Seconde partie de l’article commencé il y a quelques jours :

Le réveil de
la Chine (prédit déjà par Napoléon qui avait dit que le monde tremblerait ce jour-là) est peut-être l’espoir que nous attendons depuis longtemps, l’espoir de la levée d’une grande puissance contre l’Empire américain, la seule puissance qui soit capable de lui tenir tête et, le moment venu, de lui porter le coup de grâce.
La Chine réussira peut-être à mener à bien ce que notre faiblesse (à nous Européens) nous a empêché d’accomplir. Mais quelle forme prendra cette guerre ? Robert D. Kaplan fait la suggestion suivante :
« Seule une approche pragmatique nous permettra de faire face à l’inévitable retour de
la Chine en tant que grande puissance, sous peine de voir
la Terre du XXIe siècle se muter en un vaste champ de bataille. Chaque fois que des grandes puissances ont fait leur apparition ou sont revenues sur le devant de la scène (comme l’Allemagne et
la Japon au cours des trente premières années du XXe siècle, pour citer deux exemples récents), elles ont eu tendance à se montrer dominatrices, entraînant donc de violents bouleversements dans les relations internationales.
La Chine ne fera pas exception. »
On sent, en arrière-fond, la volonté d’ingérence que les Etats-Unis ont toujours nourrie face au reste de la planète (ce n’est pas pour rien qu’on les appelle les gendarmes du monde) et l’intention de recourir à cette stratégie, une fois de plus, pour éviter de « violents bouleversements dans les relations internationales ». Mais cette fois, il ne s’agit pas de faire de l’arbitrage à l’autre bout du monde, l’Amérique est directement menacée (comprenez ses dirigeants et ses élites), et alors que la guerre a déjà commencé, certains Américains, pourtant d’habitude si belliqueux, souhaitent encore l’arrêter, de peur qu’ils ont de la perdre, c’est-à-dire de perdre définitivement leur statut de puissance hégémonique.
Kaplan tente ensuite d’expliquer les méthodes guerrières de
la Chine , les comparant (ce n’est pas innocent) aux luttes de libération menée par la guérilla irakienne, et à ce qu’il appelle la « guerre asymétrique » :
« Les Chinois opteront, comme les terroristes, pour une approche asymétrique. En Irak, les insurgés ont recours à une version rudimentaire de la guerre asymétrique en utilisant des voitures piégées. Les Chinois, eux, sont prêts à en développer une version plus sophistiquée, et c’est bien là qu’est la menace. […] La gestion du risque deviendra l’idéologie dominante. Même si l’on assiste à une réussite de la démocratie en Irak, ce succès ne sera probablement obtenu que d’extrême justesse, une expérience que personne dans l’armée ou dans l’establishment diplomatique ne brûlera de répéter, en particulier en Asie, où les répercussions d’une aventure militaire bâclée seraient considérables. […] Un analyste du Pentagone m’a déclaré : « Pour l’emporter dans une guerre contre
la Chine , nous serons obligés de réduire substantiellement ses capacités militaires, et donc de menacer ses sources d’énergie et l’emprise qu’a le Parti Communiste sur le pouvoir. Le monde ne sera plus le même. C’est une voie très dangereuse. »
Seulement, peut-être n’avez-vous déjà plus le choix, Messieurs les Américains. Et le jour où
la Chine se réveillera, elle ne sera pas seule contre vous, mais le séisme ramènera à la surface tous les peuples opprimés par votre politique (à commencer par ceux qui vivent sur votre continent), toutes les victimes des diktats du FMI, tous les laissés-pour-compte du libéralisme à l’américaine, ainsi que toutes les nations solidaires du combat mené contre vous.
Rassurez-vous toutefois : vous n’aurez peut-être pas besoin de sortir votre grosse artillerie, car si la lutte a déjà commencé, c’est avant tout sous la forme d’une concurrence dans tous les domaines, du commercial à l’éducation, et sur ces plans-là, les Américains lucides doivent reconnaître qu’ils ne tiennent plus la route, et que la déliquescence dans laquelle les a mené le capitalisme semble irrattrapable. Nicholas D. Kristof écrit dans le The New York Times :
« Les Etats-Unis m’inquiètent. Notre gestion économique manque tellement de rigueur que, à long terme, il nous sera impossible de faire face aux subventions agricoles et aux déficits budgétaires. Notre technologie est forte, mais les écoles américaines sont médiocres en mathématiques et en sciences. Et le manque d’intérêt des Américains pour le reste du monde est à l’opposé de la fougue, de la volonté et de la détermination qui poussent
la Chine sur le devant de la scène. »
Il relate, pour illustrer son propos, un souvenir qui l’a passablement fait réfléchir :
« Sur la rive du Fleuve Jaune, j’ai rencontré Hao Wong, un paysan de 70 ans, qui n’avait jamais mis les pieds dans une école. Il ne savait même pas écrire son nom, mais il en allait tout autrement pour sa progéniture. Deux de mes petits-fils sont à l’université, m’a-t-il lancé avec fierté. »
Et c’est bien la construction de ce « pôle d’excellence » chinois, conséquence d’une réussite sur bien des plans, qui explique, selon Mc Gregor, l’étonnement et la consternation des Chinois devant le spectacle décadent d’une Amérique qui a perdu toutes ses valeurs, qui se laisse aller, et qui choit insensiblement. Il écrit dans le Washington Post :
« Les Chinois, enfin, nous méprisent parce qu’ils pensent que nous sommes sur le déclin. […] tout en se demandant comment nous avons pu devenir aussi indisciplinés, aussi superficiels et aussi dissolus. Le tumulte du Monicagate constitue à leurs yeux une perte de temps incompréhensible, eux dont les empereurs avaient des milliers de concubines. »
Une attaque aussi grossière et typiquement étasunienne que celle qui consistait à prétendre que l’Islam se résumerait à la promesse de sept cent vierges dans l’au-delà…
« Ils sont tout autant surpris de voir que les Américains se vautrent dans l’endettement et qu’ils laissent leur enseignement public aller à vau-l’eau pendant que les médias se passionnent pour l’affichage des dix commandements dans les tribunaux. En Chine, tout est question d’unité, d’engagement et de puissance. Les responsables politiques et commerciaux sont obsédés par une seule et unique question : quel avantage aurai-je par rapport à vous ? Il n’est donc pas étonnant que les dirigeants chinois se réjouissent à l’idée qu’ils financent des portions de plus en plus importantes de la dette américaine. Ils savent que s’ils venaient à faire l’impasse une seule fois sur les enchères de bons du Trésor américain,
la Bourse américaine s’effondrerait. »
C’est là un point capital : un travailleur américain, habitué à la société des loisirs et à une politique d’abrutissement constante menée par l’idéologie dominante de son pays, ne sera jamais un travailleur chinois, habitué toujours à travailler beaucoup et consciencieusement, de même qu’un étudiant (ou même un élève d’école primaire) américain, vivant dans un pays où la culture est constamment dévalorisée et où on ne vit plus que dans l’instant, ne sera jamais un étudiant chinois, issu d’institutions à la discipline forte et aux exigences élevées. C’est une différence à la fois culturelle et politique. Or, il est clair qu’actuellement, cette différence favorise sensiblement les Chinois, qui présentent l’image d’un peuple beaucoup plus sain et plus volontaire.
Contrairement à ce que voulaient nous faire croire les prêtres du libéralisme, l’Histoire n’est pas finie, et elle nous réserve encore bien des surprises. Une chose est pourtant sûre : d’ici peu, notre monde ne sera plus le même. A quoi ressemblera-t-il ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais nous devons constater, d’une part, que, comme Emmanuel Todd l’avait prédit, l’Empire américain est en train de lentement s’effondrer, emportant dans sa chute une partie de l’idéologie qui l’avait amené au pouvoir, et d’autre part, comme l’écrivait récemment John Raiston Saul, essayiste canadien, dans les pages du Harper’s Magazine de New-York, que le vide géopolitique ne peut exister sur le long terme, surtout dans un système mondialisé, et que le déclin américain sera automatiquement suivi de l’élévation d’une autre nation. Nous avons tout intérêt à ce que cette autre nation soit
la Chine.