Texte libre

                                

« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

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Jeudi 26 juillet 2007

J’ai expliqué à maintes reprises, sur ce blog, pourquoi je pensais que certaines réformes en Chine étaient nécessaires, pourquoi je n’étais pas fondamentalement opposé à l’économie socialiste de marché, mais pourquoi je pensais aussi que l’ouverture du pays était allée trop loin, et que si la Chine avait su tirer son épingle du jeu sur le plan économique, elle risquait de ne pas s’en tirer aussi bien sur tous les plans, notamment sur le plan culturel. J’ai expliqué en quoi la mondialisation que nous connaissons aujourd’hui n’a rien d’équitable ou de contractuel au sens évoqué plus haut, qu’elle est au contraire américano-centrée, impérialiste et génératrice de nouvelles formes d’exploitation ; j’ai rappelé souvent quels dangers elle représentait pour les identités des peuples qui acceptaient (ou se voyaient forcés) de jouer à ce jeu, quelle formidable et effrayante force de dissolution elle générait contre les patrimoines, les valeurs morales et les attaches traditionnelles. Agressives et guerrières durant les périodes coloniales, les intrusions étrangères en Chine et dans le reste du monde sont devenues plus insidieuses, détournées, équivoques, durant la phase de mondialisation. Je n’écrirai pas un énième pamphlet de plus sur la question, je l’ai déjà abondamment fait au cours de cette année, et je voudrais cette fois poser sur la question un regard uniquement esthétique.

 

Dans un passé pas si lointain, les gens un peu curieux raffolaient de tout ce qui était exotique, et à cette époque, il suffisait de passer une frontière, voire de faire quelques centaines de kilomètres, pour trouver son bonheur. Aujourd’hui, les curieux n’ont pas changé, mais le monde n’est plus le même qu’hier. Il y a désormais – et jusqu’à nouvel ordre – un certain nombre de phénomènes auxquels il est devenu impossible d’échapper, où qu’on se trouve. Qu’on se le dise : celui qui, par exemple, serait allergique au sigle Coca-Cola, devrait tout bonnement renoncer à vivre sur cette planète, car ni les pays communistes, ni les « paradis perdus », ni les peuplades les plus reculées, ne pourront lui offrir un asile où ce sigle est absent. A l’heure où même la nomenklatura nord-coréenne se fait livrer de Chine son stock de 可口可乐 (kekou kele), le caractère hégémonique de la mondialisation ne fait plus aucun doute. Jusqu’au prochain bouleversement.

 

Mais les gens curieux demeurent et leur désir d’ailleurs ne s’est pas atténué, bien au contraire. On ne va pas rendre visite aux autres pour retrouver ce qu’on a chez nous. Je n’en ai pas fait personnellement l’expérience, mais je suppose que les big macs chinois n’ont pas un goût différent de ceux consommés en Suisse. Et pourtant, peut-être un touriste occidental, en désespoir de cause, éprouvera-t-il un léger frisson d’ « exotisme » en entendant que le clown Ronald McDonald’s s’exprime ici en chinois... Voilà ce qu’est « l’exotisme au coeur de la mondialisation » : c’est un peu triste, bien sûr. Cette recherche du plus petit dénominateur non-commun, minuscule acte de résistance face à l’uniformisation du globe, reflète les aspirations de nombreux jeunes gens du monde entier, et spécialement des pays occidentaux, qui, envers et contre tout, tentent de garder le goût de l’aventure dans un monde désenchanté et réduit à la taille d’un mouchoir de poche. Un de mes amis qui aime beaucoup la pop japonaise m’a raconté un jour que son père ne comprenait pas quel plaisir il pouvait éprouver à écouter une soupe musicale aussi vide et impersonnelle que n’importe quel tube américain ressassé par les radios à longueur de journée. Mon ami lui a répondu : « Mais écoute, on chante en japonais. » Oui, c’est là qu’est toute la différence. Pour une personne un peu âgée qui a connu l’époque d’un monde réellement différencié, ce n’est rien ; pour un jeune du XXIe siècle, c’est déjà beaucoup.

 

Dans les grandes métropoles chinoises, j’ai sans cesse navigué de la convergence à la différence, considérant toujours la seconde comme une preuve de vitalité populaire et un acte de résistance. En Chine, l’exotisme au coeur de la mondialisation, ce sont les cuisiniers des grands fast food qui préparent les nouilles de façon très chorégraphique, en suivant la méthode traditionnelle ; ce sont ces mots anglais qu’on a introduit dans la langue courante mais qu’on trouve si imprononçables qu’on finit par les siniser ; ce sont ces jeunes qui rapent dans leur dialecte local sur des instrumentaux de la West Coast  ; ce sont les nouveaux cafés à l’italienne ou à la française qui ouvrent dans les grandes villes mais que la masse considère comme le repaire des « petits-bourgeois » ; c’est KFC qui écrase McDonald’s en sachant que les enfants chinois ont toujours préféré le poulet au boeuf ; c’est ce hard-rockeur scandant sur des accords de guitare électrique typiquement occidentaux que «  la Chine a été trop longtemps occupée » ; ce sont ces shows télévisés à l’américaine où on fait chanter l’Armée populaire de libération en célébrant la patrie avec le marteau et la faucille en arrière-fond...

 

Ce qui est pour nous exotisme dans la mondialisation est, pour les Chinois, un exemple historique de plus du génie de ce peuple qui a toujours su faire feu de tout bois, passant du Bouddha au Tao en fonction des besoins du moment, faisant du pragmatisme à la fois un art et une vertu, et n’oubliant jamais (dixit Deng Xiaoping) que la couleur du chat importe peu tant qu’il attrape la souris. Les Chinois sont fort habiles à ce jeu du chat et de la souris, mais cet équilibre précaire n’est pas tenable sur le long terme. Je ne serais pas étonné si, dans les décennies à venir, la mondialisation se voyait contre-attaquée par une renaissance en force des souverainetés nationales, au nom de l’identité, de la différence et du droit de chaque peuple à disposer de lui-même. Je n’en serais pas étonné et j’en éprouverais une vive satisfaction. Parce que c’est partout pareil et que c’est partout différent.

par David L'Epée publié dans : divagations
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Mercredi 25 juillet 2007

Approchant de la fin de mon séjour en Chine, je voudrais traiter de quelque chose qui me tient à coeur et que j’appelle « l’exotisme au coeur de la mondialisation » – je prends la liberté d’appeler ainsi ce concept que d’autres ont appelé autrement.

 

Tout voyageur qui a un tant soit peu parcouru notre vaste monde en ce début de XXIe siècle en reviendra certainement avec deux constats de base : c’est partout différent et c’est partout pareil. La différence, on se l’explique facilement ; pas besoin de la comprendre, il suffit de la constater : chaque peuple, chaque ethnie, chaque civilisation, chaque patrimoine est unique et différent de tous les autres. Qu’y a-t-il donc de commun entre tous ? Les convergences sont à la fois naturelles et culturelles. La convergence naturelle entre tous les peuples de la terre saute aux yeux : elle s’appelle l’humanité. Les convergences culturelles qui peuvent découler de cette humanité commune (certaines bases morales par exemple, un corpus minimal de valeurs) ne s’expliquent pas par d’improbables interférences entre les civilisations mais bien par l’essence même de toute société humaine, en quelque endroit du globe que cette société trouve naissance. Ce fond commun est donc avant tout naturel et lié à l’essence.

 

En traitant de convergences culturelles entre les peuples, je parle donc d’un concept éminemment moderne, un concept né avec les premiers échanges entre les nations mais qui a pris sa pleine mesure avec la mondialisation nouvelle née au XXe siècle. Je ne reviendrai pas sur la longue histoire des divers voyages, explorations, conquêtes, colonisations et échanges marchands qui ont jalonné l’histoire du monde, pas plus que je ne le ferai spécifiquement pour la Chine , car cela nous mènerait trop loin.

 

Que l’on se souvienne seulement que les premiers vrais échanges culturels et technologiques entre la Chine et l’Occident datent de la fin du XVIe siècle, époque où débuta la présence jésuite dans l’Empire du Milieu. Rappelons-nous que le but stratégique des missionnaires jésuites était de convertir le peuple chinois au christianisme en convertissant l’Empereur (ceci entraînant cela) et que, pour ce faire, ils s’employaient à séduire le souverain et ses courtisans avec les appareils techniques les plus modernes amenés d’Europe. La conversion tant espérée par eux n’eut pas lieu, mais les Chinois gardèrent d’Europe un certain nombre de machines nouvelles (notamment diverses sortes de téléscopes), tandis que les Jésuites ramenaient chez eux diverses « chinoiseries » dont l’oeuvre de Confucius, qu’ils s’empressèrent de traduire dans plusieurs langues [1]. Les missions jésuites furent la première phase d’une série de trois dans l’histoire des grands échanges entre nos deux civilisations ; les deux suivants furent la colonisation, qui dura jusqu’au début du XXe siècle, et ce que nous appelons la mondialisation, qui commença en Chine après les réformes d’ouverture de la fin des années 1970 et qui dure toujours aujourd’hui [2].

 

Si l’on compare la première phase (les missions jésuites) à la seconde (la colonisation), on observera d’abord que l’interpénétration des cultures a été beaucoup plus importante, et aussi plus agressive, dans la seconde phase. De fait, les Jésuites n’étaient proportionnellement qu’une poignée et, malgré leurs ambitions évangélisatrices, ils ont su faire preuve, si l’on en croit les témoignages, d’une certaine humilité et d’un certain respect pour la culture et les moeurs du peuple chinois. Lettrés et hommes de sciences, ils avaient su sympathiser avec un certain nombre de mandarins et n’ont jamais tenté de s’imposer par la force [3]. La période coloniale fut tout autre. Ce n’est pas la curiosité culturelle qui animait nos colons mais les revendications territoriales ainsi que la quête de nouvelles ressources naturelles et d’une main d’oeuvre taillable et corvéable à l’envi et pour laquelle le terme d’esclavage ne serait pas excessif. Il ne s’agissait plus de convaincre mais de s’imposer, la force avait remplacé les sermons, et les émissaires envoyés « négocier » avec les Chinois n’étaient plus des moines mais des bataillons armés. Les rapports entre Chinois et étrangers se résumant la plupart du temps à des rapports entre maîtres et serviteurs et les étrangers ayant choisi eux-mêmes de limiter les contacts avec les autochtones et de vivre dans ce que nous pourrions appeler des « ghettos ethniques », on pourrait penser que ce communautarisme favoriserait moins les échanges culturels qu’à l’époque des missions jésuites où on se fréquentait plus les uns les autres et où les rapports se faisaient avec plus de courtoisie. Mais c’est oublier au moins deux facteurs : la présence étrangère de l’époque coloniale [4] était quantitativement bien plus importante qu’à l’époque où elle se limitait à un nombre restreint de missionnaires, et c’est par la force ou la corruption que de nombreux usages étrangers ont été introduits dans le pays, ce qui ne les rendit pas forcément durables mais assura leur implantation immédiate et massive.

Ayant vaincu la Chine à l’issue de deux guerres particulièrement sales (les Guerres de l’Opium), les puissances étrangères exigèrent et obtinrent de l’Empire l’ouverture sur les côtes chinoises de plusieurs « zones spéciales », défiscalisées, ouvertes au commerce « libre » avec l’étranger et échappant aux lois de l’Etat. Cette conquête, souvenir amer pour les Chinois et affront que seule la Révolution parvint à rectifier, illustre mieux que tout autre la nature d’une politique coloniale fondamentalement violente, dominatrice et ethnocentrique. La période séparant la décolonisation des réformes menées par Deng Xiaoping fut la seule, au XXe siècle, où la Chine fut rendue à elle-même, tentant tant bien que mal de s’autosuffire et de « marcher sur ses deux jambes » (l’agriculture et l’industrie) – si on en excepte la période de collaboration avec les ingénieurs soviétiques qui ne fut pas très longue et se fit avec le consentement des deux parties.

 

Que s’est-il donc passé en Chine depuis le début des réformes ? L’entrée dans la troisième phase.

 

Profondément et personnellement marqué par la Révolution Culturelle et les échecs du repli isolationniste de la Chine , Deng Xiaoping, cent fois déchu et cent fois rappelé au gouvernement, pensa sauver le bateau en marquant un tournant radical. Après avoir renversé la Bande des Quatre et mené des purges dans le Parti, il entreprit de se raccomoder avec les pays étrangers et lança les Quatre Modernisations [5] (tout s’articule en chiffres dans le langage politique chinois), permettant ainsi une accélération du développement économique et une hausse générale du niveau de vie de la population, cette hausse assymétrique entraînant toutefois une recrudescence des inégalités sociales telle qu’elle aurait été impensable durant l’ère maoïste. Deng est en fait le fondateur de ce qu’on appelle aujourd’hui l’économie socialiste de marché, une nouvelle forme de doctrine économique aussi loin du dirigisme soviétique que du libéralisme occidental. Le défi, relevé avec plus ou moins de succès, consistait à « libérer » une partie du marché, l’ouvrant en outre aux investisseurs étrangers, mais à garder un contrôle politique extrêmement strict, tout en renflouant les caisses publiques avec les fruits de la croissance économique, en jouant à la fois sur une fiscalité vigilante et une concurrence attractive [6]. Cette définition sommaire ne conviendra certainement pas à tous mais elle me semble assez bien correspondre à la réalité.

 

Une dizaine d’années après le début des réformes, le Mur de Berlin tombait, la guerre froide prenait fin, et un dégel général sur les cinq continents permettait à la mondialisation de prendre un nouvel essor. Cette troisième phase historique des échanges naît donc en Chine d’une volonté d’ouverture au dedans et d’une volonté de pénétration au dehors. Le tournant était pris ; on en pensera ce qu’on voudra.

 

[1] Le nom latin de Confucius (qui s’appelait en réalité Kong Zi) nous vient d’ailleurs des Jésuites qui avaient opéré cette transcription pour le rendre plus prononçable par les lecteurs européens.

 

[2] Je simplifie évidemment beaucoup en résumant l’histoire de ces échanges à ces trois phases car c’est omettre toute l’histoire des échanges marchands « réguliers » qui eurent lieu avant le XXe siècle et indépendamment des politiques coloniales, mais je voudrais ici me focaliser sur les périodes où le choc de ces deux civilisations a été le plus direct, et souvent le plus brutal.

 

[3] Ce qui ne m’empêche pas, par principe, de désapprouver leur entreprise car, aussi pacifique qu’elle fût, il n’en s’agissait pas moins d’une croisade religieuse, c’est-à-dire d’un type de colonisation, projet qui me paraît en soi indéfendable.

 

[4] Par présence étrangère de l’époque coloniale, j’entends à la fois les colonies occidentales (comme les colonies britanniques par exemple) que les colonies asiatiques (le Japon), car ce dernier diffère beaucoup de la Chine par sa culture et, en bien des domaines, il a été à l’avant-garde de l’ « occidentalisation » de l’Asie.

 

[5] Ces quatre modernisations concernaient les secteurs de l’agriculture, de l’industrie, des sciences et technologies et de l’armée. Quelques intellectuels écrivirent et écrivent encore que ces quatre modernisations ne pouvaient, pour se réaliser, faire l’économie d’une cinquième, cette dernière n’étant autre que la démocratie. Certains parmi eux eurent tout le loisir de poursuivre leur réflexion au fond d’une cellule de prison...

 

[6] Le secret de la réussite chinoise réside d’ailleurs dans la conjonction de ces deux facteurs : c’est parce que la Chine est attractive sur le marché mondial (notamment avec sa main-d’oeuvre à bas prix) que le gouvernement peut se permettre d’être exigeant en matière de fiscalité et de respect des lois avec les « candidats » étrangers intéressés à faire affaires dans le pays. Comme personne ne les retient et que les concurrents se bousculent au portillon, ils ont en général tôt fait d’accepter toutes les conditions. Cela s’appelle un contrat entre deux parties égales et consentantes et nous sommes loin, bien loin, des anciens diktats coloniaux.

par David L'Epée publié dans : divagations
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Samedi 21 juillet 2007

Ayant vu, la dernière fois, quelles pouvaient être les raisons historiques (liées à la décolonisation et à l’idéologie internationaliste) expliquant la faiblesse du racisme en Chine et comment les deux idéologies du national-communisme et de l’Internationale avaient su s’adapter l’une à l’autre, examinons le problème sous un angle plus factuel.

 

La Chine , contrairement à de nombreux pays d’Europe, abrite sur son territoire une présence étrangère très limitée, surtout en ce qui concerne la présence étrangère non-asiatique. On trouve en effet en Chine beaucoup moins de Blancs ou de Noirs que, par exemple, de Coréens (leur présence est d’ailleurs particulièrement marquée à Pékin où ils disposent de leurs propres commerces et restaurants). Et, comme je l’ai remarqué à plusieurs reprises, il suffit de sortir des grandes villes, qui sont plus ou moins cosmopolites, pour arriver dans les régions qui constituent le gros de la Chine et où on n’a souvent jamais vu un étranger. Dans ces conditions, comme l’étranger ne représente qu’une concurrence très limitée, que ce soit sur le marché du logement, de l’emploi ou bien d’autres, la xénophobie ne trouve pas de terrain où se développer. Le racisme naît souvent de la peur (c’est même l’étymologie du mot « xénophobie ») et cette peur, aujourd’hui, naît souvent des menaces provoquées par la concurrence, dans quelque domaine que ce soit, de la recherche d’un emploi à la convoitise pour une femme. Cette constante, d’une logique manifestement imparable, n’est toutefois pas infaillible : le Japon, où l’immigration est pourtant beaucoup plus limitée qu’en Chine et où le racisme est aussi beaucoup plus présent, en est un parfait contre-exemple – comme quoi tout ne s’explique pas si schématiquement.

 

En Chine même, certaines nuances sont à faire. Les Indiens par exemple, qu’on appelle ici les gris, sont assez mal vus ; le racisme à leur égard ne s’exprime pas forcément par de la violence ou de l’agressivité mais plutôt par du mépris ou un certain sentiment de supériorité. « Les Noirs, au moins, ils sont vraiment noirs, alors que les Indiens, on ne sait pas vraiment, ils ont toujours l’air d’être sales. » C’est une remarque que j’ai entendu, textuellement, dans la bouche d’un Chinois. Et encore, si je n’ai pas eu vent de faits divers liés à un racisme anti-noir, les Chinois ne se gênent pas de temps à autre pour les comparer à des singes ; là encore, sans haine ni agressivité, mais avec des propos qui, compte tenu de notre éducation, nous paraissent tout à fait « incorrects ». Car ce qui nous distingue d’eux, c’est que nous (du moins pour les jeunes), nous avons été allaité à l’école de l’anti-racisme institutionnalisé, un anti-racisme très exigeant et très chargé idéologiquement, construit en réaction à certains épisodes peu glorieux de notre passé. Il ne s’agit pas de savoir si ce type d’éducation est bon ou mauvais, mais pour comprendre les Chinois, il faut se souvenir qu’on ne les a pas du tout sermonné de la même manière sur la question. Si nous ne prenons pas cela en compte, nous risquons parfois d’être choqués par ce que nous entendons.

 

Il vaut mieux toutefois aujourd’hui en Chine être Noir ou Blanc que Japonais, car l’hostilité qui existe entre les deux grands peuples d’Asie du sud-est n’a rien perdu de sa fureur, même plusieurs décennies après la fin de la guerre. Mais il suffit d’ouvrir les yeux sur les deux parties pour s’apercevoir qu’il ne s’agit en aucun cas d’un problème de racisme, mais que ce sont les nationalismes qui sont ici en cause. Je n’en parlerai donc pas plus longuement.

 

Pourquoi, demandera-t-on alors, ces préjugés légèrement xénophobes à l’encontre des Noirs ne s’appliquent-ils pas également aux Blancs ? Car, après tout, nous aussi nous sommes ethniquement très différents d’eux (les Chinois) et alors que les relations de la Chine avec l’Afrique noire ont toujours été plutôt harmonieuses, on ne peut pas en dire autant de nombreux pays blancs, à commencer par les Etats-Unis. Mais la raison possible de cette différence de traitement n’a rien de politique, elle est culturelle et remontre à très loin.

 

La peau blanche a, d’autant que je m’en souvienne, toujours été chez les Chinois le signe d’une grande distinction et d’une grande beauté, surtout chez les femmes. Un proverbe chinois dit qu’une femme dont la beauté est imparfaite peut faire oublier tous ses défauts esthétiques si elle est suffisamment blanche. Cela ne devrait pas nous étonner car en Europe, nous pensions à peu près la même chose il n’y a pas si longtemps : le teint pâle révélait les gens de bonne naissance, ceux qui n’avaient pas besoin de travailler pour vivre et restaient dans les salons ou sous les parasols, alors que le teint hâlé révélait les travailleurs des champs et des chantiers, la peau burinée par le soleil. Aujourd’hui, chez nous, les choses se sont carrément inversées : les bronzés sont ceux qui peuvent se payer des vacances dans le sud et les pâlots sont les ouvriers d’usines et les petits employés reclus dans leurs ateliers et bureaux et perclus par le travail... Ironie de l’histoire.

 

En Chine, par contre, les femmes se cachent du soleil comme de la peste, sortent des ombrelles à la moindre éclaircie (que je prenais naïvement pour des parapluies la première fois !) et se traitent entre elles de « perles noires » ou de « poissons noirs » lorsqu’elles veulent se critiquer. La première fois que j’ai parlé à mes amies des cabines à rayons UV, si populaires dans nos contrées, elles ne savaient tout simplement pas ce que c’était, et lorsque je leur ai expliqué, elles ont trouvé que c’était le comble de l’absurdité ! « Comment les Occidentaux considèrent que de pouvoir paraître bronzé au coeur de l’hiver vaut bien que l’on risque sa peau en l’exposant à des rayons cancérigènes » : voilà qui ferait un bon titre de chapitre pour des Lettres Chinoises écrites sur l’air des Lettres Persanes...

 

En conclusion, et pour résumer ce qui précède, je pense que le niveau très bas de xénophobie en Chine peut s’expliquer par les quelques facteurs suivants :

 

-          des traditions basées sur l’hospitalité

 

-          un héritage historique moderne fondé sur l’internationalisme

 

-          un paysage politique où les forces d’extrême droite sont quasiment inexistantes

 

-          une présence étrangère encore faible donnant lieu à une concurrence « soutenable »

 

C’est évidemment le dernier point qui risque de poser problème dans les années à venir. Avec l’ouverture du pays, la mondialisation et l’augmentation des investissements extérieurs, les entreprises étrangères vont continuer à créer de l’emploi pour la main-d’oeuvre chinoise, mais elles vont aussi provoquer des situations de concurrence nouvelles entre entreprises nationales et multinationales ainsi qu’entre l’Etat et le privé. Pourront en découler de fortes tensions susceptibles d’alimenter un sentiment xénophobe. A moins que le gouvernement fasse ce qu’il a à faire pour protéger les travailleurs chinois et poursuivre avec détermination sur la voie des réformes protectionnistes (cette voie-là, pas celle des réformes contraires) et d’une économie un peu plus sous contrôle.

 

Car rappelons-nous qu’en Chine (comme ailleurs), le racisme est apparu lorsque la souveraineté nationale, que ce soit dans le domaine économique, politique ou culturel, a été confisquée par l’étranger. Du temps où la Chine était en partie colonisée, le racisme était beaucoup plus fort qu’aujourd’hui – que ce soit à l’égard des Britanniques, des Japonais ou de tout autre colon. Grâce à la libération nationale et à l’institution de la République populaire, un certain équilibre s’est installé et on aimerait considérer aujourd’hui les étrangers comme des partenaires équitables et non plus comme des maîtres.

 

Prenons garde, nous Occidentaux, à ne pas abuser de nos droits et à ne pas briser la concorde en tentant de pénétrer des marchés par la force ou d’imposer au peuple chinois nos moeurs et notre culture. Il y a en Chine le risque réel d’une crise néo-coloniale qui couve, provoquée par les concurrences libérales et l’inondation des marchés (et des esprits) par des produits culturels (et des modes de pensée) occidentaux. La différence avec l’époque coloniale, c’est que cette fois, la Chine est devenue puissante elle aussi, elle n’a rien perdu de sa fierté et elle est capable de se défendre, avec les armes incomparables que sont un Etat fort, un peuple mobilisé et un patriotisme vivace. Cette volonté de maintenir sa souveraineté est tout à son honneur. M’est avis que nous ferions mieux de la respecter pour cela et de nous montrer chez nous aussi jaloux de nos droits qu’elle l’est des siens.

 

Sur le même sujet :

 

-          Y a-t-il un Racisme Chinois ? (I)

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par David L'Epée publié dans : divagations
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Jeudi 19 juillet 2007

Qu’on soit philosophe ou économiste, adepte de sciences politiques ou d’ethnologie, on ne peut pas comprendre la Chine moderne sans avoir au moins une vague notion de ce qu’est le matérialisme, comme mode de pensée et manière de fonctionner. Je n’en ferai pas ici la définition encyclopédique, je préfère vous renvoyer au classique de Jean Lefebvre sur le sujet et dont j’indique les références au bas de ce billet.

 

Qu’on sache seulement, pour faire court, que le matérialisme, appelé plus exactement « dialectique matérialiste », est venu à la Chine de plusieurs sources occidentales, dont la plus importante est sans contexte le philosophe Hegel – par l’intermédiaire de sa traduction marxiste, bien entendu. Sans entrer dans les détails, le matérialisme est, en philosophie, la conception du monde qui s’oppose à la conception ancienne édictée par Platon et qu’on appelle l’idéalisme. Marx a présenté cet idéalisme comme l’idéologie bourgeoise de base, à la fois parce qu’elle se soustrait à tout réalisme socio-économique pour se complaire dans l’abstraction métaphysique (chez les anciens) et une vision romantique du réel (chez les modernes), et parce qu’elle fonde une série de postulats théologiques qui, en Europe, avaient toujours appuyé l’autorité féodale, au cours d’une alliance oppressante entre le sabre et le goupillon (l’Etat et l’Eglise) qui dura des siècles et des siècles pour le plus grand malheur des peuples.

 

Pour se libérer, pour renverser les anciens régimes et s’assurer qu’ils ne reviennent pas, il fallait, toujours selon Marx, couper le mal à la racine en faisant table rase du passé, c’est-à-dire, en Europe, en se débarrassant du christianisme, qui était alors le coeur de cette conception idéaliste du monde que les puissants avaient adoptée. L’hydre ayant deux têtes, il fallait abattre à la fois l’ancien ordre politique et le Clergé sur lequel il s’appuyait, et avec l’institution cléricale la religion elle-même. Dieu ne pouvait plus exister, car la survivance de cette croyance représentait un risque de restauration féodale ; toute pensée religieuse devenait dès lors réactionnaire. Cette idée apparaît d’ailleurs dans les paroles même de l’Internationale :

 

                        Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu ni César ni tribun...

 

A première vue, le problème semblait moins évident en Chine car la religion (si tant est qu’on puisse parler de religion en Chine) ne se présentait pas du tout sous la même forme, et il s’agissait plutôt d’une tradition fondée sur une spiritualisé s’abreuvant principalement à trois sources : le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme (on aurait pu aussi parler de l’Islam mais sa pratique était et est toujours très minoritaire proportionnellement à la population chinoise). Néanmoins, cette « spiritualité » (je pense que c’est le mot le plus adéquat) tombait sans problème sous l’accusation de superstition que l’on trouvait bien sûr sous la plume de Marx, mais également déjà sous celles des philosophes des Lumières, qui en avaient fait une de leur proies de prédilection [1]. Dans les différentes phases de la Révolution chinoise, on tenta donc d’extirper ces « superstitions », la phase la plus radicale étant certainement la campagne anti-Confucius lancée durant la Révolution Culturelle. Mais dès le mouvement retombé, on revint à plus de tolérance et l’influence des grands anciens revint plus forte encore, des universités jusque dans les foyers les plus simples. La tradition antique aujourd’hui est néanmoins plus forte dans les régions de Chine n’ayant pas été touchées par cette phase de la Révolution , comme Hong Kong.

 

Le matérialisme n’a pas pu faire table rase d’un passé millénaire, les superstitions sont toujours très fortes aujourd’hui : on honore les morts, on brûle pour eux des billets spéciaux, on observe les signes, on évite de prononcer certains mots, etc. Mais par contre il a su s’imposer dans d’autres domaines telles que la science et l’économie. Arrêtons-nous un instant sur cette dernière catégorie.

 

Comment pourrait-on définir le matérialisme économique ? L’économie n’est-elle pas déjà en elle-même une science matérialiste ? Il faut procéder ici à un petit glissement sémantique. La question que nous nous posons n’était pas pertinente tant que le domaine de définition de l’économie se limitait aux produits matériels. Nous savons tous que l’économie a commencé avec l’apparition du secteur primaire (la production) et qu’avant même de pouvoir organiser le premier troc, c’est-à-dire la forme la plus primitive du commerce, il a bien fallu avoir quelque chose à échanger, une possession quelconque, cette dernière pouvant être un bien produit, acquis, trouvé ou volé. L’apparition des secteurs secondaires et tertiaires n’a pas beaucoup changé la donne, il a seulement complexifié et affiné le processus. Mais avec l’ère moderne, on a assisté à un phénomène de tertiarisation de l’économie, qui a suivi le développement des villes et la multiplication d’une majorité toujours plus grande de travailleurs officiant uniquement dans ce secteur tertiaire [2]. Cette évolution a été un premier pas vers une dématérialisation de l’économie : en passant d’une économie des biens à une économie des services, le rapport capital-travail s’est détaché durablement de ce qui devait pourtant être sa base : le produit concret, l’objet, la chose – la matière.

La deuxième phase de cette dématérialisation de l’économie, plus inquiétante, a été déclenchée par le développement des nouvelles technologies et la croyance en un mythe selon lequel ce secteur-là de l’économie serait le secteur de l’avenir, une source de profit carrément auto-suffisante. D’énormes complexes ont été créés dans ce seul but, mobilisant des masses de travailleurs et des territoires entiers, l’exemple le plus frappant de cette débauche d’efforts étant certainement la Silicon Valley. A partir de là, la dématérialisation ne s’attache plus seulement à l’économie mais à la vision qu’on a d’elle, c’est-à-dire, pour prendre une image, à la « valeur ajoutée » de cette nouvelle économie. A force d’être persuadés que c’est cette nouvelle économie – celle qui met au point des logiciels, celle qui travaille sur l’abstraction – qui représente l’avenir et le progrès, on finit par l’idéaliser, la placer au dessus des autres secteurs (et notamment de la production) et à considérer que c’est faire partie de l’élite que d’y travailler.

 

La question que je voudrais vous poser est très simple : qui vous fait vivre, l’agriculteur du village d’à côté, qui alimente la région en légumes, ou Bill Gates et sa toute dernière version de Windows ? La réponse à cette question déterminera ce que vaut l’élite, où se trouvent et se trouveront toujours les priorités de l’économie, sous quelque latitude que ce soit, et quel est le rôle de la matière dans la survie humaine.

 

S’il y a un pays qui a compris cela, c’est bien la Chine. Pour le meilleur et pour le pire, ai-je envie de dire, car dans les points forts de son secteur primaire, on trouve toujours l’extraction du charbon dans les mines et, à ce jour, les conditions de travail étant ce qu’elles sont, j’imagine aisément qu’aucun Chinois ne devient mineur de son plein gré... Peut-être le développement de l’électricité et du nucléaire [3] permettront-ils graduellement de limiter ces secteurs et de faire fermer les mines les plus dangereuses, c’est du moins ce que nous pouvons espérer.

 

Ceci étant dit, le modèle chinois est aux antipodes de celui de la Silicon Valley [4]. L’agriculture et l’industrie restent deux secteurs extrêmement importants de l’économie et participent pour une grande part à l’envolée de la croissance chinoise. Je pourrais disserter longtemps sur la question mais je préfère laisser la parole à l’économise Erik Izraelewicz, spécialiste de la Chine , que j’ai déjà cité à l’une ou l’autre reprise, et qui, dans son livre Comment la Chine Change le Monde (Le Livre de Poche, 2005), résume fort bien la question dans quelques paragraphes :

 

« En économie aussi, les deux dernières décennies du XXe siècle s’étaient inscrites dans la douce euphorie d’une supposée « fin de l’histoire ». Avec la chute du communisme et la montée du Net, l’économie mondiale s’engageait, pensait-on alors, sur une pente ascendante – faite de croissance forte et régulière, d’une prospérité générale et partagée. C’était l’époque de la « mondialisation heureuse ». Alors que, dans toutes les activités humaines, le cerveau se substituait à la main, l’économie se détachait enfin de ses contingences matérielles. L’activité n’allait plus souffrir de ses hauts et de ses bas qui avaient alimenté dans le passé tant de cycles douloureux. Elle n’allait plus davantage être perturbée par des batailles de partage.

 

L’arrivée de la Chine sur le marché mondial des commodities, ces produits de base que sont les matières premières, l’énergie et les denrées agricoles, apportent un vigoureux démenti à cette vision idyllique de l’avenir. L’économie n’est pas encore purement virtuelle – si tant est qu’elle le devienne jamais. La tête a toujours besoin de ses bras. L’activité productive de nos sociétés s’appuie encore très largement sur l’exploitation de matières premières bien réelles : du charbon qu’il faut aller chercher au fond des mines, du pétrole dans les puits, et du blé dans les champs. »

(p.167)

« Dans une économie mondiale qu’on disait inexorablement vouée à un basculement vers l’immatériel, la Chine rappelle que l’activité humaine repose encore, d’abord et avant tout, sur la matière. Ce retour au réel est une belle revanche pour la « vieille économie », celle des champs, des mines, des hauts fourneaux et des ports, celle qu’Internet allait rendre inutile. Le secteur que l’on appelle primaire résiste ; plus encore, dans tous les pays industrialisés, en France comme ailleurs, il va encore peser, pour longtemps, sur les autres secteurs de l’économie, le secondaire (les industries de transformation) comme le tertiaire (les services). […] La revanche de la vieille économie, c’est un retour des cycles, une conjoncture plus instable par conséquent. »

(p. 140 et 152)

 

« L’arrivée de la Chine sur le marché mondial des matières premières […] rappelle que l’homme ne saurait vivre de transactions financières, de films, de jeux vidéo et de communications téléphoniques. Il a besoin, aussi, de nourritures terrestres, de logements, de moyens de transport, et de beaucoup d’autres choses. En Bourse, la Chine a d’ores et déjà sonné le réveil des dinosaures, ces entreprises symboles de la « vieille économie ».

 

Alors que les gazelles du Net se sont essoufflées, et même, pour certaines d’entre elles, carrément effondrées, les sociétés traditionnelles de l’économie réelle (les groupes pétroliers, miniers, sidérurgiques, les chantiers navals, les transporteurs, etc.) connaissent une nouvelle jeunesse. Ce n’est là qu’un des signes d’une évolution plus générale, celle d’une belle revanche du primaire sur le reste de l’économie. »

(p. 147-148)

 

Comme le relève l’auteur, cette revanche du matérialisme économique a quelque chose de jouissif en ce qu’elle remet à leur place certains utopistes libéraux parmi les plus tendancieux tout en réaffirmant la place des travailleurs du primaire dans la « chaîne alimentaire » des peuples du monde entier. L’économie chinoise doit toute son assurance à la certitude que les besoins vitaux de l’humanité ne dépendront jamais des modes ni même des fluctuations du marché et que les produits de base ne sont pas des biens substituables. La revanche du matérialisme, c’est la revanche du pays réel sur les élites et leur économie du virtuel.

 

Nous pourrions encore étudier d’autres manifestations de ce matérialisme dans le rapport des Chinois à l’argent, rapport beaucoup plus décomplexé que chez nous, dû notamment au fait que le système de cartes de crédits est peu développé et que l’argent – c’est-à-dire le cash – a conservé ici un statut beaucoup plus matériel et concret. Mais ce sera pour une autre fois.

 

[1] On ne peut évidemment pas dire que Voltaire ou Diderot aient été des matérialistes au sens hégélien, mais par leur critique de l’Eglise et des religions révélées et par leur culte de la raison et de la science, ils ont ouvert la voie à la pensée moderne.

[2] La tertiarisation (focalisation du secteur tertiaire) du monde du travail a aussi eu de grandes conséquences au niveau sociologie, comme l’explique Alain Soral dans son très intéressant essai Vers la Féminisation (éditions Blanche, 1999) : « La féminisation économico-sociale (société du tertiaire majoritaire et du taylorisme généralisé) ne signifie pas seulement que l’homme perd peu à peu ses muscles dans l’automatisation et le travail de bureau mais, plus profondément, qu’à force de ne plus avoir besoin de comprendre quel est son rôle social pour accomplir sa tâche, l’idée ne lui vient même plus de se poser la question. » (p.111)

[3] Le nucléaire n’étant évidemment pas une fin en soi, comme je l’avais expliqué dans un autre billet il y a quelques semaines.

[4] Ce qui ne veut pas dire pour autant que l’économie « virtuelle » n’existe pas en Chine – voir l’exemple étonnant de la monnaie Q.

Références

Henri Lefebvre, Le Matérialisme Dialectique, Presses Universitaires de France

Pierre Naville, Psychologie, Marxisme, Matérialisme – Essais Critiques, Librairie Marcel Rivière et Cie

 

Izraelewicz Erik, Quand la Chine Change le Monde, le Livre de Poche

par David L'Epée publié dans : divagations
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Jeudi 5 juillet 2007

Lors de ma dernière contribution sur le thème du sentiment d’(in)sécurité en Chine, j’avais dit un mot du système de police chinois (avec ses milices de quartier qui forment une sorte de police citoyenne de proximité intégrée au quotidien des habitants) et j’avais ensuite tenté d’analyser les différences qui existent, dans la psychologie des masses, entre une civilisation sur le déclin et une civilisation sur une pente ascendante, et ce en quoi ces différences influent sur le degré et la nature de l’insécurité. Ayant conclu que le nihilisme dominant est le premier facteur du climat d’insécurité en Occident alors que les ambitions et les tendances constructives qui se manifestent en Chine amènent à une « sécurisation » du climat (du moins à Pékin), je propose de prendre aujourd’hui le problème sous un angle un peu différent.

J’ai parlé à plusieurs reprises de l’aspiration générale du peuple chinois à la stabilité, gage à la fois de paix civile et d’une relative prospérité. Cet impératif, ressenti par tous, amène naturellement, d’une part à des formes assez développées d’auto-discipline, et d’autre part à une certaine vigilance citoyenne, dont les milices de quartier sont l’expression la plus manifeste. A la lecture de mon précédent texte sur la question, un ami m’a écrit : à quoi bon, en effet, envoyer la police dans les quartiers de Pékin puisque chaque Pékinois a déjà un flic dans la tête ? C’est méconnaître les Pékinois que de dire ça et c’est traiter avec mépris certaines qualités civiques essentielles à l’équilibre de toute communauté et qui nous font justement défaut.

En Chine, la délation, encouragée à tout propos, n’a rien de particulièrement infamant, contrairement à ce qu’on pense généralement chez nous. Et cela va même plus loin : quand la stabilité de la société est mise en danger, la mobilisation peut être immédiate, comme dans l’exemple que je vais vous présenter aujourd’hui. Voici les faits.

Il y a quelques temps, une vidéo un peu spéciale a commencé à circuler sur Internet, mise en ligne par un lycéen. On y voit une scène de chahut dans une classe (une classe de lycéens de « bonne naissance », apprendra-t-on par la suite), où un professeur se trouve complètement impuissant à ramener l’ordre, face à des élèves qui se moquent de son autorité. Voilà pour la description, rien d’autre. Mais en Chine, c’est déjà beaucoup. C’est déjà trop. Aussitôt, la vidéo soulève une immense polémique dans tout le pays, et une condamnation unanime s’exprime à travers Internet, en provenance de toutes les régions et de toutes les couches de la population – y compris des étudiants, qui n’hésitent pas à désavouer leurs congénères indisciplinés. Cela ira même plus loin : après l’indignation viennent les questionnements et les revendications. Les questionnements : comment les parents et le système scolaire ont-ils pu laisser se développer un climat de relâchement susceptible de générer des situations telles que celles-ci ? Les revendications : il faut retrouver ces mauvais éléments et leur flanquer une bonne raclée. Ce qui fut fait.

Grâce à divers indices trouvés dans la vidéo, le lieu, l’école et la classe furent identifiés, ainsi que les fauteurs de troubles eux-mêmes, le tout par des fins limiers tout à fait volontaires et bénévoles, n’ayant d’autre motivation que rendre leur propre justice. Lors d’