Texte libre

                                

« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

Recommander

divagations

Jeudi 19 octobre 2006

« Il faut traiter la société par les hommes, et les hommes par la société : ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucun des deux. »

(Jean-Jacques Rousseau, Emile ou De l’Education, livre IV)

 

                                                           

 

 

 

 

Comme convenu, je voudrais vous donner mon impression sur cette information publiée hier sur le blog concernant la nouvelle campagne morale lancée en Chine par le Parti Communiste. Elle s’inscrit dans une longue suite de campagnes lancées régulièrement par les autorités depuis le début de la Révolution. Elles visent, en quelque sorte, à une révolutionnarisation constante des rapports sociaux (rapports humains compris), ou plus exactement aujourd’hui à une conservation des acquis moraux de la Révolution.

 

La fin du féodalisme et de la colonisation, la libération du peuple chinois et la prise en main de son autonomie, ont profondément modifié les rapports sociaux d’un point de vue éthique : par le patriotisme nouveau, par l’émancipation de la femme, ou encore par la mise en place des communes populaires. Le souci du vivre-ensemble, de l’égalité et de la coopération de tous avec tous était alors à son point d’orgue. Aujourd’hui malheureusement, sous l’influence de nouvelles formes de colonisation plus insidieuses apparues avec l’ouverture du marché chinois à l’étranger, certaines tares de l’ancien régime tendent à refaire surface (seulement momentanément, espérons-le) sous la forme de nouveaux fossés sociaux au sein du peuple et d’un bouleversement des rapports entre individus à l’intérieur de ces nouvelles classes (« la contradiction au sein même des masses » aurait dit Mao). Le retour, jusque parfois dans les familles, d’une vision phallocratique, le rabaissement de la femme, et la manière honteuse dont beaucoup de prostituées (toutes illégales bien sûr, car cette pratique est interdite par la loi) sont mises à disposition des consommateurs étrangers, en est un exemple des plus choquants. Il y a eu une affaire de ce type avec des hommes d’affaires japonais qui a fait beaucoup de bruit dans l’opinion ; j’en parlerai une autre fois. Afin de rectifier le tir, les campagnes de moralité sont donc plus nécessaires que jamais.  

 

La dernière campagne en date se fonde sur un document très important, écrit par le président de la République Hu Jintao, et intitulé les Huit Honneurs et Déshonneurs. J’ai retrouvé ce document en français ; le voici :

 

  1. Aimer et non mettre en danger la patrie
  2. Servir et non desservir
  3. Respecter la science et non se complaire dans l'ignorance
  4. Travailler dur et non se livrer à la paresse et décrier le travail
  5. Demeurer unis et prêts à l'entraide, non se servir au détriment des autres
  6. Etre honnête et digne de confiance, et ne pas céder à l'appât du gain à tout prix
  7. Respecter la discipline et la loi, et non enfreindre les règles
  8. Mener une vie de labeur et d'efforts, et non se vautrer dans le luxe

                             

Les vertus prônées par cette campagne sont donc la solidarité, le zèle, le mérite et l’obéissance. En ligne de mire : les fonctionnaires corrompus (comme le haut dignitaire du PC de Shanghai, proche de Jiang Zemin, qui vient d’être limogé), les spéculateurs, les égoïstes, les parasites qui profitent du système ou encore les agents de l’étranger – ceux qui jouent aux patriotes mais travaillent uniquement pour les intérêts d’actionnaires occidentaux, ceux qui « agitent le drapeau rouge pour attaquer le drapeau rouge » comme on le dit encore souvent. Ces directives semblent se calquer sur une idée de Rousseau qui l’exprimait ainsi dans son Discours sur les Sciences et les Arts :

 

« En politique comme en morale, c’est un grand mal que de ne point faire de bien ; et tout citoyen inutile peut être regardé comme un homme pernicieux. »

 

 

Le contenu de la campagne semble donc être pertinent et correspondre à l’actualité des problèmes rencontrés par la Chine. La question que nous autres Occidentaux aurions plutôt tendance à nous poser est la suivante : est-ce la tâche de l’Etat de remettre ainsi la population à l’ordre sur des questions de cette ordre ? ou en d’autre terme : l’Etat doit-il se préoccuper de la moralité du peuple qu’il gouverne ?

 

L’article de Libération citait la directive du Parti qui expliquait que « l'édification morale consiste à servir le peuple, ce qui différencie distinctement la morale socialiste des autres idéologies ». On aurait pu encore aller plus loin et rappeler que le simple fait de méler politique et morale s’inscrit dans la tradition socialiste alors que cette alliance, considérée comme contre-nature dans nos régimes, est rejetée en bloc par les Etats libéraux. La philosophie libérale pense en effet que dans les rapports sociaux, beaucoup de choses ne sont pas directement politiques, et relèvent de domaines qui doivent rester indépendants des affaires de l’Etat et se régler sans se référer à ce dernier : le droit et la morale en sont deux exemples (du moins quand la pensée libérale reconnaît l’existence d’un concept appelé « morale », ce qui n’est pas toujours le cas). Cela illustre, chez ces idéologues, le primat de la liberté individuelle sur la responsabilité collective.

                                

 

Jean-François Aubert écrivait, dans un texte intitulé L’Esprit de Famille (1) :

 

« Ce système [le système socialiste], qui a des aspects admirables, exige beaucoup plus des hommes que le système capitaliste. Il aimerait que les hommes soient meilleurs qu’ils ne le sont en réalité, alors que le capitalisme a cette immense vertu de prendre les hommes comme ils sont, et de tirer parti de leur plus vilain défaut, qui est l’égoïsme. »

 

Nous avons le droit de ne pas tomber d’accord avec son jugement sur la nature humaine et d’être un peu plus optimistes, mais la distinction qu’il trace entre les deux systèmes n’est pas fausse, à cela près que tirer parti de l’égoïsme peut difficilement être qualifié d’ « immense vertu »...

 

Donc, oui, le socialisme s’appuie en grande partie sur la vertu populaire, et pour cette raison-là, il doit sans cesse veiller à ce la conservation de cette vertu, qui est garante de la bonne marche de la société, un peu comme un père veillant sur l’honneur de sa fille – comparaison plus judicieuse qu’on pourrait le croire, car l’Etat communiste actuel n’est pas dénué d’une vision patriarcale qui trouve sa source dans le confucianisme. Si le socialisme se préoccupe de morale, c’est aussi tout simplement parce qu’il est persuadé que la morale est une affaire politique, et que si l’ordre doit être ramené, dans ce domaine comme dans un autre, c’est à l’Etat d’intervenir.

 

Evidemment, comme me le faisait remarquer une lectrice dans un commentaire sur l’article de Libération, ce serait tout de même mieux si les gens s’adonnaient à la pratique des bonnes actions sans avoir la carotte et le bâton pour les pousser à bien se comporter. Nous sommes tous d’accord, mais face à la crise morale actuelle, il a semblé nécessaire aux autorités d’ajouter certains stimulants (la récompense et la menace, comme toujours) pour faire décoller le mouvement. Confucius ne disait-il pas : « Ne vous souciez pas de n’être pas remarqué ; cherchez plutôt à faire quelque chose de remarquable. » (2) ?  

 

Cela n’est pas sans faire penser aux disputes de l’époque entre Mao Zedong et Liu Shao Shi (le « traître et renégat révisionniste » comme l’ont longtemps appelé les Chinois) au sujet du travail : à savoir si pour stimuler la production, la ferveur idéologique et le patriotisme suffisaient, ou s’il fallait y ajouter des stimulants matériels tels que les primes, qui auraient inévitablement mené à un retour à de grandes inégalités de salaires...  

 

La question que nous nous posons aujourd’hui est du même ordre mais elle est encore plus profonde : « le bien pour le bien » (l’impératif catégorique de Kant, en quelque sorte) suffira-t-il à provoquer une émulation populaire pour la vertu, ou le recours à des stimulants extra-moraux sera-t-il nécessaire ? Sans être pour autant misanthrope, nous devrons opter pour la deuxième solution si nous sommes un tant soit peu réalistes. Mais ce n’est peut-être que temporaire.

 

 

Cette préoccupation, dans la Chine socialiste, n’est pas nouvelle. Robert Guillain le disait déjà à propos de la Chine des années soixante (3) :

  • « Quand tout est dit sur les différences de son système de développement économique, politique et social, par rapport au nôtre, ce qui fait encore davantage de la Chine un monde à part est ce qu’on peut appeler son système de développement moral. Non seulement elle demande à la société nouvelle d’être intensément morale et vertueuse – et certes on ne peut que l’en applaudir – mais la façon dont elle veut y parvenir est aux antipodes de la nôtre. »

 

En effet, et elle le prouve une fois de plus. Imaginez notre gouvernement, ou presque n’importe quel gouvernement libéral, s’adonner à de telles pratiques ! Ce serait une levée de boucliers de tous les lobbys, de tous les petits intérêts particuliers, on crierait à la dictature, à l’Etat-Providence (qui est une injure, paraît-il), ou que sais-je encore ! Il semble donc que chez nous, on n’ait pas encore fait le rapport pourtant évident entre la passivité des autorités dans les domaines du « vivre-ensemble » et la décadence qui nous gagne peu à peu, et qui accompagne inévitablement la libéralisation des régimes européens et leur américanisation progressive. Le jour où nous accepterons de regarder nos problèmes en face, et de mettre en relation les causes et les effets, de grands progrès seront possibles. Mais je crains qu’il nous faille attendre encore longtemps pour parvenir à cette lucidité...

 

En attendant, tournons nos yeux du côté de la Chine et tentons de voir ce qu’il pourrait y avoir de bon à prendre – en l’adaptant toujours, aux conditions particulières de nos pays respectifs – en vue des réformes qui s’imposeront en Occident dans le siècle qui vient. Les Chinois, eux, qui n’ont plus de complexe particulier par rapport à leur passé et semblent confiants dans l’avenir, n’hésitent pas, une fois retombée la fièvre iconoclaste de la Révolution culturelle, de renouer avec leurs penseurs classiques pour y chercher les principes d’une saine gouvernance. Ainsi, une fois de plus, l’actuelle démarche de Hu Jintao n’est pas sans faire penser à celle de Confucius, qui, un peu comme Platon, voulait mettre les philosophes au pouvoir pour que l’éthique ait une place de choix dans la cité idéale. René Etiemble, spécialiste de Confucius, ne lui dénie pas cette actualité (4) :

 

« Nous qui vivons dans une civilisation aussi malade au moins que celle des Tcheou, peut-être saurons-nous excuser son idée fixe [à Confucius] : changer le monde en lui offrant une morale. »

                                                

 

 

(1)     texte publié dans l’anthologie La Suisse qu’ils Veulent, sous la direction de Laurent Rebeaud, chez l’Age d’Homme.

(2)     Confucius, Entretiens, IV, 14

(3)     Robert Guillain, Dans 30 Ans la Chine , Seuil, 1965, p. 310-311

(4)     Etiemble, Confucius, NRF, Gallimard, 1966, p. 136

Par David L'Epée
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Jeudi 26 octobre 2006

Ce n’est pas bien de médire, je le sais bien, mais ce soir, j’ai envie de me permettre un bon coup de gueule que je pense justifié, et c’est quelque chose qui me chatouille la plume depuis un bon moment. Je veux parler de la politique d’ouverture de la Chine , et plus précisément de certaines de ses manifestations concrètes, que je suis bien placé pour voir dans le lieu où je me trouve – l’université.

 

On connaît tous le credo de Deng Xiaoping : ouvrir la fenêtre pour laisser entrer un peu d’air et revivifier celui d’une chambre restée trop longtemps fermée – en d’autres termes, permettre à la Chine une ouverture régulée sur le monde extérieur afin d’amener des apports précieux à son développement. Jusque là, difficile de contredire le bien fondé de cette théorie, cela paraît assez sage. Mais il faudrait tout de même que cela ait certaines limites, car on a parfois un peu trop tendance à confondre l’air pur et les courants d’air !

 

Mon université, l’Université de Langue et de Culture Chinoise de Pékin, présente plusieurs exemples intéressants de ce qui est attendu de cette politique d’ouverture. En effet, la plupart des étudiants de la faculté de chinois (il y a aussi des facultés d’anglais, de japonais, de coréen et de français dans la même université) sont étrangers – sans quoi ils n’auraient pas besoin d’apprendre le chinois, ils le sauraient déjà ! – et le campus présente un panorama vraiment cosmopolite. Ainsi, dans ma classe, on trouve neuf Kazhakstanais, quatre Américains, une Coréenne, deux Mongols, un Libanais, deux Marocains, un Panaméen – et moi. Les gens du Kazhakstan sont dans toutes les classes en majorité, en partie parce que c’est un pays voisin de la Chine , et en partie parce que les échanges d’étudiants ont toujours été très florissants entre la Chine et les pays russophones, et ce depuis le début de la Révolution  ; cela se poursuivra d’ailleurs même au temps de la rupture sino-soviétique, ce qui n’est pas rien. Ici, la langue étrangère qu’on entend le plus, et celle qui est le plus répandue chez les Blancs, bien avant l’anglais, c’est sans conteste le russe.

 

Je crois que les autorités sont très contentes d’avoir mis en place une université comme celle-là – elle est d’ailleurs réputée dans toute la Chine , reconnue comme étant une des meilleures pour apprendre le chinois – parce qu’elle participe au développement de la langue chinoise dans le monde, un phénomène de plus en plus tangible et qui devrait prendre demain des proportions impressionnantes. Il est dans l’intérêt de la Chine d’assimiler (au moins linguistiquement) un grand nombre d’étrangers, qui deviendront des futurs collaborateurs du pays, des intellectuels, des chercheurs, des investisseurs, et qui participeront, selon la théorie officielle du « gagnant-gagnant », au processus de développement national. Or, le premier pas de cette collaboration est bien souvent l’apprentissage de la langue, élément essentiel pour qui veut faire des affaires en Chine, et c’est donc dans mon université que vont être recrutés pour l’avenir de nombreux collaborateurs. Partant de cette perspective, la stratégie est celle de la séduction : il faut plaire, et surtout ne pas rebuter, pour s’assurer que les meilleurs d’entre nous, une fois nos études finies, resterons en Chine.

 

Mais qu’est-ce que séduire l’étranger ? Qu’est-ce que s’efforcer de ne pas le rebuter ?

 

C’est, dans un premier temps, ne lui montrer que les côtés agréables du pays, de son mode de vie, de ses mœurs – je ne dis pas les bons côtés, je dis les côtés agréables – et ce qui est agréable, c’est ce qui est arrangeant, ce qui est facile, ce qui n’est pas contraignant. C’est aussi, dans une certaine mesure, ce qui n’est pas différent – pas différent de l’Occident, qui est la provenance principale de ces éventuels futurs collaborateurs étrangers. Il ne s’agirait pas, comprenez-vous, de braquer le liu xué sheng (étudiant étranger) avec des us et manières de faire qui contrasteraient trop avec les siens. Mais je vais sans plus attendre prendre des exemples concrets, car je sens que vous vous impatientez et que vous vous demandez où je veux en venir.

 

Ou plutôt je vais attendre quelques jours, le temps de vous laisser méditer sur la question...

Par David L'Epée
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Mercredi 22 novembre 2006

Je poursuis ici la réflexion que j’avais commencée dans le billet Séduire l’étranger : un objectif qui ne recule devant aucune compromission – sur les problèmes d’inégalités de traitements et de tolérances suspectes des institutions chinoises à l’égard des étrangers. Ce texte, qui sera suivi dans une semaine ou deux d’une troisième partie, est volontairement polémique. J’invite tout spécialement les autres expatriés à participer au débat, à raconter leur propre expérience et à donner leur opinion.

 

 

La plupart des universités chinoises, qui sont des internats, ont un couvre-feu (généralement autour des 23h00). Au-delà de cette heure fatidique, les portes du campus sont fermées et l’étudiant retardataire est condamné à dormir dans la rue, en attendant leur réouverture vers cinq ou six heures du matin… Ce couvre-feu, comme son nom l’indique, exige également que les lumières soient éteintes dès 23h00 afin de respecter le sommeil des 同屋 (compagnons de chambre). Aussi, les étudiants les plus assidus se retrouvent souvent dans le couloir pour profiter de l’éclairage électrique qui reste allumé toute la nuit et pouvoir continuer à potasser. Dans mon ancien dortoir, rien de tout ça. On rentre quand on veut, la porte est toujours ouverte, et on fait ce que l’on veut de sa nuit.

A mon étage, par exemple, il était souvent tout simplement impossible de fermer l’œil avant le petit matin. Mon colocataire ne me posait aucun problème, mais c’est dans le couloir qu’avait lieu une fête perpétuelle. On pousse le volume de la musique au maximum, on laisse les portes ouvertes, on fait des sittings dans les corridors, avec chants, danses diverses et éclats de rire, le tout entrecoupé parfois de coups contre les murs, de bruits de bouteilles cassées ou de quelques bagarres. Difficile dans ces conditions d’avoir un sommeil paisible et de pouvoir arriver au mieux de sa forme aux cours du lendemain – des cours qui sont tout de même loin d’être faciles.

 

Y parviennent-ils, eux, les tapageurs nocturnes ? Certainement pas. Quand je me levais le matin vers six heures, il règnait un silence de mort sur tout l’étage ; quand je quittais le bâtiment vers les huit heures, le silence était toujours aussi assourdissant, et je ne croisais pas grand monde dans les couloirs en dehors des femmes de chambre. Beaucoup de pensionnaires dormaient, tout simplement, et ne se préoccupaient pas particulièrement des cours puisqu’ils n’ont utilisé leur statut d’étudiant que dans le but d’entrer plus facilement en Chine. Pourquoi la Chine  ? « Parce que la vie n’est pas chère et que les filles sont jolies » m’a confié un Américain dans toute la plénitude de son parasitisme. Il y en a tout de même, parmi les plus courageux, qui se rendent au cours, mais ils se débattent comme des beaux diables pour garder les yeux ouverts, et font peine à voir dans leur lutte acharnée contre le sommeil tyrannique.

 

Lorsque je parle de cela à mes amis Chinois, ils ne me croient pas. Dans leurs dortoirs à eux, de tels écarts seraient tout simplement impossibles : le couvre-feu est inviolable et on respecte le sommeil de ses congénères. D’ailleurs, si ça ne devait pas être le cas, un service d’ordre est garant de la tranquilité et ne laisserait jamais se développer une anarchie telle que dans mon ancien bâtiment. J’ai observé plusieurs fois les dortoirs des étudiants chinois à travers les fenêtres de leurs bâtiments. Ils sont souvent six par chambres, très serrés, disposant de très peu de place, mais malgré l’abondance de matériel annexe (vêtements, livres et autres), tout est toujours extrêmement bien rangé, très propre, et rappelle plus le dortoir militaire que la chambre d’étudiant.

 

Voilà encore une différence qui peut nous faire nous poser quelques questions : pourquoi nous, étrangers, avons le privilège de n’être que deux par chambre alors que les Chinois dorment à quatre ou six personnes dans une chambre ? Les Chinois, toujours hospitaliers, m’expliquent que c’est parce qu’eux ont l’habitude de vivre en communauté, qu’ils sont un peuple nombreux, qu’ils sont habitués à la promiscuité, que ça ne les dérange pas, et que la direction souhaite certainement nous ménager, nous qui venons de pays où la démographie n’est pas la même. Certes, je le conçois et c’est très aimable de la part de l’Université, mais ces formes de luxe sont parfois un peu dérangeantes pour qui souhaite s’intégrer et se mettre au niveau de la population locale.

 

Dans le hall du bâtiment, on a apposé un panneau qui précise qu’il est interdit de fumer, de boire de l’alcool fort et de faire du bruit. Je ne sais pas si c’est à cause des fautes d’orthographe (on a écrit no smocking), mais les usagers ne semblent pas avoir compris le message, car ils ne se privent pas d’enfreindre ces trois règles, allant jusqu’à fumer le narguilé en plein milieu du hall, juste à côté de la réception où les secrétaires doivent en outre subir toute la journée le vacarme des radios portables et des chants d’ivrognes.

 

Il en va de même dans la rue. Si vous commettez une erreur ou enfreignez une règle, les policiers se montreront très compréhensifs avec vous, parce que « vous n’êtes pas d’ici, vous n’avez pas l’habitude, vous ne parlez pas bien chinois, vous ne connaissez pas bien nos lois », et se contenteront en général de vous expliquer sans vous punir. Mais il est clair qu’un Chinois commettant la même faute que vous se verrait sévèrement réprimander, car lui n’aurait aucune excuse – et la police chinoise n’est pas des plus tendres. On dit par exemple qu’à Pékin, vous avez très peu de risques de vous faire détrousser, car les voleurs savent que s’ils sont attrapés, la peine qu’ils auront à subir sera beaucoup plus forte que s’ils s’étaient « contentés » de détrousser un Chinois. J’ai lu quelque part – mais j’espère que ce n’est qu’une fausse rumeur – que voler un étranger pouvait dans certain cas valoir au délinquant jusqu’à la peine de mort !

 

Je viens de finir un livre sur la révolte des Boxers, qui avaient mis le feu en Chine dans les dernières années du XIXe siècle. J’ai beau me dire que ce type d’émeutes xénophobes ne mène pas à grand chose, je commence à comprendre ce qui a pu mettre en colère le petit peuple et le pousser à réagir contre les exactions de l’occupant étranger.

 

Mais c’est différent, me direz-vous. A l’époque, c’était la colonisation...

 

Ah bon ? Parce que la colonisation est terminée, selon vous ?

Par David L'Epée
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 8 mai 2007

Lorsque l’on parle d’ordre moral dans notre coin d’Europe – dans la continuation d’une histoire moderne marquée dans un premier temps par la laïcité (voire l’anticléricalisme) puis par la suite par les idéologies relativistes – ça a comme une sale odeur de soutane et de vilains bruits de bottes. Mai 68 est passé par là, bien entendu, et les libertaires d’hier étant devenu les libéraux d’aujourd’hui (au cours d’une évolution assez logique et plutôt cohérente), on a achevé ce qu’il pouvait rester de moralité ambiante dans l’Europe d’après-guerre pour la remplacer par une liberté mythifiée à qui rien ne peut être opposé et au pied de laquelle tout autre valeur mérite d’être sacrifiée. Soit. Ce sont des erreurs historiques sur lesquelles nous reviendrons au cours du siècle, immanquablement.

 

En Chine, il en va tout autrement. Dans une société fière d’elle-même, étrangère à toute idée de reniement de soi, à la fois en quête de modernité – modernité chinoise – et gonflée par un long passé et des valeurs confucianistes profondément ancrées, chacun sait ou sent confusément quelle importance peuvent avoir les valeurs morales et en quoi elles sont la première garantie de l’ordre social. Dans leur grande majorité, les Chinois détestent l’anarchie, craignent le désordre et recherchent la stabilité. Leur histoire, faite de guerres civiles et de nombreuses disettes, explique cela.

 

Et puis, le but de tout changement social n’est-il pas d’établir un état stable ? La destruction d’un ordre ancien a-t-elle encore un sens si elle ne s’accompagne pas de la construction d’un autre ordre ? Le plus difficile n’est pas de déclencher une révolution, c’est de savoir l’arrêter, disait Robespierre. Mao a eu quelque peine à suivre ce conseil – en témoigne la grande crise politique de la fin des années 60 – et maintenant que la Révolution semble enfin achevée (du moins dans sa phase proprement révolutionnaire, car elle se poursuit encore, sous la conduite de l’Etat, dans sa phase réformiste), maintenant qu’on peut à nouveau parler d’ordre, les Chinois paraissent prêts à le défendre.

 

Ceci pour expliquer comment ordre moral et ordre tout court sont intimement liés, dans toute communauté, et à plus forte raison dans une communauté qui compte plus d’un milliard de membres. Mais au-delà de l’implication politique, la moralité apparaît aussi comme un but en soi, comme quelque chose qui porte en soi-même sa propre finalité. Je ne vous ferai pas ici un cours de philosophie, mais je renvoie ceux que la question intéresse au célèbre traité de Kant Les Fondements de la Métaphysique des Moeurs et à ce qu’il appelle l’ impératif catégorique : « je dois parce que je dois ». Il faut faire le bien car c’est le bien – voilà la base évidente pour tous de ce que les Lumières désignaient sous le nom de morale naturelle.

 

Une des choses les plus humiliantes et les plus tristes pour un Occidental expatrié est de constater qu’en Chine, beaucoup portent un regard désabusé, voire un rien cynique, sur notre civilisation. Il n’y a ni mépris ni supériorité dans cette attitude, mais un simple jugement sur notre manière de fonctionner. Alors que nous regardions un jour une émission de télévision française particulièrement avilissante (C’est mon Choix pour ne pas la citer), Yiqi m’a dit au moment du générique de fin : « Peut-être que ce que disent certains Chinois sur l’Europe est vrai. » « Quoi donc ? » ai-je demandé. « Qu’elle est devenue décadente. »

 

Décadente. C’est hélas, je crois, un qualificatif qui s’impose lorsqu’on voit certains aspects de notre civilisation européenne (et occidentale en général), pourtant héritière d’une longue culture qui n’a rien de honteuse. Comment qualifier autrement, sinon, les maux qui nous submergent actuellement ? Perte des valeurs, crise identitaire, dissolution de la cellule familiale, pornographie glorifiée et généralisée, violence gratuite, indifférence, refus de tout jugement, haine de soi, tendance très marquée à l’autodestruction. Celle des individus, celle des familles, celle des Etats et des nations. Qui dit autodestruction dit volonté de suicide (ou perte de l’instinct de survie, du vouloir-vivre), et une civilisation décadente, c’est justement cela : une civilisation qui marche vers sa chute, par elle-même et de sa propre volonté.

 

En Chine, plusieurs de ces maux existent aussi bien sûr, et il existe également d’autres problèmes que nous ne connaissons pas chez nous, mais ce que nous avons cité se trouve dans la société chinoise en proportions bien plus minimes, et la gravité n’est pas du tout la même. J’ai expliqué plus haut grâce à quoi, à quelles ressources identitaires et à quelle force collective. Je pourrais également expliquer quelles sont, à mon avis, les déterminations idéologiques de l’histoire récente qui ont pu faire la différence entre le développement distinct de ces deux endroits du monde, mais je l’ai déjà fait à plusieurs reprises dans d’autres billets de ce blog.

 

Ce que je vais faire dans quelques jours, pour illustrer mon propos de manière plus précise et anecdotique, c’est vous livrer quelques coupures de presse qui traitent de cette vivacité du discours moral dans les affaires quotidiennes et que j’ai relevées dans les journaux chinois ces dernières semaines. Vos remarques et apports au débat seront évidemment les bienvenus.

 

Sur le même sujet :

 

-          Pour ou Contre les Campagnes de Moralité Lancées par l’Etat Chinois ?

Par David L'Epée
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 19 mai 2007

Pour connaître le niveau moral d’une communauté moderne, dans une société dite de communication comme le sont les nôtres, il est toujours intéressant de se tourner vers les médias et spécialement vers les médias de masse. Ces derniers indiquent toujours l’étalon, la norme des comportements moraux tels que les dominants voudraient les voir se généraliser, mais cett norme, ils ne l’indiquent que dans la mesure où ils la préconisent, la recommandent, la prônent et la glorifient. La population réelle peut avoir plus ou moins de retard dans l’observation des normes prescrites mais le but des médias reste de les conformer tôt ou tard au schéma idéologique qu’elle met méthodiquement en place.

 

C’est le cas dans tous les pays modernes, y compris les nôtres, y compris la Chine aussi. Il y aurait beaucoup à dire sur le contenu idéologique sous-jacent dont on nous abreuve et nous matraque à travers les blockbusters hollywoodiens, les feuilletons américains, les émissions de téléréalité et les plateaux peoples parisiens, mais ce n’est pas notre sujet. Nous allons voir ce qu’il en est en Chine, quels messages cherchent à donner les mass media, notamment la télévision, et en quelle mesure ces impératifs s’accordent ou ne s’accordent pas avec les moeurs réelles du peuple chinois.

 

Premier exemple : les émissions musicales de découverte de jeunes talents. Le concept de la Nouvelle Star , bien connu chez nous, consistant à donner leur chance à de jeunes artistes méconnus pour en faire d’éphémères stars, existe également en Chine. Je dirais même que ce concept s’intègre encore mieux ici que chez nous car le milieu musical contemporain non commercial y est beaucoup moins développé que chez nous (la plupart des genres musicaux underground venant des genres étrangers, d’origine noire ou blanche (1) ), ce qui suscite bien moins de contestation de la part des artistes locaux. Mais si la pop qu’on distille dans ces émissions n’a rien de spécifiquement chinois (à part la langue des paroles), il n’est toutefois pas question de s’abaisser aux mêmes exhibitions, aux mêmes scandales que les collègues occidentaux.

 

Le quotidien québécois Matinternet du 8 avril explique quelles seront les règles à suivre :

 

« Avis aux amateurs: il n'y aura ni larmes, ni cheveux fous, ni chansons malsaines dans la version chinoise de la Nouvelle Star sur les petits écrans à compter du mois prochain. Ainsi en a décidé vendredi l'autorité chinoise de régulation de l'audiovisuel. "Pas de bizarrerie, pas de vulgarité, pas de mauvais goût" : telle est la consigne transmise par l'Administration d'Etat pour la radio, le cinéma et la télévision à la société de production Happy Boys Voice, a rapporté l'agence officielle Chine nouvelle. [...]

 

Que la production se le tienne pour dit : la Nouvelle Star chinoise ne devra faire entendre que "des chansons saines et inspirées d'un point de vue éthique", éviter les scènes de fans en folie et de concurrents en larmes, et "maintenir une atmosphère heureuse". »

 

Deux jours plus tard, une dépêche Xinhua précise quelles sont les directives du gouvernement sur le contenu des diffusions télévisées. Et cette fois, ce sont l’ensemble des émissions qui sont concernées :

 

« Le contrôleur chinois de la radiodiffusion et de la télévision a recommandé mardi aux stations de radio et aux chaînes de télévisions de refuser les programmes vulgaires au profit de productions saines. L'Administration d'Etat de la Radiodiffusion , du Cinéma et de la Télévision (AERCT) a appelé les départements administratifs de la radio, du cinéma et de la télévision ainsi que les organisations de radio et télédiffusion à préserver le prestige des stations de radio et de TV. Elle a mis en garde les personnalités de la radio et de la TV qui recherchent l'audience en satisfaisant les bas intérêts d'une minorité par la diffusion de programmes vulgaires. Les stations qui échoueront à surveiller la qualité des programmes se verront infliger des pénalités sévères.

 

Lors d'une conférence en novembre dernier, le directeur adjoint de l'AERCT, Zhang Haitao, a défini comme programmes vulgaires ceux dont les contenus représentent la violence, la pornographie, le crime et l'horreur. L'AERCT a indiqué que les programmes sains devaient exceller à la fois dans le contenu idéologique et dans la qualité artistique. »

 

Pour la qualité artistique, les objectifs sont loin d’être atteints si j’en crois ce que je vois sur les chaînes du service public, mais pour le contenu idéologique, force est d’admettre que les ordres sont respectés et qu’il y a de nombreux débordements familiers aux téléspectateurs occidentaux qu’on ne verra jamais sur les écrans chinois. Cela agacera de nombreux observateurs étrangers mais prendre le contrepied de la TV selon Berlusconi (désormais étalonnage de la plupart des télévisions européennes) n’est-il pas de bon augure pour la salubrité publique ?

 

 

(1) Car que peut opposer la musique contemporaine à la pop aseptisée ? Rock, hip-hop, jazz, punk, reggae, metal, blues, funk, etc : tous ces genres sont respectivement d’origine noire ou blanche – pas jaune. Il est beaucoup plus difficile dans ces conditions d’organiser une résistance culturelle qui ne soit pas uniquement tournée ou vers le passé ou vers l’étranger. Heureusement, j’ai remarqué à Pékin qu’avec l’éclosion et le développement des soirées slam, les genres underground, la chanson à textes chinoise et la poésie retrouvent un nouveau printemps.

 

 

 

 

Sur le même sujet :

 

-          Pour ou Contre les Campagnes de Moralité Lancées par l’Etat Chinois ?

-          Quelques  Exemples  de  l’Ordre  Moral  Chinois  (I)

-          Télévision  et  Internet :  le  Long  Travail  d’Assainissement

Par David L'Epée
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 3 juin 2007

Nous parlions la dernière fois de l’expression de la morale officielle à travers les médias de masse. Cet échantillonnage serait évidemment incomplet si on ne disait pas un mot d’Internet qui joue ici un grand rôle à la fois dans la diffusion de cette morale et dans sa subversion.

 

Un des principaux problèmes moraux liés au développement libre d’Internet est, bien avant le houleux débat sur le piratage et la propriété intellectuelle, celui de la prolifération des représentations pornographiques de toutes sortes. J’en ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog car il me semble que c’est un sujet plus grave que ce que beaucoup de nos autorités voudraient souvent nous faire croire, et le gouvernement chinois semble être en la matière un pionnier, en dépit de l’acharnement des « pornographes humanitaristes » des mille officines habituelles de la « liberté d’expression » made in USA. Le Quotidien du Peuple du 13 avril nous parle du lancement d’une nouvelle campagne contre le cyber-érotisme, prenant le soin de préciser – et ce n’est pas un détail pour la propagande officielle – que ce sont les « masses populaires » qui sont à l’origine de cette remise à l’ordre.

 

« Selon une source d'information du ministère chinois de la Sécurité publique, une téléconférence sur le lancement de la lutte contre le cyber-érotisme s'est tenue le 12 avril à Beijing. Récemment, avec la montée de la diffusion sur Internet de textes et d'images licencieuses et érotiques, les spectacles érotiques, l'escroquerie, les vols et les jeux en ligne ont tendance à se multiplier. Les masses populaires critiquent sévèrement ce phénomène qui perturbe l'ordre public sur l'Internet et nuit à la santé et à la morale des jeunes. [...]


Selon la téléconférence, cette campagne [une « une campagne spéciale destinée à réprimer en vertu de la loi les activités criminelles liées à la propagation de l'érotisme et à la diffusion d'informations licencieuses en ligne »] prévue pour six mois à compter d'avril sera menée notamment dans les régions de forte concentration de sites Internet, en grande affluence des internautes et avec beaucoup de cas dénoncés par le public. Elle visera à censurer les programmes audio-visuels, les photos et les romans aux contenus licencieux, à bannir le loto, le commerce des produits interdits et toutes les informations préjudiciables telles que les rumeurs à l'encontre de l'ordre social, les calomnies et les insultes, à lutter contre la diffusion sur Internet d'informations licencieuses et pornographiques et les spectacles érotiques, à réprimer le vol et l'escroquerie, etc. »

 

Le 26 avril, le site China.org précisait, dans le même ordre d’idées, que la campagne bénéficiait du soutien des internautes :

 

« La campagne spéciale contre la pornographie sur Internet lancée par dix ministères et commissions chinois en avril, et qui durera six mois, a été fortement soutenue par les internautes. Tous s'accordent à dire que la lutte contre la pornographie sur Internet est urgente et nécessaire parce qu'elle empoisonne l'adolescence et la jeunesse et nuit à la société. »

 

On n’en saura pas beaucoup plus sur les moyens mis en oeuvre par cette campagne si ce n’est, toujours le 26 avril, par un précision du Quotidien du Peuple, qui nous informe que «  La Chine va intensifier ses initiatives pour supprimer les contenus pornographiques et autres informations néfastes disponibles sur Internet en renforçant la gestion du marché des fournisseurs de services Internet. » Et on précise :

 

« Un porte-parole du Ministère de la Sécurité Publique a annoncé lors d'une conférence de presse qui s'est tenue la semaine dernière qu'à peu près 80 pour cent des délinquants juvéniles ont été attirés dans la criminalité par des "contenus diaboliques" sur le net. »

 

Selon Le Quotidien du Peuple du 31 mai, il y aurait même un projet d’étendre ce type de campagnes en dehors de Chine pour faire profiter d’autres pays du monde des progrès techonologiques chinois dans le domaine du contrôle d’Internet :

 

« Un éducateur sexuel chinois implore l'introduction d'un système de classification des films afin de purifier Internet pour la jeunesse de tous les pays. "Sur le plan technique, la Chine pourrait introduire ce système pour conseiller notre jeunesse", a déclaré Zhang Meimei, la directrice du centre de recherche sur l'éducation sexuelle à l'université Normale de la Capitale. Elle soutient que les quelques 370 millions de sites web explicites mettent en danger les 20 millions d'utilisateurs Internet chinois de moins de 18 ans. Internet a engendré de nombreux sites pornographiques sur le web. Et les sites pornographiques de Chine continentale sont toujours installés sur des serveurs à l'extérieur du pays.

 

Zhang, qui a également étudié l'éducation sexuelle pendant 16 ans, a déclaré que les sites web devraient pourvoir aux besoins des jeunes et améliorer leur environnement car "il est impossible de bloquer toutes les informations malsaines du net." "L'information présente sur ces sites joue un rôle clé dans les délits liés au sexe", a-t-elle dit, ajoutant que la fonction première est d'aider les jeunes gens à améliorer leur habilité à juger ce qui est bien, et de se contrôler eux-mêmes lors de la consultation de pages web au contenu malsain. Le porte-parole du Ministère de la Sécurité Publique Wu Heping a dit que plus de 80 pour cent de la délinquance juvénile est provoquée par l'exposition des jeunes aux sites web explicites du monde entier. La Chine possède le second plus grand nombre d'internautes avec 144 millions d'utilisateurs, derrière les Etats-Unis.

 

"Une grande proportion des délits, comprenant le viol, racket, cambriolage et vol sont commis par des jeunes dépendants aux sites web pornographiques" a déclaré Wu. "Il est très important d'inspecter et de filtrer les sites sexuels explicites", a expliqué Kan Kaili, professeur de l'Institut de recherche pour la politique et le développement de la technologie de l'information à l'université de Beijing (Pékin) des Postes et Télécommunications. Kan a indiqué que la société devait intensifier la campagne de surveillance et de conseil auprès des jeunes internautes, et de créer un environnement sain pour eux. »

 

Ces questions-là ayant déjà été rabâchées à de nombreuses reprises sur le blog, je n’y reviendrai pas, mais je vous invite à lire les articles que j’ai consacré au problème pendant les mois précédents et dont voici la liste non exhaustive :

 

-          Quelques Exemples de l’Ordre Moral Chinois (I)

-          Quelques Exemples de l’Ordre Moral Chinois (II)

-          Télévision et Internet : le Long Travail d’Assainissement

-          Pour ou Contre les Campagnes de Moralité Lancées par l’Etat Chinois ?

-          Que Faut-il Savoir lorsqu’on est Internaute en Chine ?

-          La Réglementation Chinoise d’Internet

-          Reporters Sans Frontières Prend la Défense des Pornographes Chinois

-          Liberté des Médias, Criminalité Sexuelle et Violence Juvénile

Par David L'Epée
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 17 juin 2007

photo : l’insécurité chinoise ...hors de Chine

Une des choses qui étonne immanquablement tous les Européens fraîchement débarqués dans la mégalopole pékinoise, c’est cette troublante impression de ...sécurité. Plusieurs amis étrangers me l’ont fait remarquer et Camille, la blogueuse française bien connue du milieu, y a même consacré un billet sur son blog il y a quelques temps.

La question de savoir où donc se terre l’insécurité est légitime pour qui a vécu dans n’importe quelle grande ville européenne – ce qui est d’ailleurs aussi valable pour les moins grandes. Souvenez-vous, amis expatriés, à quoi ressemblait votre quotidien dans votre bonne patrie : vous évitiez de sortir seul après vingt deux heures, vous n’étiez pas tranquille dans le métro, vous vous méfiiez de tout le monde, et avant tout de ceux qui avaient l’outrecuidance de vous adresser la parole dans la rue : mendiants, sondeurs, colporteurs, pétitionnaires, mormons, représentants en téléphonie mobile, etc. Toute plaisanterie mise à part, il faut avouer que certains d’entre nous, parmi les plus vulnérables (je pense ici surtout aux personnes âgées mais pas uniquement) avaient pris des habitudes révélatrices : ne pas répondre lorsqu’on est interpelé, ne jamais soutenir un regard mais constamment baisser les yeux, garder dans son sac un spray au poivre à portée de main... Aussi excessifs que certains de ces comportements puissent paraître, ils ne sont pas dénués de raisons dans les lieux où nous vivons.

 

Comment se fait-il qu’à Pékin, et dans bien d’autres endroits en Chine, il n’en soit rien ? Car, c’est un fait, depuis que je vis ici, je n’ai eu absolument aucun problème lié de près ou de loin à l’insécurité, aucune agression, aucune menace, aucun regard noir, et pas la moindre impression d’une quelconque hostilité à mon égard. Comment l’expliquer ?

 

Au chapitre des choses qui étonnent l’étranger lorsqu’il débarque en Chine, c’est qu’alors qu’on lui a toujours présenté ce pays comme un Etat policier, il se trouve confronté à une présence policière en réalité très discrète et très effacée, et à mille lieues de l’image totalitaire qu’on se complait à dessiner en Occident. C’est un fait : j’ai croisé proportionnellement moins de policiers à Pékin que dans les rues de Neuchâtel, ma ville, où des pléthores d’agents désoeuvrés occupent leurs longues nuits à traquer les colleurs d’affiches et les fumeurs de joints – des abîmes de délinquance. On répondra qu’à Pékin, les nouvelles brigades spéciales de répression anti-crachats prêtent tout autant à sourire, mais m’est avis que ce n’est qu’une attraction folklorique éphémère et que ces bonnes résolution ne survivront pas à 2008.

 

Si la police paraît si peu présente dans les rues de Pékin, c’est parce qu’à côté de cette police professionnelle officient des milices de quartier, constituées par des citoyens, retraités pour certains, qui remplissent le rôle d’une police de proximité. L’ordre dans les quartiers est ainsi assuré par les habitants eux-mêmes, leur épargnant ainsi ce sentiment d’agression extérieure que peut laisser une intervention policière dans une zone périphérique. Ces miliciens, qui déambulent en civil mais qu’on reconnaît au gros brassard rouge qu’ils portent, s’occupent de tous les petits problèmes de la vie quotidienne : querelles entre voisins, tapage nocturne, disputes entre un boucher et un client sur le marché, crottes de chiens, objets trouvés, etc. En tant qu’étranger, j’ai été interpelé plusieurs fois à mon arrivée dans le quartier car je venais d’emménager, on ne me connaissait pas encore et on se demandait si je ne m’étais pas égaré. Cette sorte d’autogestion (les milices de quartier dépendent du Parti mais sont constituées de volontaires) participe à donner une impression de sécurité et évite le fossé que nous connaissons chez nous entre les forces de l’ordre et les « gens normaux » qui amène naturellement à des situations d’hostilité et d’affrontements.

 

On verra une autre différence, plus fondamentale, plus essentielle, dans la tendance du peuple chinois à accepter l’autorité et à obéir plus facilement que nous le ferions en pareil cas. Bien souvent il leur en coûte d’agir ainsi, mais comme je l’expliquais dans l’introduction de mon article « Quelques Exemples de l’Ordre Moral Chinois », les Chinois sont prêts à sacrifier beaucoup pour la stabilité, une valeur placée très haut dans l’échelle de leurs aspirations. On obéit par habitude, parce que de tous temps, l’Etat chinois – qu’il soit communiste, impérial ou royal – a toujours détenu un pouvoir de type autoritaire, et parce qu’on ne veut pas de problème, qu’on aspire à l’unité et qu’on craint le désordre plus que tout. Il existe bien sûr, ici comme partout, des désespérés, des malheureux qui n’ont plus rien à perdre, désenchantés et sans avenir ; et qu’est-ce qui pourrait empêcher ces gens-là de rompre l’ordre fragile, ou par un ultime coup d’éclat (un massacre à l’américaine dans une école par exemple) ou au quotidien, en installant par leurs actes et leur attitude un climat d’insécurité ? Rien ne les en empêche, si ce n’est peut-être la « face », ce concept de dignité bien chinois, cet orgueil qui pousse l’individu à ne pas se laisser aller, à garder sa fierté même dans les pires extrêmes.

 

Ce qui distingue – et distinguera de plus en plus dans l’avenir – nos deux civilisations, c’est que la nôtre, l’occidentale, est sur sa phase déclinante, au crépuscule de plusieurs siècles de grandeur, et que la chinoise, au contraire, gravit sa courbe à grands pas, ambitieuse et vorace après des siècles de misère, d’esclavage, d’humiliations féodales et coloniales. Elle est en pleine phase constructive tandis que nous nous trouvons sur notre déclin, dans une phase d’auto-destruction progressive. On pourra le déplorer ou s’en réjouir – en tant qu’Européen, je le déplore – mais c’est ainsi, cela fait partie des cycles impitoyables de l’histoire. Les civilisations croissent et décroissent, se font et se défont, et ainsi de suite. Le mouvement ascendant d’une civilisation ne se traduit pas seulement pas sa vitalité économique et sa puissance militaire (sans quoi les Etats-Unis serait une « civilisation ascendante », ce qui n’est de toute évidence pas le cas), mais avant tout par l’esprit général de son peuple, la tendance qui s’en dégage. Si cet esprit est à la construction, il y a tout lieu d’avoir de grands espoirs ; s’il est à l’anéantissement, c’est que le processus de décandence a déjà commencé.

 

Chez nous, l’heure est au nihilisme, c’est indéniable : c’est à qui se reniera le mieux et le plus vite, à qui se montrera le plus dénaturé, déraciné, dégagé de tout, à qui brisera le premier les ultimes et minces barrières morales qui demeurent encore. La liste des manifestations de cet esprits d’anéantissement serait trop longue à faire, mais pour revenir au sujet qui nous intéresse, il me semble que le type d’insécurité que connaît une société est révélatrice de ce processus d’ascendance ou de dévolution. Ainsi, la violence gratuite, c’est-à-dire la perte de sens, apparaît souvent dans une société sur la phase déclinante. La violence motivée par le vol peut expliquer un climat de misère matériel (voler pour survivre) ; dans ce cas-là, le mal n’est qu’épidermique et l’amélioration des conditions matérielles d’existence fera disparaître ce type de violence assez facilement. Mais dans le cas de la violence gratuite, le mal est plus profond car, n’étant motivée par aucune causalité évidente (la violence comme fin en soi), le remède semble beaucoup plus difficile à trouver. L’acte de violence n’est d’ailleurs en lui-même que le sommet de l’iceberg ; la violence, avant d’être une agression directe et concrète, est un climat d’agressivité latente, une menace – et c’est justement ce qu’on appelle chez nous le sentiment d’insécurité. La violence de nos rues n’est pas tant due à un manque matériel qu’à un manque spirituel ; celle qu’on rencontre en Chine, beaucoup plus ciblée, est la plupart du temps le fait de ceux qui cherchent à sortir de la pauvreté – ou à s’enrichir tout simplement. Je dis qu’elle est plus cibée car à Pékin, le risque de se faire arnaquer par un agent immobilier mafieux (expérience faite) ou un petit escroc est plus grand que celui de se faire agresser « par hasard ».

 

Chez nous, c’est le nihilisme ambiant qui crée l’insécurité, notre inconscient collectif étant de plus en plus conditionné par par un fatalisme, un esprit no future en comparaison duquel les punks les plus destroy des années quatre vingts passeraient pour des témoins de Jéhovah. L’insécurité occidentale n’est pas le fait d’une minorité de malfaisants qu’il suffirait de mettre hors d’état de nuire (remède sécuritaire de droite qui a souvent été appliqué et qui a toujours fait les preuves de son inanité) mais le fait de tous, ou plus exactement de la mentalité dominante, effet de l’hégémonie libérale sur nos vies et cause de la pente déclinante de notre civilisation. Nos peuples, en voie de dégénérescence cumulent les vices de l’enfance (soif effrénée de liberté mais peur panique des responsabilités) et de l’âge sénile (extinction du vouloir-vivre), et c’est à la fois cette incapacité à se prendre en charge et cette perte de vitalité collective dans l’instinct de conservation qui perdront sous peu.

 

En Chine, c’est exactement le contraire : la responsabilité individuelle et collective est exacerbée, la désir de s’en sortir est plus fort que tout, la conscience historique du passé et du futur forment le socle d’une identité solide, et le climat est plus que jamais au patriotisme, à l’ambition et au désir de s’affirmer chez soi et dans le monde – une faime insatiable qui avalera goulument toutes les effervescences qui voudront s’offrir à elle. La pente ascendante, constructive, de l’inconscient collectif du peuple chinois (ce que j’ai appelé plus haut l’esprit général) est si forte et si marquée qu’elle s’infiltre dans toutes les volontés, même les plus désenchantées. Et dans ce perpétuel bond en avant vers l’avenir, on ne laisse pas la moindre brêche, pas la moindre faille, dans laquelle pourrait s’infiltrer le nihilisme pernicieux.

 

Voilà, selon moi, ce qui explique cette déroutante impression de sécurité qu’on éprouve à Pékin. La prochaine fois, je parlerai d’un autre facteur de la sécurité chinoise : l’auto-discipline et une certaine conception de la justice.

Par David L'Epée
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Lundi 25 juin 2007

photo : une petite fille de la campagne  présentant son certificat de mérite certainement obtenu à l’école ou dans la Ligue de jeunesse

 

Les différentes caractéristiques de la moralité chinoise que nous avons déjà examinées lors des volets précédents consacrés à ce sujet ne relèvent pas uniquement de la sphère privée. En effet, la morale se définissant avant tout comme une valeur sociale (la sociabilité commençant au couple et pouvant s’étendre à tout le genre humain), il paraît normal que ce soit dans la société, c’est-à-dire sur son terrain d’application, que cette morale doive être examinée. Le bien-fondé de cet axiome peut être discuté, mais en Chine c’est ainsi qu’on le comprend.

 

Une dépêche Reuters datée du 8 avril dernier nous en donne un exemple :

 

« Les autorités de la région de Changyuan, dans le centre de la Chine , envisagent d'accorder des promotions sociales aux fonctionnaires selon des critères privilégiant l'amour des parents, a annoncé samedi l'agence Chine nouvelle. Un demi-millier de membres de la famille, d'amis, de collègues et de voisins vont ainsi être interrogés spécialement par des enquêteurs qui s'intéresseront au comportement de tous les fonctionnaires. Seront tout particulièrement étudiées à la loupe les valeurs familiales et les habitudes de chacun en matière de consommation d'alcool et de pratiques du jeu. Les conclusions de ces enquêtes serviront de base à d'éventuelles promotions au travail. "Notre personnel doit respecter les valeurs chinoises traditionnelles de piété filiale et de responsabilité familiale qui sont le pilier d'une carrière réussie", explique le chef du Parti communiste local, Liu Sen, cité par l'agence. »

 

Avec le temps, ces exigences pourraient bien s’étendre à l’ensemble du pays. Ainsi, Le Quotidien du Peuple du 5 juin nous présente une nouvelle réglementation concernant les fonctionnaires et rappelant certains devoirs que les penseurs de chez nous auraient plutôt tendance à considérer comme relevant du privé :

 

«  La Réglementation sur les sanctions à l'encontre des fonctionnaires des organes administratifs vient d'être publiée officiellement le 1er juin et a commencé à entrer en vigueur le jour même. Parmi tous ses articles, il y en a un qui suscité une grande attention et un grand intérêt, et le voici : En cas où un fonctionnaire d'une institution administrative ne pratique pas la piété filiale, refuse de subvenir aux besoins de ses parents et d'accomplir ses autres obligations concernées, ou bien maltraite ou délaisse les membres de sa famille, il sera appliqué à son égard les sanctions telles que avertissement, blâme, blâme sévère, rétrogradation et destitution. Si c'est un cas grave, il pourrait être même expulsé et licencié.

 

Cette réglementation est, depuis la fondation de la Chine nouvelle en 1949 du siècle passé, la première réglementation administrative spécifique qui fixe de façon complète et systématique l'application des mesures de sanctions administratives, alors que c'est la première fois qu'il est prévu des prescriptions concrètes à l'encontre de « la piété filiale » personnelle des cadres des organes administratifs. Nos aïeux ne cessèrent de répéter : « Parmi tous nos comportements, le premier et le plus important c'est la piété filiale ». La nation chinoise, qui est liée par le sang, préconise depuis toujours le profond sentiment d'amour et de respect filiaux. »

 

Outre les vertus familiales, il existe bien d’autres impéraitfs et d’autres tabous que le Chinois se doit de connaître et auquel on l’appelle à se conformer. La décence par exemple. Le 9 juin, le site Yahoo Actualités nous parlait du recrutement d'hôtesses pour les cérémonies de remise de médailles et autres activités protocolaires autours des Jeux Olympiques de Pékin. Les jeunes Chinoises volontaires et bénévoles se présentent en grand nombre pour proposer leurs services, à tel point qu’on refuse du monde. Plusieurs de mes amies sont du nombre, elles doivent investir beaucoup d’elles-mêmes et  même sacrifier leurs vacances pour suivre des cours de préparation, comprenant des cours de langues étrangères, de maintien, etc. Mais il ne suffit pas d’être jolie et de présenter bien pour avoir une chance d’être prise, il y a des fautes de goût à éviter :

 

« Les femmes qui envisagent d'officier en tant qu'hôtesses lors des cérémonies de remise de médailles aux JO 2008 de Pékin devront soigner leur apparence : pas de tatouages, de postérieurs trop rebondis et de boucles d'oreilles trop visibles, a annoncé vendredi Li Ning, chef du protocole à Pékin. "Les tatouages et les boucles d'oreilles tendent à donner une apparence sordide, tandis que des postérieurs trop rebondis pourraient focaliser excessivement l'attention", ont rapporté les médias d'Etat, citant des responsables chargés du recrutement d'hôtesses pour les cérémonies de remise de médailles et autres activités protocolaires. »

 

Dans le dernier volet de cette série consacrée à l’ordre moral chinois, je reviendrai sur la question délicate du rapport aux médias, et notamment à Internet, thème que j’ai déjà passablement développé mais qui appelle encore quelques exemples.

 

 

Sur le même sujet :

 

-          Quelques Exemples de l’Odre Moral Chinois (I), (II) et (III)

-          Les Jeux Olympiques de 2008 : le  Couronnement du Miracle Chinois ?

Par David L'Epée
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 5 juillet 2007

Lors de ma dernière contribution sur le thème du sentiment d’(in)sécurité en Chine, j’avais dit un mot du système de police chinois (avec ses milices de quartier qui forment une sorte de police citoyenne de proximité intégrée au quotidien des habitants) et j’avais ensuite tenté d’analyser les différences qui existent, dans la psychologie des masses, entre une civilisation sur le déclin et une civilisation sur une pente ascendante, et ce en quoi ces différences influent sur le degré et la nature de l’insécurité. Ayant conclu que le nihilisme dominant est le premier facteur du climat d’insécurité en Occident alors que les ambitions et les tendances constructives qui se manifestent en Chine amènent à une « sécurisation » du climat (du moins à Pékin), je propose de prendre aujourd’hui le problème sous un angle un peu différent.

J’ai parlé à plusieurs reprises de l’aspiration générale du peuple chinois à la stabilité, gage à la fois de paix civile et d’une relative prospérité. Cet impératif, ressenti par tous, amène naturellement, d’une part à des formes assez développées d’auto-discipline, et d’autre part à une certaine vigilance citoyenne, dont les milices de quartier sont l’expression la plus manifeste. A la lecture de mon précédent texte sur la question, un ami m’a écrit : à quoi bon, en effet, envoyer la police dans les quartiers de Pékin puisque chaque Pékinois a déjà un flic dans la tête ? C’est méconnaître les Pékinois que de dire ça et c’est traiter avec mépris certaines qualités civiques essentielles à l’équilibre de toute communauté et qui nous font justement défaut.

En Chine, la délation, encouragée à tout propos, n’a rien de particulièrement infamant, contrairement à ce qu’on pense généralement chez nous. Et cela va même plus loin : quand la stabilité de la société est mise en danger, la mobilisation peut être immédiate, comme dans l’exemple que je vais vous présenter aujourd’hui. Voici les faits.

Il y a quelques temps, une vidéo un peu spéciale a commencé à circuler sur Internet, mise en ligne par un lycéen. On y voit une scène de chahut dans une classe (une classe de lycéens de « bonne naissance », apprendra-t-on par la suite), où un professeur se trouve complètement impuissant à ramener l’ordre, face à des élèves qui se moquent de son autorité. Voilà pour la description, rien d’autre. Mais en Chine, c’est déjà beaucoup. C’est déjà trop. Aussitôt, la vidéo soulève une immense polémique dans tout le pays, et une condamnation unanime s’exprime à travers Internet, en provenance de toutes les régions et de toutes les couches de la population – y compris des étudiants, qui n’hésitent pas à désavouer leurs congénères indisciplinés. Cela ira même plus loin : après l’indignation viennent les questionnements et les revendications. Les questionnements : comment les parents et le système scolaire ont-ils pu laisser se développer un climat de relâchement susceptible de générer des situations telles que celles-ci ? Les revendications : il faut retrouver ces mauvais éléments et leur flanquer une bonne raclée. Ce qui fut fait.

Grâce à divers indices trouvés dans la vidéo, le lieu, l’école et la classe furent identifiés, ainsi que les fauteurs de troubles eux-mêmes, le tout par des fins limiers tout à fait volontaires et bénévoles, n’ayant d’autre motivation que rendre leur propre justice. Lors d’un déplacement de groupe, un car transportant la classe fut arrêté de force par la population ; on fit descendre les chahuteurs identifiés dans la vidéo, sous les huhées de la foule, et on les contraignit à faire leur auto-critique et à présenter des excuses en règle à leur professeur (voir photo ci-dessous).

Le journaliste français Pierre Haski commente ainsi l’affaire sur le site Rue 89 :

« Banale dans un pays occidental, cette scène a choqué en Chine, où l'éducation figure au coeur de l'ambition des familles, où l'on se plait justement à se différencier de la "décadence" occidentale par cette discipline et cette ardeur au travail. Sur certains forums, le choc est tel que des internautes ont offert une prime pour quiconque aiderait à identifier les élèves en question, afin de leur casser la gueule... Selon Global Voices Online, qui rapporte cette affaire, une véritable chasse à l'homme serait engagée. Depuis que la vidéo a été placée sur YouTube, elle a reçu 100000 visiteurs, et suscité quelque 150 pages de commentaires. Cette affaire se déroule visiblement dans un milieu précis : celui de la nouvelle classe moyenne chinoise urbaine, aisée et socialement arrogante, qui élève ses enfants uniques comme des demi-dieux gâtés. »

Qu’une scène de chahut comme celle-là soit « banale dans un pays occidental », nous laissons à M. Haski la responsabilité de cette idée (qui est en fait une opinion), car c’est justement de le dire qui crée les conditions de la banalisation – c’est là souvent tout le paradoxe du journalisme, qui finit souvent par pousser à leur paroxysme les problèmes qu’il dénonce. Au contraire, en Chine, vu les réactions de l’opinion publique, il n’est pas du tout étonnant que ces situations fassent figure d’exception.

Toujours sur le site Rue 89, un commentaire ajoute la précision suivante :

« Le gouvernement chinois prend très au sérieux cet incident et fait passer aux étudiants le message qu’il ne tolérera aucun autre comportement de ce genre. De leur coté, la majorité des étudiants chinois condamne l’action de ce groupe d’étudiants, ils demandent au gouvernement chinois de prendre des sanctions exemplaire envers ce groupe d’étudiants qui, selon eux, déshonore l’image des étudiants et de la Chine entière. L’histoire prend une tournure qui ressemble tristement aux événements de la Révolution Culturelle. Plus de 40’000 blog chinois appellent à cette chasse aux étudiants pour qu’ils soient roués de coups en public… Les familles affirment avoir envoyé leurs enfants en province pour éviter qu’ils soient lynchés, mais disent ne pas être certaines qu’ils soient en sécurité. »

Impressionnant, n’est-ce pas ? Le ton du commentaire, qui parle d’une « triste ressemblance » avec la Révolution Culturelle , est bien sûr hors de propos (à cette époque, le must, c’était de battre ses professeurs, et non de le défendre), mais il est révélateur, une nouvelle fois, de cette pensée unique occidentale dans laquelle les droits individuels sont placés loin au dessus de l’intérêt public. Décidemment, je n’arrive pas à me ranger du côté de ces idéologues, et je me réjouis au contraire de la tournure qu’a pris cette affaire, car elle nous apprend des choses très positives sur le sens de la justice et de l’ordre tel qu’ils sont conçus dans la population chinoise.

En général, lorsqu’un peuple recourt à l’auto-justice, c’est qu’il n’a pas confiance en la justice officielle de son pays, un peu comme ces brigades américaines d’auto-défense à la frontière mexicaine qui tirent à vue (et en vertu du port d’arme garanti par la Constitution ) sur le premier migrant mexicain venu, se substituant à la fois à la force publique (la police) et aux tribunaux. En Chine, je ne crois pas que la réflexion qui mène à ce type d’actions soit la même, d’autant que s’il y a bien une chose que l’on ne puisse pas reprocher à la justice chinoise, c’est d’être laxiste ! Elle ne l’est pas, de toute évidence. Mais l’indignation populaire est telle face à cette affaire qu’on n’est pas disposé à attendre, qu’on veut manifester son désaccord tout de suite et en personne, et qu’on pense – avec raison – que la semonce populaire fera plus d’effet sur l’âme coupable des trublions que la semonce des tribunaux.

Quelles conclusions pouvons-nous tirer de cette affaire ? Il y en a au moins deux ; l’une est plutôt négative et l’autre plutôt positive.

La première, qui ne nous surprendra guère, c’est que dans le sillage de l’ouverture économique chinoise, on a laissé se former une nouvelle classe privilégiée, qui n’existait pas avant, et qui commence à faire parler d’elle. Etant donné leur éducation et leur position de classe dans la société, il n’est pas étonnant que les enfants de ces nouveaux riches et de ces parvenus posent à leurs professeurs des problèmes de discipline, et ce d’autant plus que lesdits professeurs ne sont pas forcément dans une position qui leur permettent de les remettre à l’ordre comme ils pourraient le faire avec n’importe quels autres étudiants. Ajoutons en surplus la mentalité de l’enfant-roi résultant de la politique de l’enfant unique et nous comprendrons mieux la nature du problème. Il sera difficile à la Chine de ramener ces nouvelles catégories sociales à un peu plus d’humilité, c’est-à-dire de revenir sur certaines de ses erreurs tactiques, mais la remise au pas de cette bourgeoisie arrogante est absolument primordiale pour la cohésion de la société et pour la consolidation du socialisme.

Un commentateur français ayant écrit sur cette affaire s’est étonné que ce chahut ait été le fait d’enfants issus de milieu aisé, considérant que la délinquance était d’habitude l’apanage des classes les plus défavorisées. Prétendre cela revient à avoir une vision caricaturale des mécanismes sociaux. L’histoire nous a prouvé à de nombreuses reprises et sous toutes les latitudes qu’il existe des formes de délinquance propres aux aristocraties (j’utilise ce terme à titre générique), exercées souvent à l’encontre d’individus de classes inférieures (ici le professeur) et qu’on peut objectivement qualifier de délinquance de classe. N’étant justifiée par aucune contingence matérielle qui pourrait éventuellement la légitimer (à la manière dont la faim ou un manque du même type peut éventuellement justifier la violence exercée par un voleur), cette violence revêt un caractère gratuit qui prouve, s’il en était encore besoin, la pente décadente du groupe social qui en est l’auteur. J’avais écrit un article sur ce thème il y a quelques années en prenant l’exemple de la mode stupide du happy slapping et de la manière dont elle était apparue tout d’abord dans les écoles très select de la jeunesse dorée britannique.

La discipline est une valeur populaire, le ciment de la cohésion sociale ; son contraire est un luxe inopportun, un privliège révélateur des sentiments égoïstes et anti-sociaux de la nouvelle bourgeoisie chinoise – heureusement très réduite proportionnellement à l’ensemble de la population. On ne comprendra pas le sens de ce type de manifestations anarchiques si on perd de vue la nature intrinsèquement bourgeoise et décadente de cette violence-là.

La conclusion positive, c’est que malgré ces désordres épisodiques (et qui tiennent plus de l’exception que de la règle si j’en crois ce que me disent mes amis chinois), la vigilance populaire n’est pas prise en défaut. Il y a eu une faute, certes, mais elle n’est pas restée impunie ; la riposte a été rapide, sévère, et elle a draîné l’assentiment général. C’est surtout cela qu’il faut retenir : la très grande majorité du peuple chinois est pleinement consciente de la valeur de la discipline et de diverses autres vertus enracinées, elle refuse la tolérance coupable qui est la nôtre face à ce type de problèmes, et non seulement elle la refuse mais encore elle l’exprime haut et fort en passant à l’action. Il ne s’agissait pas uniquement de rendre justice mais également de montrer un exemple. L’action civique n’aurait pas pu mieux se dérouler car elle n’a été contestée par personne, elle a été soutenue publiquement par le grand nombre (notamment par beaucoup d’étudiants qui ont rejeté toute solidarité avec leurs « mauvais camarades ») et le bruit qui a été fait autour de tout cela dissuadera certainement pour un moment toute velléité de générer un nouveau désordre. Comme quoi, aussi périlleuse soit-elle, l’auto-justice a tout de même ses mérites.

J’écris cela en tant qu’homme mais également en tant qu’enseignant (j’ai enseigné dans mon pays au niveau primaire). On ne répétera jamais assez quelle est l’ampleur de la crise générée en Europe par les théories libertaires de l’éducation. Ces utopies nées dans les cerveaux enfumés de la petite bourgeoisie gauchisante n’ont eu pour effet que de faire baisser dramatiquement le niveau d’instruction, de saper l’autorité et d’encourager la dissolution la plus totale. J’écrivais à ce propos dans un article il y a environ deux ans :

« Après plusieurs conversations sur le sujet avec différents amis, j’en étais arrivé à la conclusion que les meilleures méthodes étaient les plus traditionnelles, celles qui avaient fait leurs preuves dans le passé, et ces méthodes s’appuyaient sur trois fondements : autorité, discipline, excellence. Les réformes du système scolaire apparues un peu partout en Europe après Mai 68 avaient, malgré les bonnes intentions dont elles étaient issues, fait les preuves de leur incapacité. Le mode libertaire d’enseignement, plutôt que de se limiter à certains de ses objectifs louables, comme la démocratisation de l’école ou l’accès facilité aux études, avait surtout abouti à une baisse de niveau, à un affaiblissement des structures, et à un nivellement de toutes les valeurs. Retirez le contenu social de la pensée libertaire, et vous obtiendrez la pensée libérale ; c’est exactement ce à quoi nous sommes confrontés, dans le domaine de l’instruction comme dans de nombreux autres.

Etonnamment, lorsque j’en discute avec des contemporains, soit des gens issus, comme moi, de ce même système scolaire libertaire, je constate que nous sommes presque unanimes à condamner ce système et à souhaiter revenir à un mode de faire plus disciplinaire, impliquant, par exemple, le retour des internats, des uniformes, et de plus hautes exigences en matière d’acquisition des connaissances, avec un recentrement sur nos langues nationales. »

Pour des raisons culturelles et historiques, la Chine n’a pas connu cette crise, qui est à la fois une crise des institutions et des mentalités ; le confucianisme et le socialisme l’en ont préservé. J’ai souri cette semaine en voyant dans le rayon des nouveautés de la librairie de Chengfu Lu une édition chinoise du vieux best-seller Libres Enfants de Summerhill : je mets ma main au feu qu’un tel ouvrage ne sera jamais un livre à succès en Chine...

Espérons que malgré ces quelques dérapages, condamnables mais isolés, la Chine pourra maintenir le cap qu’elle s’est donné – l’excellence et l’unité nationale sont à ce prix-là.

Sur le même sujet :

-          Mais où est donc Passée l’Insécurité ?

-          Quelques Mots Encore sur les Milices de Quartier

-          « En Cas de Problème, Cherchez la Police  »

Par David L'Epée
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Jeudi 19 juillet 2007

Qu’on soit philosophe ou économiste, adepte de sciences politiques ou d’ethnologie, on ne peut pas comprendre la Chine moderne sans avoir au moins une vague notion de ce qu’est le matérialisme, comme mode de pensée et manière de fonctionner. Je n’en ferai pas ici la définition encyclopédique, je préfère vous renvoyer au classique de Jean Lefebvre sur le sujet et dont j’indique les références au bas de ce billet.

 

Qu’on sache seulement, pour faire court, que le matérialisme, appelé plus exactement « dialectique matérialiste », est venu à la Chine de plusieurs sources occidentales, dont la plus importante est sans contexte le philosophe Hegel – par l’intermédiaire de sa traduction marxiste, bien entendu. Sans entrer dans les détails, le matérialisme est, en philosophie, la conception du monde qui s’oppose à la conception ancienne édictée par Platon et qu’on appelle l’idéalisme. Marx a présenté cet idéalisme comme l’idéologie bourgeoise de base, à la fois parce qu’elle se soustrait à tout réalisme socio-économique pour se complaire dans l’abstraction métaphysique (chez les anciens) et une vision romantique du réel (chez les modernes), et parce qu’elle fonde une série de postulats théologiques qui, en Europe, avaient toujours appuyé l’autorité féodale, au cours d’une alliance oppressante entre le sabre et le goupillon (l’Etat et l’Eglise) qui dura des siècles et des siècles pour le plus grand malheur des peuples.

 

Pour se libérer, pour renverser les anciens régimes et s’assurer qu’ils ne reviennent pas, il fallait, toujours selon Marx, couper le mal à la racine en faisant table rase du passé, c’est-à-dire, en Europe, en se débarrassant du christianisme, qui était alors le coeur de cette conception idéaliste du monde que les puissants avaient adoptée. L’hydre ayant deux têtes, il fallait abattre à la fois l’ancien ordre politique et le Clergé sur lequel il s’appuyait, et avec l’institution cléricale la religion elle-même. Dieu ne pouvait plus exister, car la survivance de cette croyance représentait un risque de restauration féodale ; toute pensée religieuse devenait dès lors réactionnaire. Cette idée apparaît d’ailleurs dans les paroles même de l’Internationale :

 

                        Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu ni César ni tribun...

 

A première vue, le problème semblait moins évident en Chine car la religion (si tant est qu’on puisse parler de religion en Chine) ne se présentait pas du tout sous la même forme, et il s’agissait plutôt d’une tradition fondée sur une spiritualisé s’abreuvant principalement à trois sources : le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme (on aurait pu aussi parler de l’Islam mais sa pratique était et est toujours très minoritaire proportionnellement à la population chinoise). Néanmoins, cette « spiritualité » (je pense que c’est le mot le plus adéquat) tombait sans problème sous l’accusation de superstition que l’on trouvait bien sûr sous la plume de Marx, mais également déjà sous celles des philosophes des Lumières, qui en avaient fait une de leur proies de prédilection [1]. Dans les différentes phases de la Révolution chinoise, on tenta donc d’extirper ces « superstitions », la phase la plus radicale étant certainement la campagne anti-Confucius lancée durant la Révolution Culturelle. Mais dès le mouvement retombé, on revint à plus de tolérance et l’influence des grands anciens revint plus forte encore, des universités jusque dans les foyers les plus simples. La tradition antique aujourd’hui est néanmoins plus forte dans les régions de Chine n’ayant pas été touchées par cette phase de la Révolution , comme Hong Kong.

 

Le matérialisme n’a pas pu faire table rase d’un passé millénaire, les superstitions sont toujours très fortes aujourd’hui : on honore les morts, on brûle pour eux des billets spéciaux, on observe les signes, on évite de prononcer certains mots, etc. Mais par contre il a su s’imposer dans d’autres domaines telles que la science et l’économie. Arrêtons-nous un instant sur cette dernière catégorie.

 

Comment pourrait-on définir le matérialisme économique ? L’économie n’est-elle pas déjà en elle-même une science matérialiste ? Il faut procéder ici à un petit glissement sémantique. La question que nous nous posons n’était pas pertinente tant que le domaine de définition de l’économie se limitait aux produits matériels. Nous savons tous que l’économie a commencé avec l’apparition du secteur primaire (la production) et qu’avant même de pouvoir organiser le premier troc, c’est-à-dire la forme la plus primitive du commerce, il a bien fallu avoir quelque chose à échanger, une possession quelconque, cette dernière pouvant être un bien produit, acquis, trouvé ou volé. L’apparition des secteurs secondaires et tertiaires n’a pas beaucoup changé la donne, il a seulement complexifié et affiné le processus. Mais avec l’ère moderne, on a assisté à un phénomène de tertiarisation de l’économie, qui a suivi le développement des villes et la multiplication d’une majorité toujours plus grande de travailleurs officiant uniquement dans ce secteur tertiaire [2]. Cette évolution a été un premier pas vers une dématérialisation de l’économie : en passant d’une économie des biens à une économie des services, le rapport capital-travail s’est détaché durablement de ce qui devait pourtant être sa base : le produit concret, l’objet, la chose – la matière.

La deuxième phase de cette dématérialisation de l’économie, plus inquiétante, a été déclenchée par le développement des nouvelles technologies et la croyance en un mythe selon lequel ce secteur-là de l’économie serait le secteur de l’avenir, une source de profit carrément auto-suffisante. D’énormes complexes ont été créés dans ce seul but, mobilisant des masses de travailleurs et des territoires entiers, l’exemple le plus frappant de cette débauche d’efforts étant certainement la Silicon Valley. A partir de là, la dématérialisation ne s’attache plus seulement à l’économie mais à la vision qu’on a d’elle, c’est-à-dire, pour prendre une image, à la « valeur ajoutée » de cette nouvelle économie. A force d’être persuadés que c’est cette nouvelle économie – celle qui met au point des logiciels, celle qui travaille sur l’abstraction – qui représente l’avenir et le progrès, on finit par l’idéaliser, la placer au dessus des autres secteurs (et notamment de la production) et à considérer que c’est faire partie de l’élite que d’y travailler.

 

La question que je voudrais vous poser est très simple : qui vous fait vivre, l’agriculteur du village d’à côté, qui alimente la région en légumes, ou Bill Gates et sa toute dernière version de Windows ? La réponse à cette question déterminera ce que vaut l’élite, où se trouvent et se trouveront toujours les priorités de l’économie, sous quelque latitude que ce soit, et quel est le rôle de la matière dans la survie humaine.

 

S’il y a un pays qui a compris cela, c’est bien la Chine. Pour le meilleur et pour le pire, ai-je envie de dire, car dans les points forts de son secteur primaire, on trouve toujours l’extraction du charbon dans les mines et, à ce jour, les conditions de travail étant ce qu’elles sont, j’imagine aisément qu’aucun Chinois ne devient mineur de son plein gré... Peut-être le développement de l’électricité et du nucléaire [3] permettront-ils graduellement de limiter ces secteurs et de faire fermer les mines les plus dangereuses, c’est du moins ce que nous pouvons espérer.

 

Ceci étant dit, le modèle chinois est aux antipodes de celui de la Silicon Valley [4]. L’agriculture et l’industrie restent deux secteurs extrêmement importants de l’économie et participent pour une grande part à l’envolée de la croissance chinoise. Je pourrais disserter longtemps sur la question mais je préfère laisser la parole à l’économise Erik Izraelewicz, spécialiste de la Chine , que j’ai déjà cité à l’une ou l’autre reprise, et qui, dans son livre Comment la Chine Change le Monde (Le Livre de Poche, 2005), résume fort bien la question dans quelques paragraphes :

 

« En économie aussi, les deux dernières décennies du XXe siècle s’étaient inscrites dans la douce euphorie d’une supposée « fin de l’histoire ». Avec la chute du communisme et la montée du Net, l’économie mondiale s’engageait, pensait-on alors, sur une pente ascendante – faite de croissance forte et régulière, d’une prospérité générale et partagée. C’était l’époque de la « mondialisation heureuse ». Alors que, dans toutes les activités humaines, le cerveau se substituait à la main, l’économie se détachait enfin de ses contingences matérielles. L’activité n’allait plus souffrir de ses hauts et de ses bas qui avaient alimenté dans le passé tant de cycles douloureux. Elle n’allait plus davantage être perturbée par des batailles de partage.

 

L’arrivée de la Chine sur le marché mondial des commodities, ces produits de base que sont les matières premières, l’énergie et les denrées agricoles, apportent un vigoureux démenti à cette vision idyllique de l’avenir. L’économie n’est pas encore purement virtuelle – si tant est qu’elle le devienne jamais. La tête a toujours besoin de ses bras. L’activité productive de nos sociétés s’appuie encore très largement sur l’exploitation de matières premières bien réelles : du charbon qu’il faut aller chercher au fond des mines, du pétrole dans les puits, et du blé dans les champs. »

(p.167)

« Dans une économie mondiale qu’on disait inexorablement vouée à un basculement vers l’immatériel, la Chine rappelle que l’activité humaine repose encore, d’abord et avant tout, sur la matière. Ce retour au réel est une belle revanche pour la « vieille économie », celle des champs, des mines, des hauts fourneaux et des ports, celle qu’Internet allait rendre inutile. Le secteur que l’on appelle primaire résiste ; plus encore, dans tous les pays industrialisés, en France comme ailleurs, il va encore peser, pour longtemps, sur les autres secteurs de l’économie, le secondaire (les industries de transformation) comme le tertiaire (les services). […] La revanche de la vieille économie, c’est un retour des cycles, une conjoncture plus instable par conséquent. »

(p. 140 et 152)

 

« L’arrivée de la Chine sur le marché mondial des matières premières […] rappelle que l’homme ne saurait vivre de transactions financières, de films, de jeux vidéo et de communications téléphoniques. Il a besoin, aussi, de nourritures terrestres, de logements, de moyens de transport, et de beaucoup d’autres choses. En Bourse, la Chine a d’ores et déjà sonné le réveil des dinosaures, ces entreprises symboles de la « vieille économie ».

 

Alors que les gazelles du Net se sont essoufflées, et même, pour certaines d’entre elles, carrément effondrées, les sociétés traditionnelles de l’économie réelle (les groupes pétroliers, miniers, sidérurgiques, les chantiers navals, les transporteurs, etc.) connaissent une nouvelle jeunesse. Ce n’est là qu’un des signes d’une évolution plus générale, celle d’une belle revanche du primaire sur le reste de l’économie. »

(p. 147-148)

 

Comme le relève l’auteur, cette revanche du matérialisme économique a quelque chose de jouissif en ce qu’elle remet à leur place certains utopistes libéraux parmi les plus tendancieux tout en réaffirmant la place des travailleurs du primaire dans la « chaîne alimentaire » des peuples du monde entier. L’économie chinoise doit toute son assurance à la certitude que les besoins vitaux de l’humanité ne dépendront jamais des modes ni même des fluctuations du marché et que les produits de base ne sont pas des biens substituables. La revanche du matérialisme, c’est la revanche du pays réel sur les élites et leur économie du virtuel.

 

Nous pourrions encore étudier d’autres manifestations de ce matérialisme dans le rapport des Chinois à l’argent, rapport beaucoup plus décomplexé que chez nous, dû notamment au fait que le système de cartes de crédits est peu développé et que l’argent – c’est-à-dire le cash – a conservé ici un statut beaucoup plus matériel et concret. Mais ce sera pour une autre fois.

 

[1] On ne peut évidemment pas dire que Voltaire ou Diderot aient été des matérialistes au sens hégélien, mais par leur critique de l’Eglise et des religions révélées et par leur culte de la raison et de la science, ils ont ouvert la voie à la pensée moderne.

[2] La tertiarisation (focalisation du secteur tertiaire) du monde du travail a aussi eu de grandes conséquences au niveau sociologie, comme l’explique Alain Soral dans son très intéressant essai Vers la Féminisation (éditions Blanche, 1999) : « La féminisation économico-sociale (société du tertiaire majoritaire et du taylorisme généralisé) ne signifie pas seulement que l’homme perd peu à peu ses muscles dans l’automatisation et le travail de bureau mais, plus profondément, qu’à force de ne plus avoir besoin de comprendre quel est son rôle social pour accomplir sa tâche, l’idée ne lui vient même plus de se poser la question. » (p.111)

[3] Le nucléaire n’étant évidemment pas une fin en soi, comme je l’avais expliqué dans un autre billet il y a quelques semaines.

[4] Ce qui ne veut pas dire pour autant que l’économie « virtuelle » n’existe pas en Chine – voir l’exemple étonnant de la monnaie Q.

Références

Henri Lefebvre, Le Matérialisme Dialectique, Presses Universitaires de France

Pierre Naville, Psychologie, Marxisme, Matérialisme – Essais Critiques, Librairie Marcel Rivière et Cie

 

Izraelewicz Erik, Quand la Chine Change le Monde, le Livre de Poche

Par David L'Epée
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Texte libre

«  La Chine est excitante comme peut l’être pour un physicien une équation majeure à poser et à résoudre. »

 

(Guillain Robert, Dans Trente Ans la Chine )

 

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus