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« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

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Lundi 13 août 2007

Voilà, cette fois c’est fini. Je suis actuellement à Dezhou où je suis venu faire mes adieux à ma « belle-famille ». Demain, je retourne à Pékin. Après-demain, je prends l’avion pour Londres, et de là je m’envole jusqu’à Genève. Mon année chinoise arrive à son terme.

 

J’écris ces derniers mots sur une terrasse chaotique sous la lumière de quelques lampions. Le soleil s’est couché, les grillons font retentir leur chant qu’on entend malgré le brouhaha des discussions des travailleurs attablés à côté et des bruits de vaisselle. Un chaton famélique passe et repasse, se frotte aux pieds de ma chaise pour quêter mes restes de poisson ; un enfant de cinq ans s’est juché sur un tabouret en face de moi et me demande de lui dessiner un mouton (authentique !) et de lui écrire les caractères chinois de mon nom sur un morceau de carton ; debout à côté, une poignée de bouteilles vides à la main, le serveur – un étudiant-travailleur – membre d’une secte mystique, m’entretient de l’Opéra de Pékin en faisant de grands gestes. Les brochettes d’agneau crépitent sur les grills, les chopes s’entrechoquent aux cris joyeux de kampei !, un air sirupeux de Hong Kong sort du petit restaurant où les cuisiniers s’activent et manient d’énormes poelles devant un mur en briques luisant de graisse. Un soir comme tous les soirs dans cette petite ville du Shandong.

 

Partir, c’est mourir un peu, dit-on. C’est valable pour ceux qui restent. Pour ceux qui partent, vient un moment où l’on se dit : c’est revenir qui est mourir un peu. La conclusion d’un séjour d’un an en terre chinoise risquerait de ressembler à un testament si on oubliait qu’il y a un après. Joie de retrouver bientôt mes amis du pays, mélancolie de quitter mes amis chinois.

 

Le moment est venu de faire mes adieux aux lecteurs du blog, spécialement à ceux qui m’ont suivi fidèlement tout au long de cette année et à vous engager vous aussi, si vous en avez l’envie et l’occasion, à venir voir de l’intérieur à quoi ressemble l’étrange Empire du Milieu. Ce n’est pas en touristes que vous pourrez apprendre à connaître la Chine mais en découvreurs.

 

Plutôt que de partir aux quatre coins du pays en courant d’un temple à l’autre avec mon appareil photo, j’ai préféré limiter mes lieux de destination mais y passer à chaque fois suffisamment de temps, de façon à pouvoir vivre la Chine dans son quotidien, à m’en imprégner. Grâce à mes amitiés sur place, j’ai eu l’occasion rare de vivre avec les Chinois, suivant leur mode de vie jour après jour, et parfois dans des endroits où les étrangers ne mettent jamais les pieds. J’ai marché sur les chemins de campagne, j’ai mangé les brochettes aux échoppes populaires dressées à même la rue et partagé la bière tiède, je me suis rasé pour signifier mon respect aux aînés, je me suis reposé sous les cerisiers en fleurs du Yuanmingyuan, j’ai fait sauter des pétards pour chasser les monstres, j’ai parlé avec les vieux et les enfants, les marchands et les paysans, les mingongs et les soldats.

 

Elle est tout cela, ma Chine. Les tambourins rythmant les danses des vieilles dames au crépuscule, l’animation des terrasses et des bazars, l’odeur de tofu dans les ruelles, les jeunes mariées en qipao rouge et or, les hommes jouant aux cartes et au mah-jong, torses nus, accroupis sur le trottoir, les petites charettes à trois roues qui grouillent sur les routes, la vente à la criée, les enfants à la culotte fendue et au foulard rouge, les feux qu’on brûle pour les morts, les toasts arrosés au baijiu et tous les rites de la table, les chants patriotiques grésillant dans les mauvais transistors, les petits chiots vendus devant les bouches de métro, les gâteaux de lune, le drapeau rouge flottant sur la place Tiananmen, et la langue chinoise enfin, si mélodieuse et si vive. Bien sûr, je n’y ai pas vu que de bonnes choses, j’y ai aussi vu la pauvreté, les descentes de police musclées dans les marchés, les trafics de toutes sortes, et surtout le stupéfiant mépris affiché par tant d’étrangers expatriés, businessmen pétris d’une morgue néo-coloniale que je n’ai jamais cessé de dénoncer. Mais c’est ainsi, la Chine est un pays de contraste où on trouve tout et son contraire ; les bonnes expériences ont été pour moi plus nombreuses que les mauvaises. Ce n’est pas la Chine de Marco Polo ni celle de Malraux, c’est juste ma Chine.

 

Chine des longues randonnées à pieds ou à vélo, à voir, à écouter, à sentir, à s’imprégner de la vie des gens d’ici. Chine aux mille recoins, avec ses hutongs qui n’en finissent pas, des baraquements alignés les uns sur les autres, comme ensevelis sous des hanzi de toutes les tailles et de toutes les couleurs, des quartiers tortueux et labyrinthiques de petites bâtisses à un étage à l’architecture dépareillée – Chine du désordre organisé, de la multitude ordonnée, du fourmillement hautement structuré. Chine des cinq sens et des neuf pour cent de croissance, Chine au teint hâlé et à la langue bien pendue, qui sait compter et qui ne s’en laisse pas conter.

 

Ma Chine ? Celle qui ne dort jamais, celle qui jure, qui crache, qui rit fort et qui engloutit de grands bols de nouilles avant de s’étendre sur le kang, celle qui bâtit toujours plus haut vers le ciel, celle qui « monte dans la montagne pour frapper les tigres », celle qui s’entasse dans les trains au Nouvel An et qui affiche des duilian de papier doré sur sa porte. Ma Chine ? Une hospitalité, une générosité, des amis de passage impossibles à oublier. Une Chine de marchands de légumes, de chauffeurs de taxi, de joueurs de flûte, de vendeurs de tianbingguozi, de balayeurs, d’étudiants, de coiffeurs – une Chine de camarades. Ma Chine ? Celle qui répond toujours au nom de Zhu Enlaï (comme la France de Jean Ferrat est celle qui répond à celui de Robespierre), celle qui ne se renie pas, celle qui n’est pas à vendre.

 

Le vent chargé de sable, la grâce des jolies serveuses dans les maisons de thé, la gouaille des petits commerçants, la rigidité martiale des agents de police, les hauts cris des matriarches échappés des cours intérieures, les chorales d’enfants sur les terrains de sport, les lampadaires en panne dans les rues obscures, la mélopée des aiguiseurs de couteaux au petit matin, passant en triporteur devant les grands parcs où les aînés s’exercent au sabre et au qigong... Comment oublier tout cela ? Le jaune éclatant du colza sur les champs en terrasses du Shanxi, les pics vertigineux et boisés autour de Taishan, les massifs fleuris et vallonnés abritant les tombes des Kong dans le sanctuaire de Shufou, les reflets des lampions sur la surface du lac de Hu Hai, le givre sur les arbres fruitiers dans les vergers du Hebei... Quand reverrai-je tout cela ?...

Je reviendrai.

par David L'Epée publié dans : mon quotidien
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Samedi 28 juillet 2007

 

Quelques jours avant mon départ pour l'Europe, mes pensées vont à tous ceux que j'ai connus ici, Chinois ou laowai (étrangers), à mes amis, à celles et ceux qui m'ont aidé à me débrouiller dans cette société si différente. Voici quelques photos en hommage à ces compagnons de route.

 

quelques amies en vrac

 

avec Mlle Yu, ma professeur, fraîchement diplomée d'un doctorat en sociolinguistique chinoise

 

avec quelques amis sur la Grande Muraille , du côté de Badalin

 

Charles (de la Réunion ), Germain (de France), David (des Etats-Unis) et Kim (de Corée du Sud), dans un restaurant japonais, au cours d'un repas de laowai des quatre coins du monde

 

 

avec Jiu Shanmei, ma meilleure amie de Pékin. Future étudiante en design et décoration d'intérieur, elle a été ma plus proche amie pendant mon séjour à Pékin ; nous nous reverrons certainement un jour ou l'autre.

 

avec Li Juan et Li Bo, mon vieil ami de Harbin qui m'a beaucoup aidé lors de mon arrivée en Chine

 

 

mes amies Indonésiennes (d'origine chinoise) Elles font partie des nombreuses familles d'immigrés chinois qui habitent maintenant depuis une ou deux générations en Indonésie. Cherchez le détail insolite...

 

Pao Lu (du Canada) et Zhu Weilian (de Porto Rico) - je donne leurs noms chinois, ceux par lesquels nous nous appelions, car je ne connais pas leurs noms véritables. Ce sont deux de mes camarades de classe.

 

Yapilini et Luo Shan (du Népal), deux autres camarades de classe.

 

 

avec Wang Jing, une amie du Sichuan, qui m'a fait découvrir plusieurs endroits intéressants à Pékin

 

Xiao Ting

 

Lily (de Shanghai) et Marc (de Bienne) – le seul Suisse que j’ai croisé de tout mon séjour...

 

Maître Gan, un de mes professeurs

 

avec la petite fille de la machine à café (son travail consistait à encaisser l’argent et à presser sur le bouton de la machine) Je lui ai rendu visite tous les matins pendant un an car sa machine était la seule qui proposait du café noir – et parce qu’elle était de surcroît fort sympathique (la fille, pas la machine). Elle vient elle aussi du Sichuan, la province des pandas géants.

 

Avec Monkebaya (de Mongolie) et Staïzi (de Madagascar)

 

Wenny, encore une Indonésienne d’origine chinoise

 

Wang Jing et deux de ses amies dont j’ai hélas oublié les noms...

Mes meilleures pensées aussi à tous les autres : Wang Bei, He Ting, Zhang Jun, Qiyang, Yin Xiaohui, Jiao Ke, Dang Xu, Lin Xiaoyou, Gao Hongmei, Jin Ling, Shang Xiaomen, Wang Jiancai, Liu Yun, Peng Yinghao, et tous ceux que j’oublie. J’espère avoir l’occasion de vous revoir un jour.

 

 

Attention : dans deux jours, dernier billet du blog avant la fermeture.

par David L'Epée publié dans : mon quotidien
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Lundi 16 juillet 2007

première partie du texte :  Hip-Hop à Pékin (I)

Quelques mots encore sur la soirée hip-hop au Yugong Yishan. Toujours conformément aux traditions du genre, le groupe pékinois Section 6 a terminé son show par une open mic session, laissant successivement le micro à tous ceux qui voulaient le prendre. En Europe, les prétendants se seraient piétinés les uns les autres, tant il est vrai, comme je l’ai lu quelque part, que « chez nous, il y a un groupe de hip-hop par cage d’escalier » alors qu’en Chine, pour l’instant, le phénomène est très marginal. Je n’avais pas vraiment l’intention de saisir l’occasion, mais mon amie Jiu Shanmei, qui était avec moi ce soir-là, me poussa au premier rang, affirmant qu’elle ne me laisserait pas quitter la Chine avant de m’avoir entendu raper. « Oho ! un MC étranger ! » s’exclama un des MC’s de Section 6, me faisant signe d’approcher et me tendant le micro. Après avoir interprêté une version raccourcie de Prenez Garde au Réveil (certains de mes amis connaissent la chanson [1] ), j’ai passé le micro à un autre volontaire.

La session s’est poursuivie, de MC à MC, de rapeur confirmé à amateur, dans une ambiance que les amateurs de hip-hop connaissent bien. A mon exception, tous étaient évidemment Chinois, et je pense même Pékinois pour la plupart (si j’en crois l’accent). Nous avons continué ce jeu-là jusqu’à six heures du matin, toujours avec un petit groupe de spectateurs réunis en cercle autour de nous. Jiu Shanmei, fatiguée, était rentrée se coucher ; à quelques rares exceptions, il n’y avait d’ailleurs plus que des hommes dans la salle. Tous largement abreuvés de Tsintao (la bière chinoise par excellence), nous ne voyions plus le temps passer et les heures se succédaient, dans le tressautement des basses et la transpiration, sans que personne ne déclare forfait. Vers la fin, un des rapeurs s’est écroulé en plein freestyle, tombant lourdement sur le sol dans un ultime hoquet. Nous l’avons transporté jusqu’à un canapé à l’autre bout de la salle (il faisait tout de même son poids) où nous l’avons laissé dormir et couver son vin.

Personne, bien sûr, ne comprenait la teneur de mes textes et de mes improvisations (ils ont même eu de la peine à identifier de quelle langue il s’agissait) mais j’ai par contre quant à moi pu exercer mon écoute et je suis maintenant persuadé que le chinois est une langue de prédilection pour le rap. J’ai promis à mes nouveaux amis de travailler à un ou deux lyrics (textes) en chinois et de leur envoyer l’enregistrement dès que j’aurais obtenu quelque chose de passable. Le plus impressionnant pour moi a été d’assister à quelques clash incroyables (voir première partie du texte), que je comprenais en partie, et qui mettaient à la fois à contribution la verve, l’imagination, le débit et la gestuelle des « combattants ». Autour des deux rivaux, nous étions serrés, épaules contre épaules, et nous soutenions successivement l’un ou l’autre, en fonction de leur prestation. Voilà qui redonne envie de se remettre à l’écriture et aux répétitions – ainsi qu’aux cours de chinois... Un grand moment de hip-hop que je n’oublierai pas de sitôt.

[1] Le disque Emincé de Poulet, réunissant des chansons du groupe les Gallapias et de votre serviteur, est toujours disponbible à mon e-mail.

par David L'Epée publié dans : mon quotidien
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Mercredi 4 juillet 2007

Jadis, Pékin était entièrement constituée de petites maisons à un étage, serrées les unes à côté des autres dans d'interminables hutongs, à la fois très pittoresques mais extrêmement miséreuses. Aujourd'hui, la conception de l'urbanisme a beaucoup changé, comme le montrent ces photos que j?ai prises un peu au hasard dans certains nouveaux quartiers de Pékin.

 

par David L'Epée publié dans : mon quotidien
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Vendredi 29 juin 2007

Un ami du pays m’a récemment écrit une lettre dans laquelle il m’encourage à poursuivre la rédaction de mon blog mais me fait le reproche suivant : mais où sont les femmes ? me demande-t-il. Comment peut-on parler si longuement de la Chine sans réellement s’arrêter sur le sujet ? Tu ne penses donc pas à tes amis, tu gardes tout pour toi, tu ne nous révéleras rien des charmes de l’Orient...

 

Que mes amis se rassurent : je leur dirai tout ce qu’ils veulent savoir en temps voulu, c’est-à-dire à mon retour au pays. A parler des Chinoises, il y aurait de quoi alimenter tout un livre, assurément, mais ces pages-là n’ont pas leur place sur leur blog. De toutes façons, comme vous vous en doutez, ma situation personnelle et mes engagements font que ce que j’aurai à vous dire sur le sujet n’aura rien de très personnel – cela va sans dire – je ne suis ici qu’un observateur passif, tantôt sociologue tantôt esthète. Je ne souhaite pas raconter sur ces pages des anecodtes dont l’intérêt serait trop limité pour la majorité des lecteurs ; que les autres me pardonnent ce silence. J’aurais pu, comme certain autre blogueur (il se reconnaîtra), commencer chaque semaine en publiant la photo suggestive d’une playmate locale, mais ce n’est pas le genre de la maison – les blancs sont revenus en Chine mais ils sont priés de laisser au vestiaire leurs vieilles habitudes coloniales.

 

Une de mes amies chinoises a étudié plusieurs années en Europe. Elle m’a tenu un jour au sujet de la condition féminine chinoise les propos suivants – propos qui déplairont à certains mais qui n’engagent qu’elle :

 

« Tu as sans doute déjà remarqué, m’a dit mon amie, lorsque tu recevais une Chinoise chez toi et que tu lui proposais à boire, qu’elle demandait souvent simplement une tasse d’eau chaude. Pas du thé ni du café, juste de l’eau chaude. Cela vous paraît étrange, pourtant vous-mêmes buvez souvent de l’eau fraîche, qui n’a pas plus de goût que la chaude, sans devoir toujours y ajouter du sirop ou un quelconque arôme. Tu auras peut-être aussi remarqué que tes invitées attendent parfois longtemps avant de boire, et que l’eau est parfois devenue tiède alors qu’elles y goûtent enfin. Il en va de même dans notre cuisine traditionnelle qui, dans de nombreuses provinces, est peu relevée, contrairement à ce que laissent croire les restaurants chinois en Occident qui ne connaissent de succès qu’à mesure qu’ils s’adaptent aux goûts de la clientèle locale. Nous sommes ainsi : nous aimons souvent ce qui n’est ni chaud ni froid, ce qui n’est ni salé ni sucré (sauf quand nous décidons d’allier les deux, ce qui arrive également) ; nous aimons ce qui n’a pas de goût. »

 

« Ne pas avoir de goût est considéré comme un défaut selon votre conception des choses, mais cela est chez nous associé à une forme de pureté : ce qui n’a pas de goût est ce qui est libre de tout, ce qui est sain. Ce n’est pas valable que pour la cuisine, c’est valable également pour les caractères – du moins les caractères féminins. La vision chinoise traditionnelle de la femme – qui est toujours chez nous, malgré toutes les révolutions et malgré l’apport féministe du communisme, la vision dominante – honore la femme dans la mesure où elle s’efface devant la gent masculine, montre un visage de constant acquiescement, et sait se montrer discrète en toutes occasions. Ne pas avoir de goût est peut-être en Chine la plus haute des vertus féminines. »

 

Je commençais à saisir la nature de son problème. La conception ternaire de la philosophie chinoise (le yin, le yang, une touche de yin dans le yang et vice-versa), si étrangère à la conception binaire de notre pensée occidentale, changeait la donne sur bien des plans. Ne visait-elle pas à une neutralisation constante de toutes choses par la recherche du juste milieu (sorte de zone neutre, donc pure) ou l’alliance des contraires, qui aboutit au même résultat ? N’obtient-on pas de l’eau tiède en mélangeant de l’eau chaude et de l’eau froide ? La cuisine aigre-douce, chère aux Chinois, n’était-elle pas elle non plus une alliance des contraires ?

 

Toute puissance de la parole de Confucius pendant des siècles ; violente critique maoïste de ce même Confucius, voué aux gémonies le temps d’une révolution ; retour d’une vision confucéenne de l’Etat ; alchimie fine entre le socialisme et les traditions millénaires, avec, comme troisième élément pour boucler l’équilibre ternaire, la mondialisation – et l’économie socialiste de marché, histoire de mettre un peu de yin dans le yang… Une seule constante : on ne sort pas de Confucius, parce que Confucius, c’est l’équilibre des extrêmes et leur neutralisation, c’est l’éloge de l’eau tiède et des femmes transparentes…

 

« Jusqu’à mon arrivée en Occident, a poursuivi mon amie, j’étais une de ces Chinoises parmi plusieurs millions d’autres, j’étais sans goût, et comme la plupart des femmes, j’en éprouvais secrètement une grande fierté. Mais ces dispositions d’esprit, considérées comme des vertus chez moi, se sont avérées ici un handicap, une entrave à mon intégration. Je suis arrivée dans un pays où les femmes fument, sortent seules, parlent fort et rient à gorge déployée. Comment pouvais-je pénétrer ce tissu social en étant disposée comme je l’étais ? Ces réflexions ont été la source d’un long dilemme qui m’a mené, depuis l'an dernier, à changer radicalement d’attitude : j’ai décidé de devenir comme elles. Je ne suis évidemment qu’à moitié satisfaite de ce choix, car ne suis-je pas en train de trahir l’esprit de mon peuple ? Comment concilier ces deux réalités ? Comment vont me juger les miens à mon retour au pays ? Car enfin, je suis devenue comme elles, comme les femmes d’Occident : libre. »

 

« Libérée, l’ai-je corrigée. Ce n’est pas tout à fait la même chose… »

par David L'Epée publié dans : mon quotidien
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Jeudi 14 juin 2007

Pour la deuxième fois de l’année, je me suis rendu cet après-midi à l’Arbre du Voyageur, la librairie du Centre Culturel Français de Pékin. Arrivé au bout de mes lectures francophones, il fallait urgemment que je me réapprovisionne si je ne voulais pas être condamné à feuilleter une énième fois Le Petit Livre Rouge ou je ne sais quel chapitre de Fairbank qui traînait encore quelque part. Comme mes expéditions dans cette enclave étrangère sont rares et que les prix y sont exotiques (car français), j’ai à nouveau dépensé près de cinq cent yuans rien qu’en livres de poches ! Mais cette librairie a l’avantage, outre d’être une des seules à Pékin à proposer des livres en français, de réunir un grand choix de littérature chinoise à l’attention des francophones, notamment les dernières nouveautés. Je me suis laissé convaincre par Lao She, Shan Sha, Kou Houng Ming, le dernier Lu Wenfu, quelques livres d’histoire chinoise – et un roman de Céline tout de même, car on ne se passe pas aussi facilement de littérature française.

Je n’ai pas pu m’empêcher de constater une nouvelle fois que, dans la fièvre de sinologie qui frappe depuis peu la nébuleuse agitée des ethno-socio-écono-polito-historiophiles occidentaux, on en venait à publier tout et n’importe quoi. Ce n’était pas une surprise, je l’avais déjà remarqué à maintes reprises dans les librairies suisses, mais ça m’a un peu consterné de voir qu’en plein coeur de Pékin, on pouvait faire venir en grandes quantités n’importe quelle élucubration de charlatan, n’importe quel brûlot tendancieux, et tout cela ne répondant jamais qu’à un seul mot d’ordre : diffamer la Chine , calomnier son régime, réécrire son histoire et peindre son futur sous les traits les plus apocalyptiques, pour elle-même et pour le monde.

Le fait est que la pensée unique au sujet de la Chine telle qu’elle existe en Occident n’a jamais été aussi insistante et aussi agressive qu’aujourd’hui. Même au plus fort de la Révolution Culturelle , on trouvait toujours un Philippe Sollers pour répondre à un Simon Leys (ou l’inverse) et il existait un vrai débat d’opinions et d’hypothèses sur la question. Mais aujourd’hui, qu’en est-il ? Qui peut bien prendre la tribune pour tenir tête à un Guy Sorman ou à un Pierre Haski, qui ont pignon sur rue dans tous les grands médias ? L’époque a changé, les bons vieux débats d’intellectuels ont fait place à un climat de guerre froide. Que les grandes maisons d’édition parisiennes ouvrent grand les bras à la cabale anti-chinoise, cela ne nous étonnera guère, elles ont leurs raisons (sonnantes et trébuchantes), mais qu’on puisse vendre ces pamphlets haineux en plein Pékin, c’est autre chose ! Il faut croire que ce qui est publié en français touche une trop faible minorité de lecteurs pour qu’on prenne la peine de le contrôler...

Cela me rappelle une scène à laquelle j’ai assisté la semaine passée. Je me trouvais dans un café-librairie de Wudaokou (le café-librairie est une formule très à la mode à Pékin). Alors que je révisais mes leçons devant une tasse du thé de la maison, j’ai remarqué à la table d’à côté un étudiant étranger qui lisait un gros volume, l’air très captivé. Curieux, j’ai jeté un oeil sur la couverture pour voir de quoi il s’agissait : c’était une édition anglophone du Mao de Jung Chang et Jon Haliday. Pour ceux qui le connaissent, ce best-seller écrit par une Chinoise exilée aux Etats-Unis et son mari américain, a connu un gros succès en Occident. Plus de six cent pages particulièrement indigestes à travers lesquelles les auteurs s’échinent à dresser le portrait le plus abject, le plus hideux, de Mao et de son entourage, offrant par là même au public occidental ce qu’il a envie d’entendre – ce qu’on lui a appris à entendre et à reconnaître comme la vérité sur la Chine communiste – remportant la quasi-unanimité des suffrages dans les grands médias américains et européens. Il avait suffi de lancer quelques slogans aussi creux que « la vérité cachée au sujet de Mao ! », « le livre scandaleux qui défie la légende maoïste ! », « le livre qui révèle le vrai visage du communisme chinois ! » et bien sûr le sempiternel « le livre censuré en Chine ! » pour faire exploser les ventes.

Comme tout sinophile curieux, j’avais entrepris de le lire. J’avais renoncé avant d’avoir atteint la fin, écoeuré par ce mélange obscène de calomnies, de réécritures de l’histoire et de déversements de haines personnelles, le tout entrecoupé de considérations aussi outrées qu’incongrues sur les moeurs sexuelles des Mao, considérations qui n’apportent aucune lumière sur les événements mais assurent la dose d’anecdotes croustillantes nécessaires au succès en librairie. Il est dommage que Jung Chang se soit laissée aller à ces facilités et à cette basse propagande, car son précédent livre, Les Cygnes Noirs, que j’avais beaucoup apprécié, était d’un tout autre acabit. Ce récit autobiographique, d’un intérêt historique réel cette fois, racontait l’histoire de ses parents, pionniers révolutionnaires, et de sa jeunesse tourmentée à travers les crises successives traversées par le pays ; cet ouvrage n’était certes pas toujours tendre avec le Parti Communiste, mais au moins il faisait la part des choses et ne se laissait pas aller à des attaques irationnelles et déplacées. Mais le Mao de Jung Chang, c’est un pavé de haine vociférante et inassouvie, un exorcisme malsain dans lequel elle essaie d’expectorer ses vieux démons, recrachant toutes les frustrations dont elle a pu être victime durant la Révolution Culturelle , une thérapie boulimique qui ne regarde qu’elle mais qu’elle assène à la moitié de la planète, avec la suffocante audace de quelqu’un qui se croit détentrice de l’ultime vérité sur la question. On comprend sa douleur mais on ne peut tolérer un tel déversement de rancoeurs personnelles sous l’étiquette d’un livre d’histoire. Peu de gens partagent mon avis dans le public européen – ils aiment tant à être confortés dans leurs vieilles certitudes – mais ceux qui ont étudié sérieusement l’histoire de la Révolution chinoise tomberont d’accord avec moi.

Toujours est-il qu’ici, au coeur de Pékin, dans ce café-librairie du quartier des universités, quelqu’un lisait, ostensiblement, en public, ce livre sulfureux, et devant les yeux de plusieurs Chinois qui auraient été en droit de considérer cela comme une provocation, voire comme une offense à leur histoire. J’étais moi-même mal à l’aise et j’hésitais à en toucher un mot à cet étudiant. Mais au moment où je me faisais ces réflexions, j’ai vu un Chinois d’une trentaine d’années avancer dans notre direction et s’arrêter devant la table de cet étudiant étranger. Il l’a salué poliment, lui a désigné son livre et lui a dit à ce sujet ...à peu près ce que je viens de dire ! Comme l’étudiant ne comprenait pas, le Chinois a articulé quelques mots dans un anglais approximatif : « very bad book... not seriously... infame... diffamation... » Puis il est reparti après avoir pris congé, tout aussi poliment.

J’ai été étonné de voir que quelqu’un en Chine avait connaissance de l’existence de ce livre et de son contenu (car il n’avait évidemment pas été publié ici) mais aussi très satisfait d’assister à cette réaction, que je qualifierais de civique. Au moment de partir, pour ne pas laisser l’étudiant étranger trop désemparé et comme il avait bien le droit tout de même de s’intéresser à Mao, j’ai laissé un billet sur sa table, sur lequel j’avais inscrit les références d’une autre biographie, plus fiable et moins polémique – celle de Han Suyin.

Sur le même sujet :

-          Les Chiens Aboient et la Caravane Passe

par David L'Epée publié dans : mon quotidien
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Mardi 5 juin 2007

Bo m’a expliqué que d’ici 2008, la moitié de la capitale – une surface énorme – serait reconstruite. Les chantiers sont omniprésents et donnent l’impression, comme je l’ai dit une autre fois, que tout ce qui n’est pas en construction est en démolition. Et tout cela se passe effectivement très vite, car l’échéance approche et le monde doit être ébloui par le nouveau « miracle chinois ».

 

Il y a quelques jours, nous étions sortis, Bo et moi, en voiture vers la fin d’après-midi pour faire une visite et aller manger dans le sud de la ville. Comme nous rentrions après le repas, en soirée, nous avons dû faire plusieurs détours et suivre plusieurs déviations car entre-temps – c’est-à-dire dans un intervalle de quelques heures – plusieurs chantiers avaient été ouverts sur les routes où nous étions passés l’après-midi même !

 

Un autre exemple révélateur. Ce qui surprend lorsque vous prenez le métro pékinois pour la première fois, c’est que pour une telle mégapole (plus de 15 millions d’habitants sur une surface très étendue), il n’y a en tout et pour tout que trois lignes de métro : la une, la deux et la… treize ! Pourquoi la treize ? Superstition inversée ? Non, mais tout simplement parce que d’ici 2008, Pékin comptera effectivement treize lignes de métro, et les dix autres sont actuellement en construction.

 

Quoi qu’il en soit, les Chinois n’auront pas à attendre 2008 pour les Jeux Olympiques ; ils sont déjà là. Partout. Le logo de l’événement, accompagné invariablement du slogan « One World One Dream » se rencontre en tous lieux, jusqu’à la Grande Muraille (voir photo). Il est difficile de trouver un produit, alimentaire ou autre, qui ne se proclame pas « sponsor officiel des Jeux Olympiques » – ils ne le sont pas tous réellement en fait, beaucoup usurpent l’AOC pour des raisons de marketing, d’autant qu’en Chine, on n’est pas très regardant sur la propriété intellectuelle…

 

Les quatre mascottes, de petits personnages colorés dont les noms m’échappent mais qu’on a déjà pu voir en Europe, ont envahi Pékin. On en a fait des effigies géantes qu’on a installé dans les massifs floraux sur la Place Tiananmen pour le 1er Octobre et sur cette même place, on les vend en pin’s aux touristes dans un kit qui comprend en même temps des portraits de Mao et de Confucius… Ce même mois d’octobre, alors qu’on repassait souvent l’hymne national à la radio – un bel hymne, je le mettrai en ligne un de ces jours si j’y arrive – ce dernier devait partager la vedette avec un autre hymne, un peu plus pop-music, dont le refrain exalté scandait comme une litanie : « Er Ling Ling Ba ! » (deux zéro zéro huit)…

 

S’il y a bien une chose qui caractérise la Chine et dont tous les régimes successifs se sont servis, c’est le goût du gigantisme, la passion du titanesque. Des ambitions énormes pour un pays énorme, et des chantiers impériaux pour un pays impérial. La Grande Muraille , le Grand Canal, le Barrage des Trois-Gorges… La mégalomanie est menée jusqu’au bout, avec tous les sacrifices que cela implique, ce qui signifie qu’elle finit presque toujours par tenir ses promesses. Mao racontait souvent la vieille légende chinoise de cet homme qui avait compris qu’il pouvait aplanir n’importe quelle montage s’il en avait la volonté, s’il consacrait sa vie et celle de plusieurs générations de ses enfants à démonter la montagne pierre après pierre… C’est ce que le peuple chinois, mené par des guides à la poigne de fer, s’efforce de faire depuis plusieurs millénaires.

par David L'Epée publié dans : mon quotidien
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Vendredi 1 juin 2007

 

Au moment où j’écris ces lignes, le printemps est malheureusement déjà passé depuis plusieurs semaines, ici à Pékin, nous avons droit à des plus de 37° (record pour le mois de mai depuis 1951 d’après la presse) et les photos que je vous présente aujourd’hui ne sont déjà plus qu’un lointain souvenir... Dans cette région de la Chine , les saisons intermédiaires que sont l’automne et le printemps sont très brèves et le gros de l’année est occupé par un hiver très froid et un été très chaud.

 

Nous avons fait ces photos au parc Yuanmingyuan, l’ancien Palais d’Eté (celui qui avait été mis à sac par la coalition européenne, provoquant notamment une réaction d’indignation de Victor Hugo qui est restée dans les annales). Ce parc, très étendu, contenant plusieurs forêts, plusieurs rivières et plusieurs petites îles ainsi qu’une faune diversifiée (notamment de nombreux écureuils peu farouches). Au printemps, les cerisiers fleurissent, de toutes les couleurs, blancs, rouges, roses, jaunes, comme vous pouvez le voir sur ces quelques photos.

 

 

 

 

 

 

 

 

par David L'Epée publié dans : mon quotidien
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Vendredi 25 mai 2007

Je vais vous parler aujourd’hui de mon ami Bo, un Chinois du nord (de Harbin) qui travaille à Pékin dans le secteur de la sidérurgie et qui m’a beaucoup aidé lors de mon arrivée dans la capitale.

 

Bo est également collaborateur à l’université dans le domaine de la recherche des nouvelles énergies et technologies. C'est un secteur en pleine expansion en Chine, et il est particulièrement favorisé par le gouvernement, car le maître mot du dernier Plan Quinquennal était « environnement ». Outre de nouvelles règles concernant la taxation des voitures et des produits du bois, il est urgent, dans le pays dont la capitale est une des villes les plus polluées du monde, de trouver des alternatives à la consommation énergétique actuelle. Ce changement se traduit dans un premier temps par un développement rapide du secteur de l’électricité et un recours de plus en plus massif du nucléaire, corollaire encore inévitable de l’abandon progressif des émanations carboniques. Tout laisse à penser que le stade nucléaire n’est qu’un stade transitoire, et que grâce aux barrages titanesques (comme celui des Trois-Gorges, qui fut à la fois, sur le plan écologique, un désastre et une merveille) que l’on construit en ce moment dans plusieurs provinces, et aux nouvelles technologies, la révolution nucléaire sera suivie rapidement par une révolution plus verte.

 

A côté de ses recherches scientifiques, Bo n’a pas le temps de s’ennuyer. Il gère une petite entreprise de vente de bijoux qu’il a créée, qui produit en Indonésie et vend en Chine ; il a profité d’un séjour en Suisse pour y installer le siège de sa société, ce qui est selon lui une garantie de crédibilité pour les clients… Il fondera prochainement une autre entreprise, d’architecture celle-là, en collaboration