J’ai fait la connaissance à Pékin, dans le biotope étudiant, de Sergueï, un jeune Russe venant de Saint Petersburg pour apprendre le chinois. En plus de maîtriser parfaitement l’anglais, il parle un assez bon français, langue qu’il a étudié plusieurs années dans son pays. Nous ne nous voyons pas souvent, mais il m’a semblé intéressant de l’interviewer, car ses connaissances historiques sur les relations entre son pays et
la Chine sont importantes, et sa réflexion politique sur les problèmes actuels ne manque pas non plus d’intérêt.
Sergueï n’a consenti à donner que son prénom et a refusé d’être pris en photo. Tout ce que je peux donc vous dire de lui, c’est que c’est un homme d’environ 25 ans, de grande taille et aux traits typiquement slaves. L’interview s’étant déroulé à la fois en trois langues (anglais, français et chinois), ma retranscription de ses propos n’est pas littérale. J’ai dû plusieurs fois, dans la réécriture, amener quelques modifications purement stylistiques, mais je crois être resté fidèle aux contenus des propos de Sergueï.
[Moi] – Sergueï, Ni hao !. Est-ce que tu parles bien chinois ?
[Sergueï] – A peu près aussi bien que toi ! (rires) C’est-à-dire qu’il nous reste encore pas mal de travail... Comme toi, je suis venu ici pour apprendre le chinois, et ceux qui sont dans notre situation savent que c’est loin d’être de tout repos.
C’est vrai, mais toi, je crois que tu es venu en Chine aussi pour d’autres raisons.
En effet. C’est la première fois que je viens en Chine, mais j’ai beaucoup étudié ce pays et on m’en a déjà beaucoup parlé chez moi. Dans ma famille, c’est même une sorte de mythe, et tout le monde a été très fier de me voir partir à Pékin.
Un mythe ? Pourquoi ?
Parce que mon grand-père y a vécu plusieurs années au temps de l’amitié sino-soviétique. Il était ingénieur spécialisé dans la construction de presses hydrauliques, et comme tu le sais peut-être, l’URSS, durant une période, a envoyé beaucoup d’ingénieurs en Chine pour aider au développement industriel du pays.
Quel était le travail de ces ingénieurs ?
Ils devaient former des spécialistes chinois en leur enseignant les technologies russes dans différents domaines. Ils donnaient des cours et réorganisaient les usines tandis que le gouvernement russe envoyait du matériel. Mon grand-père travaillait dans le Nord ; il apprenait aux ouvriers chinois à construire et utiliser les nouvelles presses hydrauliques russes.
Mais on sait que cette coopération n’a pas duré très longtemps...
C’est vrai. En 1960, Khrouchtchev a décidé de suspendre l’envoi de matériel et de rappeler ses experts. La cause en aurait été, paraît-il, des désaccords entre les ingénieurs chinois et russes, les chinois voulant toujours produire plus et faire plus vite sans prendre en compte les remarques de prudence de leurs collègues soviétiques, d’où de nombreux accidents. Mais on sait aujourd’hui que la raison est surtout politique. Les tensions montaient déjà depuis un moment entre nos deux pays, et le comité central du PC russe, encore fortement stalinien, qui n’avait jamais considéré Mao comme un vrai communiste, mais plutôt comme le leader d’une jacquerie paysanne, ne souhaitait plus collaborer avec un Etat avec lequel il était en désaccord et dont il commençait à avoir peur.
Ton grand-père a donc été rappelé en Russie ?
Oui, comme des milliers d’autres ingénieurs russes. Mais ce qu’omettent souvent de signaler les livres d’histoire, c’est qu’ils ne sont pas rentrés de bon coeur, et que ce retrait a été vécu par beaucoup d’entre eux comme une tragédie. Mon grand-père raconte que plusieurs de ses collègues, en repartant avec leurs femmes et leurs enfants (car il ne s’agissait pas d’une simple mission mais d’un véritable exil), pleuraient à la gare : ils s’étaient attachés à
la Chine , et ils avaient l’impression de repartir sans avoir fini leur travail. Ils comprenaient très bien ce que leur départ signifiait, et à quel point leur absence laisserait les industries chinoises désorganisées ; les machines restaient mais encore fallait-il savoir les utiliser. Ils ne se sont malheureusement pas trompés – la période qui a suivi a été celle qui consistait à « compter sur ses propres forces », mais le résultat n’a pas été à la hauteur de l’espoir, et on peut évaluer aujourd’hui à quel point ce fut pour
la Chine une période difficile.
On a l’impression que ces ingénieurs russes aimaient beaucoup
la Chine.. .
Oui, ils étaient venu ici pour travailler, pour obéir à un ordre venu d’en haut, et ils trouvaient un peuple attachant, un pays plein de potentialités, de promesses, et surtout ils découvraient soudain, brutalement, qu’il existait sur terre un autre socialisme que celui proposé (pour ne pas dire « imposé ») par Staline. Ils étaient de plus très bien traités par les autorités chinoises, vivaient dans de grandes maisons et recevaient des salaires importants. Outre ces avantages personnels, beaucoup pensaient sincèrement que
la République populaire de Chine montrait la voie juste et que c’est l’URSS qui faisait fausse route, contrairement à ce qu’on disait à Moscou. Lorsque j’ai lu des livres d’histoire sur
la Chine de cette période, j’ai été frappé par les critiques de révisionnisme adressées par les Chinois à l’URSS de Khrouchtchev : cela reprenait mot pour mot ce que mon grand-père nous avait dit à son retour.
Dois-je comprendre que ton grand-père était devenu un dissident ?
Je n’irais pas jusque là, mais son expérience chinoise l’avait changé. Il jugeait maintenant l’URSS de l’extérieur. Il avait toujours été marxiste-léniniste, il avait suivi la ligne du Parti par fidélité à cette idée, il n’avait pas su voir la trahison qui se cachait derrière le discours et l’action de Staline, mais quand Khrouchtchev est arrivé au pouvoir, il a décidé de ne pas se faire avoir une deuxième fois. Il n’a jamais milité contre le pouvoir, mais en privé il ne se privait pas de dire ce qu’il en pensait ; le mot « révisionniste » revenait souvent dans sa bouche...
Est-il revenu en Chine par la suite ?
Non, il n’en a pas eu l’occasion, car cela était devenu très difficile après la rupture sino-soviétique. Ne pas pouvoir y retourner a été un des grands regrets de sa vie, car il y avait beaucoup d’amis et était tombé comme amoureux de ce pays. Mais il n’est pas resté inactif pour autant. Il a continué de travailler avec
la Chine – mais en grand secret.
Comment cela ?
Même après la glaciation des rapports entre nos deux pays, il a continué d’exister en Russie de nombreuses petites associations qu’on pourrait appeler des centre culturels sino-russes. Ils étaient surtout fréquentés par des sinologues, des traducteurs, des intellectuels ; on y passait des films chinois, on présentait des expositions de calligraphie, etc. Extérieurement, ces centres culturels, comme il en existait d’ailleurs plein dans le monde, n’avaient rien de politique ni de dangereux, mais en vérité – et j’insiste sur le fait que peu d’historiens en ont parlé à ce jour – certains de ses centres abritaient des activités d’un tout autre genre.
Quel genre d’activités ?
Plusieurs de ces centres culturels avaient des relations clandestines avec le gouvernement chinois, et les spécialistes qui fréquentaient ces groupes, pour la plupart des ingénieurs, travaillaient pour le compte du PCC. Ainsi, mon grand-père, dans le plus grand secret, a été envoyé au Ghana par le gouvernement chinois pour diriger certains chantiers. Je ne sais plus exactement de quoi il s’agissait, mais on construisait alors des voies ferrées et des aqueducs, et les ouvriers chinois et ghanaens utilisaient des machines de construction russe qu’ils n’étaient pas capables d’utiliser seuls. Ces machines, comme des milliers d’autres, dataient de l’époque de la collaboration sino-soviétique.
Pourquoi au Ghana ?
Tu sais que
la Chine avait des relations avec de nombreux pays africains et qu’elle apportait une aide logistique à leur développement, en envoyant des financements et des travailleurs sur place. Cela faisait partie du projet internationaliste de Mao qui aimait dire que si
la Chine n’était plus un pays du tiers-monde, c’est qu’elle en était devenue l’avant-garde. Par solidarité, Mao voulait sortir une partie de l’Afrique de la misère où elle végétait et en profiter pour créer une unité de tous les peuples anti-impérialistes qui luttaient contre la colonisation. Le but politique de cette grande entreprise – et cela avait été très bien théorisé par Zhou Enlaï – était de pouvoir un jour se dresser tous ensemble contre les Etats-Unis. Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’une lutte de décolonisation car la donne a changé, mais si on en croit le récent sommet Chine-Afrique qui s’est tenu à Pékin en novembre de l’année dernière avec de nombreux chefs d’Etats, il faut croire que les relations sont resté très bonnes et que
la Chine continue d’apporter une aide précieuse aux pays africains en voie de développement.
L’URSS n’a jamais rien su de ces travaux clandestins ?
Si, bien sûr, il y a eu des fuites, comme toujours. L’entreprise, au Ghana et ailleurs en Afrique, était d’une telle envergure et le KGB ayant la perspicacité qu’on lui connaît, l’affaire a fini par s’ébruiter, et plusieurs « collaborateurs » russes ont été identifiés et arrêtés à leur retour au pays. De nombreux ingénieurs, toujours dans le plus grand secret – j’insiste sur ce point – ont écopé de lourdes peines et ont tout simplement fini leur vie dans les geôles du régime ou en camp de travail. Les historiens me font bien rire quand ils prétendent que l’arrivée au pouvoir de Khrouchtchev a coïncidé avec la fin des goulags staliniens : tous les Russes savent bien que c’est faux ! Seuls les ennemis du régime ont changé de visage, pas les pratiques répressives.
Et ton grand-père ?
Il a également été dénoncé et arrêté comme traître à la nation. Mais il s’en est plutôt bien tiré par rapport à d’autres : il a seulement fait six mois de prison, il a été démis de ses fonctions dans l’entreprise d’Etat à laquelle il appartenait et on lui a retiré sa carte du Parti. Etrangement, c’est cette sanction qui l’a le plus affecté ; mon grand-père était un vrai marxiste-léniniste, un militant de la première heure. Je le suis aussi, mais je n’éprouve pas pour autant la nostalgie qu’éprouvent de nombreux Russes, communistes ou non, en repensant à l’époque soviétique et en la comparant avec les temps d’aujourd’hui, où règne la spéculation à tous les niveaux. Comme mon grand-père, j’ai tourné mes yeux vers
la Chine, et c’est en son souvenir que j’ai décidé d’entreprendre son voyage.
Et maintenant que tu es en Chine, que fera-tu ici ?
Aha ! Ca, je préfère que tu n’en parles pas sur ton blog...
(la discussion continue sans prise de note)
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