille de policiers passe en nous jetant des regards désapprobateurs. Comme je ne tiens pas à reprendre un verre de Gorbatchev – sûrement la vodka la moins chère, même en Chine – je laisse les fêtards clore leur banquet patriotique et je dirige mes pas un peu plus loin, vers un petit pavillon entouré d’une treille.

Il pleut toujours, mais très peu ; une ondée tiède qui rafraîchit tout de même et redonne un peu de vivacité aux espaces verts. Assis au bord de la treille, je regarde, comme chaque matin, les hommes et les femmes qui viennent faire leurs exercices de qi gong – du moins je crois que c’est du qi gong. Les gens arrivent les uns après les autres, généralement seuls, et entament des mouvements étranges dont je ne comprends pas la signification. Certains se contentent de marcher lentement en secouant leurs poignets ou en faisant des vagues avec leurs mains ; d’autres font quelque chose qui ressemble à des élongations ou des exercices d’assouplissement ; d’autres dansent en balayant l’air avec des éventails ou de petites raquettes marquées du symbole yin-yang. Tous accomplissent ces rites avec une grande régularité, l’air absent, et sans se soucier le moins du monde de ce qui se passe autour d’eux. C’est pourquoi il vaut mieux ne pas les croiser de trop près car ils pourraient vous gifler distraitement sans même s’en rendre compte…

Le plus étonnant est certainement ces vieilles femmes qui restent immobiles de longues minutes sur le gazon, puis qui rompent cette immobilité en poussant un cri perçant qui fait frémir tout le jardin – ou plutôt qui me fait frémir moi, car personne parmi les Chinois n’y prête attention, tout habitués qu’ils sont par ce train-train matinal. Je sursaute à chaque fois : qu’est-ce qui peut bien faire hurler de la sorte ces pauvres dames ?

Je repense à une discussion que j’avais eu avec Bo avant son départ pour la Mandchourie : il pensait que le Fallounne Ghongue (cette secte religieuse de plus en plus politisée qui tente de déstabiliser le régime par la subversion - j'ai déjà expliqué pourquoi je changeais l'orthographe de certains noms "sensibles") n’était pas aussi dangereux que beaucoup le pensaient, car malgré un grand nombre d’adhérents (plus de 80 millions), il ne se renouvelait pas car la relève était insignifiante parmi les jeunes. Ce qui n’est pas le cas du Parti, avait-il ajouté malicieusement… Et, en effet, assistant tous les matins à ces curieux rites, je remarque que les personnes de moins de quarante ans à pratiquer ces exercices sont très peu nombreuses. Peut-on juger sur cet échantillonnage ? Certainement pas, mais il semble que l’engouement spiritualiste, qui touche ici – comme en Europe – surtout la moyenne bourgeoisie, ne passionne pas la jeunesse outre mesure. Peut-être que la Chine n’a pas autant changé qu’on le dit ; peut-être qu’Hegel et sa dialectique matérialiste (passée au presse-purée marxiste bien entendu) n’ont pas encore trouvé d’adversaire à leur hauteur…

Par David L'Epée
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Jeudi 12 octobre 2006

Ce dimanche matin, comme mon colocataire est parti pour une bonne demi-journée de sommeil après une nuit festive, j’ai la responsabilité de devoir m’occuper de sa copine qui est levée depuis déjà un moment et qui tourne comme une lionne en cage dans la chambre. Il ne veut pas la laisser sortir seule (il sort d’ailleurs sans elle le soir) car elle vient juste d’arriver en Chine depuis le Kazhakstan et elle ne sait pas un mot de chinois. Comme elle semble avoir faim, je lui propose de trouver un endroit pour prendre le petit-déjeuner.

Le réfectoire de l’Université étant déjà fermé, nous sortons en ville à la recherche d’un café où se sustenter. Ce n’est pas si facile qu’on pourrait le croire, même dans une métropole, car il semble que l’habitude de prendre son café sur une terrasse le matin, qui fait partie de nos mœurs, ne soit pas très usitée par les Chinois. Après un moment, nous trouvons quelque chose qui ressemble à un café : c’est une boulangerie attenante à un cybercafé qui permet de consommer sur place.

Tout, dans cette boulangerie, est français : le nom – Tous les Jours – ; les produits (croissants, baguettes, café) ; la musique de fond (Edith Piaf quand nous entrons) ; et la décoration, constituée de reproductions de vues parisiennes et de vieux ustensiles de cuisine français. Malheureusement, les prix aussi sont français… Les aliments sont vraiment chers, et je pense qu’il doit s’agir d’un café pour ceux qu’on appelle ici les « petits-bourgeois » (je ne me souviens plus du terme chinois), ces jeunes un peu snobs au fort pouvoir d’achat qui hantent les milieux culturels contemporains et s’entichent de tout ce qui est occidental. Je souris en pensant qu’un même type d’exotisme, mais de façon inversée, produit à peu près en Europe les mêmes comportements…

Mais les tenanciers de ce café ne semblent néanmoins pas connaître tout des mœurs françaises. En effet, au moment où une employée vient nous présenter une bouteille de champagne pour accompagner nos croissants, je dois lui expliquer que cette pratique n’est pas si courante que ça, même à Paris…

Au moment de partir, je me retourne vers les employées : je n’en suis pas sûr, mais j’ai comme l’impression qu’elles ont été débridées – une opération des paupières malheureusement très usitée par celles qui en ont les moyens et qui répond à certains canons de beauté occidentalisants. Serait-il possible qu’on les ait forcées à faire cette opération pour faire plus « françaises » ?...

Par David L'Epée
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Jeudi 12 octobre 2006

Il y a quelques jours, j’ai reçu un paquet de Mme Sun, la mère de Yiqi, que je n’ai encore jamais rencontrée, mais qui semble être aux petits soins pour moi, puisqu’elle m’a fait parvenir deux poulets, un 24-pack de Tsingtao (the famous and popular chinese beer in the world), du café, du sucre, et quelques vêtements chauds pour l’hiver, qui à Pékin est assez rude. Au départ, c’était trente bière qui m’étaient destinées, mais Yiqi est intervenue auprès de sa mère pour qu’elle renonce aux bières : elle s’inquiète toujours de l’état de mon petit ventre (qui n’est d’ailleurs qu’un fruit de son imagination). Pour la rassurer, sa mère est descendue à dix bières, et finalement, j’en ai reçu… vingt quatre ! Comme vous le voyez, le marchandage est une méthode qu’on adapte à toutes les sauces (et à tous les fûts) en Chine…

L’ennui, c’est que, seul, je n’arriverai jamais à manger ces deux poulets, c’est trop ! J’ai demandé à plusieurs de mes amis dans l’Université de partager, mais aucun n’a l’air très motivé (peut-être un reste de psychose lié à la grippe aviaire ?). Bref, je me trouve un peu emprunté avec ces deux poulets (déjà cuits, je précise) qui remplissent mon petit frigo – ce qui fait râler mon colocataire qui ne sait plus où ranger sa vodka – et je cherche quelqu’un qui voudrait bien partager avec moi la volaille de la fraternité. Alors si vous êtes Pékinois-e (ou étranger-e à Pékin, c’est égal) et que vous criez famine, faites-moi signe, écrivez-moi un mail, et le problème sera ainsi résolu ! Comme je l’ai dit plus haut, il y a assez de bière pour accompagner tout ça.

Bon appétit !

Par David L'Epée
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Jeudi 12 octobre 2006

Au programme ce dimanche : promenade dans le centre de Pékin en compagnie de Wang Jing, une nouvelle amie setchouanaise (le Setchouan est une province chinoise, où se trouve notamment la ville de Chengdu) qui s’est proposée de me faire découvrir la ville et de m’aider à pratiquer mon chinois. Elle étudie les sciences économiques et politiques dans une autre Université, et s’est spécialisée, si j’ai bien compris, dans l’étude de la pensée de Deng Xiaoping. Ce serait là un sujet à approfondir, mais je préfère le remettre à une prochaine fois, car mes connaissances en langue ne me permettent pas de mener le débat très loin…

Après un rendez-vous un peu différé devant le Monument du Peuple en fin de matinée (nous avions oublié de préciser de quel côté du monument nous nous étions donnés rendez-vous, ce qui fait que nous pouvions nous trouver à peu près n’importe où sur la place Tiananmen), nous flânons ça et là dans le centre de Pékin. Inutile de vous préciser qu’ici, le mot dimanche ne signifie pas grand-chose – outre sa traduction de xing qi tian – tous les commerces sont ouverts, les travailleurs se bousculent sur toute la largeur du trottoir, les chantiers sont en branle un peu partout (ils le seront d’ailleurs également toute la nuit), et la seule chose qui nous rappelle que nous sommes censés être dans un jour de repos, c’est que le mausolée de Mao (l’endroit où est exposé son corps) est fermé, pour éviter une affluence qui est déjà forte la semaine mais qui serait ingérable le dimanche.

Nous passons devant le bâtiment dans lequel siège et travaille le Comité central du Parti. Construit en style traditionnel chinois – ou néo-traditionnel, je ne sais pas exactement si c’est de l’authentique ou de la copie rétro – l’édifice n’a rien à voir avec ce à quoi je m’attendais, c’est-à-dire avec une architecture stalinienne comme c’est le cas de nombreux bâtiments officiels à Pékin. Assez discret, pas du tout flamboyant, le bâtiment n’est gardé sur la rue que par trois policiers (du moins trois policiers visibles) et on aperçoit par la porte entrouverte que ce bâtiment n’est que le premier d’une longue série qui se cache derrière, et qui explique mieux qu’on puisse loger là-dedans une administration si importante.

Un peu plus loin, le long de la même rue, nous nous trouvons devant la plus grande librairie de Pékin, un building énorme – je n’ai pas compté les étages – qui est censé pouvoir proposer tout ce qui se publie en Chine. Nous souhaitons ensuite entrer dans un gong yuan (parc public) entouré d’un long mur rouge. Nous suivons le mur pour trouver le portail mais le parc semble être énorme, et c’est seulement après une heure de marche et plusieurs virages que nous trouvons l’entrée principale ! Ce square est vraiment à dimension chinoise : plusieurs kilomètres de surface, un lac artificiel qui ressemble à s’y méprendre à un vrai, une colline au sommet de laquelle domine un palais de l’époque impérial (authentique celui-là), et partout de petites forêts, des bosquets, des chemins, des bancs, et beaucoup de verdure.

Nous nous arrêtons un moment au bord du lac pour profiter du paysage et du calme (voir photos). Comme je l’ai déjà remarqué plusieurs fois lorsque je me trouve seul avec une Chinoise, les hommes qui passent me jettent des regards noirs. Ils ont malheureusement d’assez bonnes raisons de ne pas être tolérants en ce moment sur les contacts que pourraient avoir les wai guo ren (étrangers) avec la gent féminine locale – mais je reviendrai sur cette question un autre jour, dans un sujet consacré spécialement à cette délicate question sociologique.

Jing me fait ensuite visiter une hu tong typique. Les hu tongs sont des vieux quartiers traditionnels pékinois, datant d’avant l’arrivée de l’urbanisme moderne d’inspiration occidentale. Certains sont très étroits, ne laissant passer que les piétons ; d’autres, comme celui que nous traversons, ont des routes goudronnées comme les rues modernes et sont plus spacieux. Situé au centre-ville, il fait partie des quartiers où le mètre carré se vend le plus cher, ce qui explique la présence de petits commerces (épiceries, boucheries, etc.) aux prix très élevés. Il faut dire qu’en dehors des hu tongs, il n’existe presque plus aucun lieu d’habitation au centre de Pékin ; on ne trouve plus que des offices d’Etat, des entreprises, des commerces et des lieux publics. Il est donc regrettable que la municipalité de Pékin ait tendance ces dernières années à détruire plusieurs de ces hu tongs pour les remplacer par de nouvelles constructions en vue de 2008 et des événements que l’on sait, car outre leur qualité de logement, ils ont une valeur historique importante.

Dans le quartier que nous traversons, je remarque un phénomène typiquement chinois : l’habitude de faire sécher son linge, sous-vêtements compris, à même la rue (voir photo). Jing regrette que cette ancienne pratique perdure ; elle trouve que cet étalage d’effets personnels est tout à fait impudique, et donne une mauvaise image des habitants aux visiteurs. Je reviendrai une autre fois sur cette obsession des Chinois de donner une « bonne image » aux « visiteurs »…

Nous nous quittons de retour au Monument du Peuple alors qu’avec le soir, une petite pluie commence à tomber (après plus de trois semaines d’absence !) et nous repartons chacun dans nos universités respectives ; mon amie doit en effet prendre garde à ne pas rentrer après le couvre-feu, en vigueur dans tous les internats chinois. Je réussis à me perdre sur le chemin du retour, ne parvenant pas à retrouver la ligne de bus que je recherche, et après une heure d’errance dans la nuit pluvieuse, je me résous à prendre un taxi. J’ai ensuite l’occasion de me sécher et d’oublier les embouteillages (qui ne m’ont tout de même coûté que 31 yuans – environ cinq francs suisses – ce qui est tout à fait correct) devant un bon plat de jiao zi aux herbes.

Par David L'Epée
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Jeudi 12 octobre 2006

Le jour de la rentrée universitaire, connaissant mes aptitudes à me perdre, je me suis levé plus tôt que d’habitude et je suis parti dès l’aurore à la recherche de ma classe, passant d’un bureau à l’autre pour demander des renseignements. Alors que la plupart des autres liu xue shengs (étudiants débutants) dormaient encore à poings fermés, je me suis retrouvé le seul « long-nez » (c’est le surnom donné aux Blancs) sur le campus qui était déjà bien rempli à cette heure par une multitude d’étudiants chinois. Mais il n’y avait pas que ma couleur de peau qui me distinguait de la masse, il y avait quelque chose de beaucoup plus frappant : j’étais le seul civil – je veux dire que tous les autres, et ils étaient quelques centaines, portaient des uniformes militaires.

J’étais très étonné, car je savais que les lycéens chinois portaient l’uniforme, mais je pensais que ce n’était pas le cas à l’Université. Peut-être me trompais-je, peut-être n’était-ce pas des étudiants, mais bien des soldats. Mais à y regarder de plus près, voyant l’attitude de ces jeunes gens et le nombre des filles présentes (environ la moitié), je devais me rendre à l’évidence ; il s’agissait bien d’étudiants. D’autant que certains portaient des cartables, attendaient devant les bâtiments, exactement comme s’ils se rendaient aux cours. Des uniformes scolaires, certes, pourquoi pas, c’est une pratique courante dans de nombreux pays du monde – et j’y suis personnellement très favorable – mais pourquoi précisément des uniformes militaires ? Je repensais aux lycéennes, si mignonnes dans leurs jupes plissées et leurs marinières bleu-et-blanc…

En me déplaçant sur une autre partie du campus, sur un grand terrain herbeux proche de la porte principale, j’assiste à un spectacle encore plus curieux : une bonne soixantaine de ces étudiants-soldats marchent au pas en portant des drapeaux nationaux et des drapeaux rouges, suivant des ordres beuglés dans un mégaphone par un officier. Plus loin, plusieurs jeunes filles, les cheveux tenus dans un filet sous une casquette kaki, rampent avec une grande agilité dans le sable, tenant leur drapeau enroulé sous le bras. De plus loin encore, j’entends des paroles – que je ne comprends pas – répétées en chœur par un grand nombre. Ou je me trompe fort, ou cela ressemble à s’y méprendre à un entraînement militaire en bonne et due forme.

A la pause de midi, je vais me reposer un moment dans un des jardins du campus. Je m’assieds autour d’une petite table de pierre près de laquelle se trouvent déjà quatre étudiants-soldats qui fument des cigarettes et ont l’air épuisés. J’engage la conversation et leur pose quelques questions au sujet de ce qu’ils font. L’un d’eux m’explique qu’ils sont en première année à l’Université, et que tous les étudiants de cette année sont soumis à une formation militaire accélérée qui peut durer de quelques semaines à deux mois selon les universités. Même les filles ? Même les filles. Jing m’a d’ailleurs appris par la suite qu’elle avait suivie cette formation l’an passé comme toutes et tous ses camarades, et que c’était très éprouvant.

N’ayant jamais entendu parler de cette institution, je suis un peu étonné. L’étudiant qui m’a répondu, qui semble bien informé sur la question, m’explique que cette pratique a été instituée en 1989, peu après les incidents que l’on sait sur la place Tiananmen. J’imagine – même si je n’ose pas le dire – que le but de l’opération était alors de mater par la discipline toute velléité d’une nouvelle mutinerie estudiantine contre le pouvoir. J’ai lu un peu plus tard que les étudiants qui refusaient de se plier à cette formation étaient tout simplement renvoyés de l’Université. Mon interlocuteur a compris ce que je suggérais ; il hausse les épaules en tirant sur sa cigarette et me dit simplement : « Le pouvoir se trouve au bout du fusil », citant en anglais la célèbre parole de Mao. A côté de lui, un autre étudiant lui demande, avec une naïveté assez renversante : « C’est quoi, les incidents de 1989 ? »… L’autre ne répond pas.

Par David L'Epée
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Jeudi 12 octobre 2006

A l’heure où j’écris, je suis en vacances pour une semaine. Nous fêtons en effet la Fête nationale et la grande majorité des Chinois ont droit à cette occasion à sept jours de congé. Quand je dis sept, c’est bien sept, pas un de plus ! On n’a pas l’habitude ici, de faire comme chez nous des ponts pour relier week-ends et jours fériés et rajouter des jours de congé ; en Chine, ce serait plutôt le contraire : pour être sûr qu’on ne se repose pas plus que sept jours, la semaine s’arrête exactement le samedi, veille de la Fête nationale, et reprend très précisément une semaine plus tard, c’est-à-dire… dimanche prochain ! Pour moi, ce sera une première : aller suivre mes cours à l’Université un dimanche sera une expérience tout à  fait inédite.

Pour rappel, la Fête nationale chinoise célèbre le souvenir du 1er Octobre 1949, date de la proclamation de la République populaire de Chine par Mao Zedong.

Wang Jing, mon amie setchouanaise, me demande ce que je veux faire en ce jour symbolique. Elle m’a parlé de la cérémonie du drapeau ; je suis intéressé à y assister et elle propose de m’y accompagner. Cette cérémonie consiste à hisser un grand drapeau chinois au centre de la place Tiananmen à l’aube du 1er Octobre, lorsque paraissent les premiers rayons du soleil. Les Chinois se rendent chaque année par centaine de milliers (j’insiste sur ce chiffre, il est exact) pour y participer. Et on n’y trouve pas que des Pékinois, mais également des Chinois de provinces très reculées, qui ont fait un long voyage, demandant même parfois des jours de congé supplémentaires, pour venir à Pékin. Ils arrivent aux abords de la place dès la soirée de la veille et dans la nuit, car il est impossible de trouver une place en vue du drapeau si on débarque en même temps que le soleil ; il faut s’y prendre à l’avance et être patient. La nuit du 30 septembre au 1er Octobre semble donc être un grand moment patriotique pour les Chinois, et je suis très intéressé à me joindre à eux pour voir cela de plus près.

Vers 22h30, je prends un bus devant mon Université qui, après une heure de trajet, m’amène directement dans le quartier de Tiananmen. Le bus, déjà à cette heure, est bondé ; je ne pensais pas qu’il était possible d’entasser autant de personnes dans un véhicule. Certains, même, n’ont pas de place pour poser leurs pieds et sont obligés de se tenir aux barres de sécurité en gigotant pour poser un pied de temps à autre contre une vitre ou ailleurs, histoire de ne pas s’épuiser. Lorsque quelqu’un a l’idée saugrenue de vouloir sortir à une station intermédiaire, personne ne s’écarte pour lui laisser le passage – pas par mauvaise volonté, mais par impossibilité technique – mais plusieurs personnes le poussent vigoureusement du côté de la porte, jusqu’à ce qu’enfin, le voyageur soit éjecté sur le trottoir. Plusieurs portes sont restées ouvertes, car il est impossible de les fermer ; c’est un miracle si personne n’est tombé pendant la course – mais il faut dire que le bus ne va pas très vite, pris dans l’embouteillage parmi la multitude des véhicules qui convergent vers Tiananmen.

Pour le moment, la place est fermée, clôturée par des barrières et de nombreux policiers ; elle n’ouvrira qu’en fin de nuit, pour la cérémonie. La foule est réunie sur les places et les parcs tout autour, ainsi que sur plusieurs grandes rues qui ont été fermées à la circulation. Et quand je parle de foule, le terme n’est pas exagéré : j’ai lu le lendemain dans la presse qu’il y avait là 220'000 personnes. 219'999 Chinois …et moi, et moi, et moi – comme dit la chanson. En effet, je ne rencontre pas un seul visage occidental dans la masse, ni n’entends une autre langue que le mandarin. Certains Chinois me regardent avec surprise, visiblement amusés de voir ici un étranger, et plusieurs me hèlent en poussant des « Hello ! » tonitruants et suraccentués.

Je retrouve Jing devant le palais des Jeux Olympiques (un grand bâtiment blanc qui présente un décompte électronique géant des jours, des heures, des minutes et des secondes qu’il reste à attendre avant l’ouverture des Jeux de 2008). Elle me présente cinq de ses amies – dont j’avoue que j’ai oublié les noms – elles aussi étudiantes. Les présentations faites, nous nous asseyons un moment sur le sol, là où nous trouvons une place, ce qui n’est pas facile, car toute la rue a comme un aspect de Woodstock : de nombreux groupes, souvent composés de jeunes, sont assis çà et là – entassés serait sans doute un mot plus juste – et jouent au mah-jong et aux cartes en attendant le matin. D’autres dorment, roulés en boule comme des chats ou recouverts de papier journaux. Cà et là, on chante, souvent des chants patriotiques, et l’ambiance est très sympathique. Mais cette situation, presque confortable, ne dure pas, car des policiers arrivent et nous demandent de dégager les lieux ; des véhicules militaires doivent passer par là pour se rendre sur la place, et on nous déplace ailleurs, un peu comme un troupeau, en aboyant un peu pour être sûr que tous les bestiaux restent groupés. Difficile de faire autrement que de rester groupés à vrai dire, car le groupe est partout, et ce que nous pourrions appeler l’espace a maintenant complètement disparu.

Après nous êtres perdus et retrouvés une ou deux fois les uns les autres, nous décidons – si le mot « décider » a encore un sens quand la liberté de mouvement est si restreinte – de regarder passer quelques bataillons de l’Armée Rouge qui se rendent à Tiananmen en passant sur un avenue à côté de nous. Nous sommes au premier rang, plaqués contre les cordons de sécurité ; il est étonnant que ces derniers ne se soient pas rompus car la pression de la foule était vraiment très forte, et si les policiers n’étaient pas là pour nous pousser dans le sens inverse (et ainsi assurer ce qui pourrait s’apparenter à un équilibre des forces), la masse aurait sûrement débordé sur l’avenue dans un désordre effroyable, ce qui aurait sans doute valu à bon nombre de se faire piétiner accidentellement.

Pour une raison qui m’échappe, les policiers insistent régulièrement pour nous faire reculer encore davantage en resserrant le cordon de sécurité. Peu à peu, le trottoir nous est confisqué et on nous fait reculer toujours plus loin. Ainsi, lorsqu’on croit qu’il est impossible d’être plus compressé, lorsqu’on croit qu’au-delà de ce stade, l’espace ne peut pas se resserrer davantage, c’est faux ; la masse humaine a des vertus élastiques insoupçonnées. Puis on nous fait déplacer encore une fois, car on a besoin de toute l’avenue pour faire venir je ne sais quel escadron. Par chance, nous parvenons à nous replier dans un parc où la densité de population est un peu moindre (ceci étant relatif, vous en jugerez vous-mêmes par les photos prises dans le parc).

Nous restons là quelques heures, devant une station de métro fermée, dans la demi obscurité, à attendre l’aube en écoutant claquer les grands drapeaux rouges juste au dessus de nous. Je discute un moment avec une jeune fille et un jeune homme du Hunan, qui me vantent les attraits de leur province et m’invitent à venir la visiter pendant les prochaines vacances. Un peu plus tard, alors que mes interlocuteurs se sont endormis, une autre étudiante que je ne connais pas, mais qui a entendu que je parlais anglais, vient engager la conversation avec moi. Elle vient du Setchouan – encore ! – et m’explique qu’elle a fait le voyage avec ses cousins pour venir célébrer le 1er Octobre à Pékin. Le Setchouan côtoyant le Tibet, je vous laisse imaginer l’étendue du voyage… Plus encore que d’habitude, les Chinois sont très ouverts cette nuit, abordant facilement les étrangers – l’étranger en l’occurrence – avec une grande spontanéité. L’atmosphère est joyeuse et détendue malgré le pullulement humain dans tout le quartier, et ceux qui pensent, comme certains chantres de la clique de Guy Sorman, que les Chinois n’ont pas d’humour devraient venir faire un tour dans une manifestation telle que celle-là, cela les décrisperait un peu.

Puis nous entendons le battement des tambours. Nous nous levons et affluons – c’est le mot le plus juste – vers la place Tiananmen qui est maintenant ouverte au public. Nous attendons là environ une heure, scrutant la perche le long de laquelle s’élèvera bientôt le drapeau. Le ciel est maintenant teinté de bleu sombre, et la température a passablement baissé. Certains sortent des petites laines, on emballe les bébés dans des couvertures. Chacun attend dans la bonne humeur, et personne ne semble montrer de signe de fatigue. La masse est compacte. D’où nous sommes, je regarde le palais central de la place, orné du tableau géant de Mao, et j’observe sa couleur rouge apparaître au fur et à mesure que le soleil se lève.

Il est 06h00, c’est l’aurore. La foule est prise d’un grand mouvement, tous les yeux se tournent vers le centre de la place. Lentement, le drapeau chinois est hissé sur la perche, alors qu’on entame les premières notes de l’hymne national – que l’on entend très mal d’où je suis, tant la place est grande. Le drapeau est arrivé en haut, il flotte maintenant, rouge éclatant, dans la brise matinale. Une nuée de colombes est lâchée qui s’envole dans le ciel. La foule laisse éclater sa joie, et c’est une mer de bras qui s’agite, hérissée de petits drapeaux en papier, que chacun agite joyeusement, jusqu’aux bébés sur les épaules de leurs parents, dans la clameur de milliers de voix.

 

Après avoir laissé le gros de la foule se dissoudre, nous quittons la place et allons prendre le petit-déjeuner dans un quartier populaire non loin de là où quelques échoppes sont ouvertes. Au menu : des mian tiaor, des nouilles tièdes au soja, avec quelques bao zi, des petits pains farcis à la viande. Il est surprenant de voir les rues encombrées par une population si dense et si hétérogène, un dimanche matin – férié en plus ! – alors qu’il n’est même pas encore sept heures.

Ce que je retiens de cette nuit, c’est l’impression d’une grande communion populaire dans un esprit de simplicité – la cérémonie en tant que telle est assez basique – et d’enthousiasme. Qui, en Europe, traverserait la moitié du continent et patienterait toute une nuit dans la foule pour voir simplement hisser un drapeau sur une perche ? Ce patriotisme sain et décomplexé, si étranger à nous autres Occidentaux à qui l’histoire du siècle nous a retiré cette joie-là, fait plaisir à voir. Rien de vindicatif dans cette expression populaire, simplement de l’attachement à la patrie, et à la République qui en est garante. Quand on assiste à un tel spectacle, on se dit que l’unité chinoise, malgré toutes les dissensions internes aux pays, n’est pas que de façade, et que la thèse de l’ « émergence pacifique », omniprésente dans le discours diplomatique chinois, n’est peut-être pas qu’un slogan creux.

 
 
rectification : En parcourant d'autres blogs, je me suis rendu compte que contrairement à ce que je croyais, je n'étais pas le seul Occidental à avoir participé à cette célébration. Il y avait là notamment M. Olivier le Clouërec, journaliste français, à qui je me suis permis d'emprunter deux photos, et Mayou et Neric, deux étudiants qui présentent ces jours un diaporama sur cette nuit du 1er Octobre. Les deux premières photos sont quant à elles issues des médias officiels. Toutes les autres sont de moi.
 
Par David L'Epée
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Jeudi 12 octobre 2006

La Fête de la Lune, appelée aussi Festival de la Mi-Automne dans la traduction, est certainement la fête traditionnelle la plus vivace aujourd’hui en Chine. Consacrée à la famille, elle consiste avant tout, pour les Chinois, à profiter de la semaine de vacances nationales d’octobre pour passer du temps en famille, quitte à devoir traverser le pays dans des trains bondés pour l’occasion. On y déguste aussi de petits gâteaux confectionnés spécialement pour l’occasion, que j’ai eu l’occasion de goûter, et dont certains sont délicieux – d’autres un peu plus surprenants pour nos goûts occidentaux…

Comme il y a de nombreux étrangers dans mon université et que nous ne sommes pas en mesure, comme le voudrait la tradition, d’aller rejoindre notre famille, la direction a organisé à notre attention une soirée musicale, pour que nous aussi soyons à la fête. Le concept était assez intéressant : proposer aux étudiants et autres collaborateurs de l’Université de présenter des productions musicales de leurs pays respectifs.

Je vais voir de quoi il s’agit. On a dressé une grande scène devant le bâtiment principal, on a pendu de gros lampions rouges, et on a décoré les arbustes de petits ampoules clignotantes qui font plus penser à Noël qu’à une fête d’automne – d’autant que l’automne ici à tendance à ressembler à un écrasant été indien. Après des discours officiels auxquels je ne comprends pas grand-chose, les festivités sont ouvertes. Des danseuses chinoises vêtues de ravissantes et longues robes blanches (voir photo) agitent des rubans rouges ; la chorégraphie est très simple mais du plus bel effet. Ce sont ensuite des femmes et des hommes du peuple Miao (une minorité ethnique chinoise) qui se produisent, avec des costumes flamboyants et d’impressionnants maquillages – je n’ai malheureusement pas pu prendre de photos, par manque d’éclairage.

La partie intéressante du spectacle s’arrête là, car les artistes suivants sont deux Chinois pédants et larmoyants qui nous interprètent un slow tout ce qu’il y a de plus industriel avec des effets de trémolo à bailler et un jeu de scène digne de l’Eurovision – l’Asiavision, est-ce que ça existe ? Puis c’est un groupe multiculturel, avec des Jaunes, des Blancs, des Noirs, en t-shirt de l’Université, qui entament des chœurs de boy-scouts en mimant des mouvements de foule, dans une sorte de comédie musicale de fête de paroisse. A ce stade, je commence à être fatigué et je rentre finir mes zùo ye

Par David L'Epée
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Dimanche 15 octobre 2006

Bonne nouvelle de Suisse aujourd’hui ! J’apprends que Yiqi (wo de piao liang nü peng you) a passé avec succès ses examens de français, faisant même un 5,5 d’histoire de France ! Elle avait à sa disposition un bon professeur, certes, mais l’exploit est tout de même à relever, car les étudiants étrangers qui passent leur examen après seulement une année d’études à l’Institut de Langue et Civilisation Françaises de l’Université de Neuchâtel ne sont vraiment pas nombreux.

 

Elle va maintenant prendre son billet d’avion et me rejoindre ici à Pékin, d’ici début novembre. Nous allons chercher un petit logement dans le quartier de l’Université, ce qui me permettra de quitter cet internat pour étrangers où il devient vraiment difficile de se reposer – comme je l’expliquerai dans un prochain texte.

Félicitations à elle, donc ! Comme elle me reprochait de voir trop souvent sur mon blog des photos d’autres Chinoises, je lui ai promis d’en publier quelques unes des siennes si elle réussissait ses examens. Chose promise, chose due, voici donc quelques photos de la lauréate !

 

 

 

 

Par David L'Epée
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«  La Chine est excitante comme peut l’être pour un physicien une équation majeure à poser et à résoudre. »

 

(Guillain Robert, Dans Trente Ans la Chine )

 

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