
Plusieurs de mes amis, notamment Fabien (mon ex-colocataire, informaticien de son état), m’ont demandé comment fonctionnait l’Internet chinois, ce qu’il avait de différent du nôtre et quelles étaient les méthodes de filtrage des autorités pour maintenir « un environnement numérique sain ». Voici donc quelques réponses à ces questions. Je m’abstiendrai de faire une présentation trop technique, afin que tout le monde puisse suivre – d’autant que je ne suis pas moi-même informaticien. Vous verrez que le système chinois est particulièrement intéressant et qu’il pourrait bien faire des émules dans le futur à l’étranger si la toile continue de s’empoisser comme elle le fait actuellement…
Tout d’abord quelques chiffres. L’Internet chinois est, comme la plupart des autres domaines relevant des nouvelles technologies, en constante expansion.
La Chine compte actuellement plus de 130 millions d’internautes, ce qui est beaucoup mais ce qui ne représente encore que 7,9% de la population totale. Il se peut d’ailleurs qu’à l’heure où j’écris, ce chiffre ait déjà augmenté. La fracture numérique, en Chine, n’apparaît pas qu’entre les régions urbaines et rurales, mais également entre les générations. Je ne sais plus quel journaliste faisait remarquer il y a quelques temps qu’on pouvait trouver dans la même famille un grand-père qui n’avait presque pas connu le téléphone et un petit-fils qui était quasiment né avec un mobile dans les mains : l’explosion technologique est si rapide ici qu’elle saute des étapes. Dans ce domaine comme dans d’autres, l’histoire est en marche et
la Chine rattrape son retard à pas de géants – avant de dépasser peut-être ceux qui ne resteront pas longtemps devant elles. Fossé entre générations, donc, puisque actuellement, 80% des internautes ont moins de trente ans.
Si la maison et le lieu de travail restent, comme en Europe, les lieux où l’on surfe le plus, les cyber-cafés occupent ici une place plus importante qu’ailleurs. Et cela rend plus aisé – comme nous allons le voir – le contrôle des contenus et des utilisateurs.
Notons également que deux utilisations abondamment utilisées en Europe sont ici très marginales : le e-business et le téléphone on line. Pour le e-business, l’explication est simple : la carte de crédit n’est pas une méthode de paiement auxquels tous les Chinois se seraient accoutumés ; on paie encore beaucoup en liquide et dans beaucoup de zones rurales, la carte de crédit n’existe pour ainsi dire pas. Pour le téléphone on line, l’explication est plus politique : les entreprises qui proposent ce type de services, comme Skype (la plus connue) ont l’habitude de crypter les communications vocales, ce qui n’est pas du tout au goût du gouvernement qui se sent attaqué dans son omniscience. L’Etat a également interdit ces services dans un objectif protectionniste, afin de prendre la défense des compagnies nationales de téléphonie « traditionnelle ».
Mais quand nous disons l’Etat, qu’est-ce que cela signifie exactement ? Qui sont les organismes responsables qui s’occupent du contrôle de l’Internet chinois ? Il y en a six :
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la General Administration of Press and Publication (GAPP), responsable du contrôle des journaux, des livres, des périodiques et des sites web
- l’agence chinoise d’administration de la radio, des films et de la télévision, responsable de tout ce qui se transmet par satellites y compris sur Internet
- le Ministère de l’information et de l’industrie, responsable du contrôle des télécommunications et du licenciement des fournisseurs de contenu Internet
- le Ministère de la sécurité publique
- le Bureau secret d’Etat
- le Département de la propagande
Avec les actions coordonnées de ces six organismes, le gouvernement parvient à assurer un contrôle qui, sans être optimal, semble donner des résultats satisfaisants. Mais évidemment, la censure gouvernementale ou les poursuites de cyber-dissidents relèvent déjà de la répression, c’est-à-dire du dernier stade de cette architecture complexe. Le premier stade, celui sur lequel le gros des efforts est mis, c’est bien sûr la prévention.
Comment fonctionne cette prévention ? Le mot d’ordre est simple : « Quel que soit le niveau où son trouve dans le processus, chacun est responsable de ce qu’il publie ». Tout d’abord les administrateurs de sites bien sûr, mais également les fournisseurs d’accès, les fournisseurs de contenus, les propriétaires de cybercafés, etc. jusqu’aux utilisateurs. Les fournisseurs sont tenus responsables des contenus qu’ils fournissent au même titre que ceux qui produisent ces contenus.
Les cybercafés, pour obtenir une licence, doivent répondre aux conditions suivantes : posséder les logiciels adaptés pour bloquer les sites interdits, et conserver pendant au moins soixante jours l’identité de chaque internaute, les sites sur lesquels il est allé et ceux auxquels il a essayé d’accéder – ces derniers étant en général les plus compromettants, et pour cause puisqu’ils ne sont pas accessibles. Ces listes doivent régulièrement être envoyées au Bureau de la sécurité publique qui y donne suite si nécessaire. Outre ces conditions, pour ouvrir un cybercafé, il faut également disposer d’un personnel qualifié et ne pas se situer à moins de 200 mètres d’une école primaire ou d’une zone résidentielle, protection de la jeunesse oblige.
Imaginez maintenant que vous soyez Chinois et que vous souhaitiez ouvrir un site. Vous devez alors vous déclarer auprès des autorités ; si vous ne le faites pas et que vous êtes découverts (ce qui arrivera immanquablement), votre site sera fermé et vous serez probablement soumis à une amende. Selon le contenu de votre site, évidemment, cette amende pourrait vite se changer en peine de prison, voire, dans des cas extrêmes – espionnage, subversion grave – en peine de mort.
Il faut vous déclarer, donc, et pour cela, il faut demander aux autorités une sorte de licence, un certificat attestant de la légalité de votre site. Si votre contenu est correct, s’il ne présente aucun caractère de désinformation, de pornographie ou de dissidence, vous obtiendrez votre certificat et vous pourrez administrer votre site en toute légalité.
Le fameux filtre chinois, qui porte le nom de Great Firewall (Grand Pare-Feu) en référence à
la Grande Muraille , est en fait constitué d’une multitude de routeurs internes et externes tous situés sur le territoire chinois. Ce filtrage intervient sur quatre niveaux :
- sur l’adresse IP de l’utilisateur
- sur des mots-clés composés dans la barre URL
- sur des mots-clés contenus dans le code HTML
- sur la redirection
Par redirection, j’entends le système qui fait que lorsque vous cherchez à atteindre un site interdit, vous serez redirigés vers un autre, plus conforme aux normes acceptées. Ainsi en est-il par exemple lorsque vous cherchez à entrer sur la version internationale de Google (google.com) ; vous êtes automatiquement redirigés vers la version chinoise du même moteur de recherche (google.cn) qui, elle, comme on le sait, a accepté de filtrer ses entrées… D’autres sites interdits vous amènent simplement vers une page « introuvable » (ou une page Error 404) ou vous font croire à un téléchargement très lent – qui en fait ne finit jamais. J’ai connu ce cas par exemple en tentant d’accéder à l’encyclopédie en ligne Wikipedia.
En ce qui concerne les mots-clés « suspects » qu’il faut éviter d’utiliser pour ne pas attirer la méfiance, il existe des listes qui circulent sur Internet (en dehors de Chine), et j’en utilise moi-même une assez souvent, ce qui m’oblige parfois, comme vous aurez pu le remarquer, à ne pas être aussi direct que je le voudrais et à utiliser des périphrases.
Quelques exemples de mots « sensibles » :
- en neuf lettres, chef spirituel de l’église bouddhiste tibétaine, actuellement exilé pour cause d’occupation de son domaine par l’armée chinoise
- en dix lettres, système politique né à Athènes et permettant au peuple de se prononcer dans la gouvernance de la cité par le moyen du vote
- en neuf lettres, secte religieuse chinoise déclarée illégale par le gouvernement et appelant à la chute du Parti communiste
- mutinerie survenue en 1989 sur la grande place de Pékin et ayant mené à la mort de plusieurs étudiants
- etc.
Voilà donc une ou deux choses qu’il faut savoir si on veut surfer en Chine sans risquer de se faire réveiller un matin par la police ou de se faire saisir son disque dur… Etant concerné au premier plan par ces règlements en tant qu’internaute, auteur et administrateur, je me suis tout naturellement intéressé aux lois en vigueur dans le domaine.
On pourra déplorer ce système de censure, on pourra regretter, notamment dans le domaine de l’expression politique, la répression constante de journalistes trop audacieux, mais je ne peux pas m’empêcher de lever mon chapeau devant une telle prouesse technique. Et surtout, surtout, devant un pays – peut-être le seul – qui a su se donner les moyens de dire non à la pornographie numérique.
Les informations techniques de cette présentation sont librement tirées du blog de Marieke, que je remercie pour son travail très pointu dans le domaine.

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La Reglementation Chinoise d’Internet