Derniers jours avant mon départ. L’occasion de me poser sur une terrasse au soleil et de faire cette chose qu’on apprécie tellement dans notre région de tradition française : prendre un café et éplucher la presse. C’est une de mes activités poussives de prédilection, et j’en serai privé assez longtemps à Pékin, du moins aussi longtemps que mes connaissances en chinois seront insuffisantes pour lire un quotidien simple.
J’ouvre L’Hebdo de cette semaine (la semaine du 10 août). Le titre, très racoleur, annonce : « Sexualité – les ados à l’école du porno ». Photos suggestives, témoignages de jeunes sous couvert de l’anonymat (témoignages d’archétypes évidemment, car le « jeune » est depuis longtemps devenu dans les médias une catégorie abstraite et formatée plus qu’un individu réel), conseils de médiateurs et psychologues, bref la totale. Le problème, quel est-il ? L’influence des produits pornos (films, revues, sites web) sur la conception et la pratique de la sexualité chez les adolescents. D’un point de vue sociologique, la question ne manque pas d’intérêt.
On y apprend, au cas où on ne le saurait pas, que la pornographie est aujourd’hui présente partout dans notre environnement : implicite dans l’espace public et clairement exhibée dans des espaces privés qui le sont de moins en moins et auxquels, grâce au développement technologique, chacun peut accéder très facilement. Le principal facteur de ce relâchement, une fois de plus, est Internet. On parle de films pornos téléchargés sur des téléphones portables, échangés et diffusés dans les cours de récréation. On parle également des conséquences supposées de ce libre accès dans la pratique sexuelle des jeunes : précocité des rapports, schémas phallocrates, réification de la femme, augmentation statistique du nombre de viols, dévalorisation du « sexe sentimental », généralisation des pratiques « marginales », et autres désagréments qui pourraient bien prendre l’ampleur de phénomènes sociaux si rien n’est fait. Et puis viennent les témoignages et les cas concrets : gâteries prodiguées dans les toilettes d’écoles par des fillettes de douze ans, pratique du sexe collectif par des protagonistes de quelques années de plus, banalisation de l’éphémère, de l’infidélité et d’une conception égoïste de la relation – avec toujours, en arrière fond, l’idée hédoniste propre à nos sociétés libérales du « Je veux tout tout de suite ».
Article un peu racoleur, donc, mais réflexion nécessaire. Les remèdes à cette crise ? Les journalistes en proposent quelques uns, dont certains concernent l’usage d’Internet et sont purement techniques, comme celui-ci :
« Installez un filtre. Cela ne résoudra pas tous les problèmes mais réduira les risques de tomber par accident sur un site inadéquat. Certains navigateurs offrent cette possibilité. Vous pouvez aussi en télécharger gratuitement ou en acheter. »
Tiens donc, un filtre, voilà longtemps qu’on n’en parlait plus et que le sujet, pour tout dire, était presque tabou ! Pourquoi ? Parce que filtrer, c’est limiter l’accès, c’est restreindre la liberté (et on sait que selon nos grands penseurs libéraux, toute restriction ou limitation de quoi que ce soit ne peut être qu’arbitraire), et cela, c’est quelque chose d’inconcevable dans une société qui se veut « ouverte ». D’ailleurs, regardez, tous les pays qui auraient mis en place des filtres sur Internet sont tous d’obscures dictatures… La Chine, par exemple.
Voilà où je voulais en venir et voilà pourquoi cette réflexion s’inscrit dans la thématique de ce blog. Le gouvernement chinois, moins hypocrite et angéliste que bien des nôtres, ou peut-être simplement plus préoccupé de la moralité publique, a compris qu’on ne peut pas raisonnablement laisser proliférer dans la population des produits aussi dégradants et nauséabonds que ceux dont l’industrie pornographique nous inonde quotidiennement. Mais vous aurez certainement remarqué que sous nos latitudes, le terme « moralité publique » fait peur et est à bannir du vocabulaire ; prononcez-le en public et vous verrez vos interlocuteurs se raidir en croyant entendre des bruits de bottes à leurs portes… C’est une des nombreuses choses que nos régimes libéraux, avec leur credo du « moins d’Etat », ont oublié : le rôle de l’Etat ne se limite pas à un travail de gestionnaire, il doit également se préoccuper de différents équilibres au sein de la population – équilibres sociaux avant tout, certes, mais pas uniquement. L’ « harmonie » dont le président Hu Jintao a fait son maître mot n’est pas qu’une notion socio-économique, elle est plus englobante que cela.
Il est regrettable que les dirigeants occidentaux ne se sentent pas concernés par ce problème et se fichent éperdument que leurs enfants soient élevés à l’école de la perversion marchandisée, mais il est rassurant de voir que des médias dominants tel que L’Hebdo remettent par moments en cause ce laisser-faire et se disent que peut-être, l’installation de filtres ne serait pas un mauvais moyen pour protéger nos jeunes d’influences nuisibles. De là à se référer explicitement au modèle chinois, il y a un pays que le journaliste se gardera de faire, certes – nous sommes tout de même dans le journal où Guy Sorman, cette semaine encore, lance une nouvelle salve via son blog contre ce même contrôle étatique chinois – mais au moins, il y a de l’espoir.
J’ajouterais que les penseurs les plus jeunes, ceux entre vingt et trente ans, se rendent compte généralement avec plus de lucidité que leurs aînés des phénomènes sociologiques qui ont cours chez leurs petits frères, et développent souvent des réponses plus réalistes, moins soixante-huitardes (l’éducation libertaire a suffisamment fait les preuves de son échec, je crois) et n’ont pas peur, contrairement à leurs parents, de se faire traiter de réactionnaires. Car ils savent qu’une étiquette a moins d’importance que la préservation des générations à venir. Et ils ont bien raison.



