La visite du Premier ministre japonais au temple de Yasukuni le 15 août a laissé la majorité des Français indifférents. Ce temple patriotique héberge les âmes de deux millions de japonais dont quatorze criminels de guerre. Il est bon de rappeler que ces derniers n’ont d’ailleurs été enregistrés en ces lieux qu’en 1978 alors que leur condamnation remontait à une trentaine d’années. Cela fut donc discrètement réalisé en connaissance de cause.
Ainsi, depuis sa nomination monsieur Koizumi, partisan du renforcement de l’alliance américaine et de la remilitarisation qui dans les faits existe déjà, se rend tous les ans en ces lieux depuis sa nomination et cela de manière officielle. Encore faut-il faire remarquer que cette année la date choisie correspond à celle de l’anniversaire de la fin de la guerre et réhabilite de facto les criminels en question. Il serait facile d’imaginer la réaction mondiale si dans un pays européen auquel je songe un dirigeant de même importance adoptait la même attitude un 8 mai… Evénement passé inaperçu aux yeux des français qu’il faut bien innocenter puisque les médias, fidèles à leurs habitudes, n’ont que peu évoqué l’affaire somme toute dérisoire à première vue. Il est des détails d’un passé dépassé qui comptent davantage que d’autres qui sont pourtant de la dernière actualité et qui, en conséquence, peuvent être une indication sur ce que sera peut être l’avenir. Le désintérêt très majoritaire des hommes de chaque pays pour tout ce qui se passe hors de chez eux, exception faite de ce que les gouvernants souhaitent faire savoir, constitue un phénomène emblématique d’une mondialisation que l’on a par trop tendance à considérer comme étant dans tous les domaines advenue.
On serait tenté, à tort, de croire que l’Asie est un tout homogène que l’on appelle l’Est. C’est la distinction classique entre Occident et Orient qui réapparaît. A nouveau à tort. Au même titre que Chavez et le Venezuela quoique situés à la verticale des Etats Unis ne sont pas d’Occident, le Japon, quoique situé en Asie et jaune racialement, est occidental. La géopolitique est donc bien autre chose que la géographie. Le fameux choc des civilisations qui opposerait l’Occident judéo-chrétien et libéral aux hordes arabo-musulmanes est lui aussi tout aussi navrant de simplisme intellectuel. On comprend dès lors mieux son succès auprès des masses.
Le choc des civilisations dont on va de plus en plus nous parler sachant que celui qui fait actuellement fureur n’existe pourtant pas, concernera l’Asie. Si la notion de péril jaune n’est pas récente et fût mise en sommeil suite au rapprochement sino-américain consécutif à une russophobie partagée par les deux pays, la disparition de l’empire soviétique et l’implantation américaine progressive dans nombre des ex-républiques vont permettre aujourd’hui de ressortir ce concept. Encore faudrait-il pour cela ne point faire référence à trop de chocs à venir sous peine de voir nos contemporains légitimement s’interroger, la naïveté ayant des limites. Le lecteur comprendra que ce n’est pas à moi d’aller fournir de l’aide à Washington afin de mieux faire passer la pilule aux terriens même si j’aurais bien des idées à leur proposer sur la question.
Les Etats-Unis sont évidemment présents dans l’archipel nippon où ils disposent pratiquement d’une centaine de bases et d’une demi-centaine de milliers d’hommes. Il va de soi que la présence des forces américaines, la militarisation et l’évocation d’un armement atomique ne fait pas l’unanimité. Il n’empêche que compte tenu de l’évolution depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, on ne peut que constater que ce pays qui à l’origine se devait d’être étranger à la chose militaire a particulièrement changé. Les Chinois et Coréens qui en sont bien davantage conscients que nous parce que directement concernés ont fort logiquement protesté. Pékin sait très bien que la présence américaine en Afghanistan comme en Irak ainsi que la volonté de Washington de décrédibiliser la Perse n’a pas pour enjeu la conquête de nouveau territoires mais plutôt d’une part de se rapprocher du far east, c’est à dire de l’Asie profonde et d’autre part de monopoliser les réserves pétrolières dont justement la Chine aura de plus en plus besoin et qui lui font défaut.
Ainsi donc Pékin voit s’amorcer à son encontre une strangulation progressive, côté ouest par une progression des forces américaines en terre d’islam et côté est par une agressivité croissante du Japon stimulée par les Etats Unis. Là se trouve le choc et pas ailleurs et il n’est pas lié à la civilisation. A moins évidemment de considérer la Chine comme un pays arabo-musulman…



