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« Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse dire : "Si je n’avais pas vu cela, je ne l’aurais pas cru". Cette impression, on l’éprouve en Chine ; elle incite à témoigner. »

(Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera)

         

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Mercredi 11 juillet 2007

J’ai fait la connaissance à Pékin, dans le biotope étudiant, de Sergueï, un jeune Russe venant de Saint Petersburg pour apprendre le chinois. En plus de maîtriser parfaitement l’anglais, il parle un assez bon français, langue qu’il a étudié plusieurs années dans son pays. Nous ne nous voyons pas souvent, mais il m’a semblé intéressant de l’interviewer, car ses connaissances historiques sur les relations entre son pays et la Chine sont importantes, et sa réflexion politique sur les problèmes actuels ne manque pas non plus d’intérêt.

 

Sergueï n’a consenti à donner que son prénom et a refusé d’être pris en photo. Tout ce que je peux donc vous dire de lui, c’est que c’est un homme d’environ 25 ans, de grande taille et aux traits typiquement slaves. L’interview s’étant déroulé à la fois en trois langues (anglais, français et chinois), ma retranscription de ses propos n’est pas littérale. J’ai dû plusieurs fois, dans la réécriture, amener quelques modifications purement stylistiques, mais je crois être resté fidèle aux contenus des propos de Sergueï.

 

 

[Moi] – Sergueï, Ni hao !. Est-ce que tu parles bien chinois ?

[Sergueï] – A peu près aussi bien que toi ! (rires) C’est-à-dire qu’il nous reste encore pas mal de travail... Comme toi, je suis venu ici pour apprendre le chinois, et ceux qui sont dans notre situation savent que c’est loin d’être de tout repos.

 

C’est vrai, mais toi, je crois que tu es venu en Chine aussi pour d’autres raisons.

En effet. C’est la première fois que je viens en Chine, mais j’ai beaucoup étudié ce pays et on m’en a déjà beaucoup parlé chez moi. Dans ma famille, c’est même une sorte de mythe, et tout le monde a été très fier de me voir partir à Pékin.

 

Un mythe ? Pourquoi ?

Parce que mon grand-père y a vécu plusieurs années au temps de l’amitié sino-soviétique. Il était ingénieur spécialisé dans la construction de presses hydrauliques, et comme tu le sais peut-être, l’URSS, durant une période, a envoyé beaucoup d’ingénieurs en Chine pour aider au développement industriel du pays.

 

Quel était le travail de ces ingénieurs ?

Ils devaient former des spécialistes chinois en leur enseignant les technologies russes dans différents domaines. Ils donnaient des cours et réorganisaient les usines tandis que le gouvernement russe envoyait du matériel. Mon grand-père travaillait dans le Nord ; il apprenait aux ouvriers chinois à construire et utiliser les nouvelles presses hydrauliques russes.

 

Mais on sait que cette coopération n’a pas duré très longtemps...

C’est vrai. En 1960, Khrouchtchev a décidé de suspendre l’envoi de matériel et de rappeler ses experts. La cause en aurait été, paraît-il, des désaccords entre les ingénieurs chinois et russes, les chinois voulant toujours produire plus et faire plus vite sans prendre en compte les remarques de prudence de leurs collègues soviétiques, d’où de nombreux accidents. Mais on sait aujourd’hui que la raison est surtout politique. Les tensions montaient déjà depuis un moment entre nos deux pays, et le comité central du PC russe, encore fortement stalinien, qui n’avait jamais considéré Mao comme un vrai communiste, mais plutôt comme le leader d’une jacquerie paysanne, ne souhaitait plus collaborer avec un Etat avec lequel il était en désaccord et dont il commençait à avoir peur.

 

Ton grand-père a donc été rappelé en Russie ?

Oui, comme des milliers d’autres ingénieurs russes. Mais ce qu’omettent souvent de signaler les livres d’histoire, c’est qu’ils ne sont pas rentrés de bon coeur, et que ce retrait a été vécu par beaucoup d’entre eux comme une tragédie. Mon grand-père raconte que plusieurs de ses collègues, en repartant avec leurs femmes et leurs enfants (car il ne s’agissait pas d’une simple mission mais d’un véritable exil), pleuraient à la gare : ils s’étaient attachés à la Chine , et ils avaient l’impression de repartir sans avoir fini leur travail. Ils comprenaient très bien ce que leur départ signifiait, et à quel point leur absence laisserait les industries chinoises désorganisées ; les machines restaient mais encore fallait-il savoir les utiliser. Ils ne se sont malheureusement pas trompés – la période qui a suivi a été celle qui consistait à « compter sur ses propres forces », mais le résultat n’a pas été à la hauteur de l’espoir, et on peut évaluer aujourd’hui à quel point ce fut pour la Chine une période difficile.

 

On a l’impression que ces ingénieurs russes aimaient beaucoup la Chine.. .

Oui, ils étaient venu ici pour travailler, pour obéir à un ordre venu d’en haut, et ils trouvaient un peuple attachant, un pays plein de potentialités, de promesses, et surtout ils découvraient soudain, brutalement, qu’il existait sur terre un autre socialisme que celui proposé (pour ne pas dire « imposé ») par Staline. Ils étaient de plus très bien traités par les autorités chinoises, vivaient dans de grandes maisons et recevaient des salaires importants. Outre ces avantages personnels, beaucoup pensaient sincèrement que la République populaire de Chine montrait la voie juste et que c’est l’URSS qui faisait fausse route, contrairement à ce qu’on disait à Moscou. Lorsque j’ai lu des livres d’histoire sur la Chine de cette période, j’ai été frappé par les critiques de révisionnisme adressées par les Chinois à l’URSS de Khrouchtchev : cela reprenait mot pour mot ce que mon grand-père nous avait dit à son retour.

 

Dois-je comprendre que ton grand-père était devenu un dissident ?

Je n’irais pas jusque là, mais son expérience chinoise l’avait changé. Il jugeait maintenant l’URSS de l’extérieur. Il avait toujours été marxiste-léniniste, il avait suivi la ligne du Parti par fidélité à cette idée, il n’avait pas su voir la trahison qui se cachait derrière le discours et l’action de Staline, mais quand Khrouchtchev est arrivé au pouvoir, il a décidé de ne pas se faire avoir une deuxième fois. Il n’a jamais milité contre le pouvoir, mais en privé il ne se privait pas de dire ce qu’il en pensait ; le mot « révisionniste » revenait souvent dans sa bouche...

 

Est-il revenu en Chine par la suite ?

Non, il n’en a pas eu l’occasion, car cela était devenu très difficile après la rupture sino-soviétique. Ne pas pouvoir y retourner a été un des grands regrets de sa vie, car il y avait beaucoup d’amis et était tombé comme amoureux de ce pays. Mais il n’est pas resté inactif pour autant. Il a continué de travailler avec la Chine – mais en grand secret.

 

Comment cela ?

Même après la glaciation des rapports entre nos deux pays, il a continué d’exister en Russie de nombreuses petites associations qu’on pourrait appeler des centre culturels sino-russes. Ils étaient surtout fréquentés par des sinologues, des traducteurs, des intellectuels ; on y passait des films chinois, on présentait des expositions de calligraphie, etc. Extérieurement, ces centres culturels, comme il en existait d’ailleurs plein dans le monde, n’avaient rien de politique ni de dangereux, mais en vérité – et j’insiste sur le fait que peu d’historiens en ont parlé à ce jour – certains de ses centres abritaient des activités d’un tout autre genre.

 

Quel genre d’activités ?

Plusieurs de ces centres culturels avaient des relations clandestines avec le gouvernement chinois, et les spécialistes qui fréquentaient ces groupes, pour la plupart des ingénieurs, travaillaient pour le compte du PCC. Ainsi, mon grand-père, dans le plus grand secret, a été envoyé au Ghana par le gouvernement chinois pour diriger certains chantiers. Je ne sais plus exactement de quoi il s’agissait, mais on construisait alors des voies ferrées et des aqueducs, et les ouvriers chinois et ghanaens utilisaient des machines de construction russe qu’ils n’étaient pas capables d’utiliser seuls. Ces machines, comme des milliers d’autres, dataient de l’époque de la collaboration sino-soviétique.

 

Pourquoi au Ghana ?

Tu sais que la Chine avait des relations avec de nombreux pays africains et qu’elle apportait une aide logistique à leur développement, en envoyant des financements et des travailleurs sur place. Cela faisait partie du projet internationaliste de Mao qui aimait dire que si la Chine n’était plus un pays du tiers-monde, c’est qu’elle en était devenue l’avant-garde. Par solidarité, Mao voulait sortir une partie de l’Afrique de la misère où elle végétait et en profiter pour créer une unité de tous les peuples anti-impérialistes qui luttaient contre la colonisation. Le but politique de cette grande entreprise – et cela avait été très bien théorisé par Zhou Enlaï – était de pouvoir un jour se dresser tous ensemble contre les Etats-Unis. Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’une lutte de décolonisation car la donne a changé, mais si on en croit le récent sommet Chine-Afrique qui s’est tenu à Pékin en novembre de l’année dernière avec de nombreux chefs d’Etats, il faut croire que les relations sont resté très bonnes et que la Chine continue d’apporter une aide précieuse aux pays africains en voie de développement.

 

L’URSS n’a jamais rien su de ces travaux clandestins ?

Si, bien sûr, il y a eu des fuites, comme toujours. L’entreprise, au Ghana et ailleurs en Afrique, était d’une telle envergure et le KGB ayant la perspicacité qu’on lui connaît, l’affaire a fini par s’ébruiter, et plusieurs « collaborateurs » russes ont été identifiés et arrêtés à leur retour au pays. De nombreux ingénieurs, toujours dans le plus grand secret – j’insiste sur ce point – ont écopé de lourdes peines et ont tout simplement fini leur vie dans les geôles du régime ou en camp de travail. Les historiens me font bien rire quand ils prétendent que l’arrivée au pouvoir de Khrouchtchev a coïncidé avec la fin des goulags staliniens : tous les Russes savent bien que c’est faux ! Seuls les ennemis du régime ont changé de visage, pas les pratiques répressives.

 

Et ton grand-père ?

Il a également été dénoncé et arrêté comme traître à la nation. Mais il s’en est plutôt bien tiré par rapport à d’autres : il a seulement fait six mois de prison, il a été démis de ses fonctions dans l’entreprise d’Etat à laquelle il appartenait et on lui a retiré sa carte du Parti. Etrangement, c’est cette sanction qui l’a le plus affecté ; mon grand-père était un vrai marxiste-léniniste, un militant de la première heure. Je le suis aussi, mais je n’éprouve pas pour autant la nostalgie qu’éprouvent de nombreux Russes, communistes ou non, en repensant à l’époque soviétique et en la comparant avec les temps d’aujourd’hui, où règne la spéculation à tous les niveaux. Comme mon grand-père, j’ai tourné mes yeux vers la Chine, et c’est en son souvenir que j’ai décidé d’entreprendre son voyage.

 

Et maintenant que tu es en Chine, que fera-tu ici ?

Aha ! Ca, je préfère que tu n’en parles pas sur ton blog...

 

(la discussion continue sans prise de note)

 

 

Sur le même sujet :

 

-          le  Rapprochement  Sino-Russe :  le  Début  d’un  Nouveau  Front

par David L'Epée publié dans : entretiens
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Mercredi 20 juin 2007

Wang Bei a vingt quatre ans. Originaire de Harbin, à l’extrême nord de la Chine , elle est venue à Tianjin pour étudier et à Pékin pour trouver du travail. Actuellement employée dans une entreprise étrangère de vente de fromages (une entreprise française), elle fait partie des 70 millions de Chinois (et des poussières) qui ont leur carte au Parti Communiste. Rencontre avec cette jeune militante qui nous parle de ses convictions, du fonctionnement du Parti et de ce qui l’a incitée à rallier ses rangs.

 

L’entretien ayant eu lieu à la fois dans plusieurs langues, mon rendu n’est pas absolument littéral, mais le contenu des propos de Wang Bei y est retransmis fidélement.

 

 

 

Pourquoi as-tu décidé, il y a quelques années, d’entrer au Parti Communiste ?

Je ressens la nécessité de participer à la vie du pays comme un devoir, un impératif. Il y a certainement différentes manières de participer, mais pour nous, c’est le communisme qui est notre véritable conviction, c’est lié à notre histoire. Du reste, si nous ne sommes que (!) 70 millions dans le Parti, c’est uniquement parce que l’entrée est très sélective, on est très exigeant sur le mérite. Evidemment, la plupart des jeunes voudraient être admis, mais lors des sélections, seul un petit nombre est retenu à chaque fois. Nous ne sommes pas un parti où il suffit de payer ses cotisations pour adhérer, comme dans les pays capitalistes...

 

Comment se déroulent ces sélections ?

Auparavant, elles avaient lieu dans les danwei (1). Ca n’a pas beaucoup changé, elles ont lieu la plupart du temps au sein des diverses institutions auxquelles nous pouvons être rattachés : usines, entreprises, écoles, etc. En ce qui me concerne, c’est à l’université que j’ai été élue, à Tianjin. La procédure est assez longue : on devra souvent attendre deux ans entre le moment où on dépose sa candidature et celui où on saura si on est ou non admis. Pendant ce laps de temps, nous sommes jugés en permanence par les membres du Parti qui rendent régulièrement des rapports à notre sujet qui, selon qu’ils seront bons ou mauvais, détermineront le verdict final. Nous sommes à ce moment-là dans une période de « pré-participation » où on nous intègre aux activités du Parti pour pouvoir se rendre compte de nos capacités et de notre détermination. Nous devons régulièrement nous-mêmes rendre des rapports, des examens de conscience, des sortes de dissertations sur des sujets de société, des problématiques actuelles, à propos desquelles on nous demande de prendre position. Par ailleurs, durant cette période d’observation, le Parti évalue notre moralité, notre camaraderie, notre degré d’intégration et de participation dans les activités collectives, ainsi que les notes que nous avons obtenues en cours. En plus, nous passons un examen supplémentaire d’histoire chinoise et de sciences politiques (intégrant le cours de philosophie marxiste) portant sur des leçons qui sont obligatoires pour tous les étudiants, y compris pour ceux qui ne souhaitent pas rallier le Parti. Ceux qui ont le plus de chances d’être admis sont ceux qui remportent les meilleures évaluations dans les différents domaines ; il est également conseillé d’avoir été préalablement élu à des postes dans la hiérarchie interne de l’université (chef de classe, chef de chambrée, etc.) et d’avoir un esprit de leader. Il faut aussi bien sûr savoir écouter les autres et jouer un rôle de représentant, car le travail du Parti consiste à ramener dans la société les idées que la société a elle-même généré (2).

 

Tu as parlé d’élections. L’admission au Parti est donc démocratique ?

Absolument. Cette démocratie s’exerce à l’échelle de l’institution, ou d’une unité de l’institution, à laquelle nous sommes rattachés. Dans les écoles, le « corps électoral » est composé par les étudiants et professeurs communistes, c’est-à-dire ceux qui parmi les étudiants et les professeurs sont déjà membres du Parti. Presque tous les jeunes Chinois, depuis très jeunes, sont membres de la Ligue de la Jeunesse Communiste , mais entrer au Parti, c’est une toute autre affaire ! Au final, seuls trois à cinq étudiants par classe sont sélectionnés, compte tenu également du fait que les admissions sont limitées généralement à un maximum de trois admis sur vingt cinq candidats. J’ai été de ceux-là et j’ai été élue à l’âge de vingt trois ans, en dernière année de mon cursus.

 

Depuis un an, tu es donc officiellement communiste. A quoi ressemble la vie quotidienne lorsqu’on est membre du Parti ? Quels sont les avantages ou les inconvénients ?

Il y a peut-être un seul inconvénient, mais il est mineur : il est difficile pour nous d’obtenir un visa pour les Etats-Unis car, comme tu le sais, là-bas, ils n’aiment pas beaucoup les communistes, mais quitte à voyager, je préfèrerais aller en Europe (rires). Pour le reste, ce sont plutôt des avantages. Lorsqu’on est encore à l’école, nous nous sentons parfois favorisés par les professeurs car ils pensent souvent que si nous sommes communistes, nous sommes meilleurs que les autres. C’est un peu génant, mais ayant été élue à la fin de mes études, je n’ai pas eu à subir ce favoritisme. Ensuite, tout dépend la carrière que nous entreprenons. Dans le secteur privé, cela ne fait aucune différence d’être ou non membre du Parti, mais dans le secteur public, dans les entreprises d’Etat, il sera souvent plus facile d’obtenir une place si nous sommes en concurrence avec un non-communiste. Mais nous avons aussi des devoirs. Nous payons chaque année une cotisation de sept yuans (3) et nous devons rendre régulièrement des rapports personnels, des examens de conscience, à raison de quatre par année, et ce jusqu’à la fin de notre vie. Le Parti organise régulièrement sur nos lieux de travail des activités auxquelles nous sommes invités à participer, mais travaillant dans une entreprise privée étrangère et où je me trouve être la seule employée communiste, je suis pour le moment un peu exclue de tout ça...

 

Avec le double phénomène de l’ouverture du marché chinois et de l’affirmation de l’autorité de l’Etat sur ce même marché, on assiste ces derniers mois à des réformes étonnantes, tel que l’obligation pour certaines grandes entreprises étrangères (on l’a vu avec Wall Mart) de laisser entrer chez elles des sections du syndicat. Qu’en penses-tu ?

Comme tu le sais, il n’y a officiellement qu’un seul syndicat en Chine et ce syndicat dépend directement du Parti. A l’origine, le syndicat était conçu pour prendre en charge l’ensemble des travailleurs chinois ; le développement du secteur privé ne doit pas remettre en cause cet objectif. Ainsi, le syndicat chinois essaiera, dans l’avenir, de s’étendre jusque dans les entreprises privées et multinationales pour mieux accomplir son rôle social. Je trouve ça bien parce que tous les Chinois ont le droit d’être tous protégés au même titre, qu’ils travaillent ou non pour l’Etat, d’autant qu’on déplore souvent de nombreux abus en ce qui concerne les conditions de travail dans certaines entreprises privées.

 

Quels sont, selon toi, les grands défis qui se posent à la Chine aujourd’hui ?

Tous nos problèmes et nos espoirs actuels sont liés au développement. Cela ne se voit pas ici mais sors de la ville et tu verras le décalage qui existe entre les zones urbaines et rurales. Les campagnes se développent, mais ce mouvement est très lent ; avec une telle superficie et une telle population, il est malheureusement impossible de faire plus vite. Le développement général du pays est par contre très réjouissant. La croissance chinoise actuelle est quelque chose d’exceptionnel dans le monde mais elle n’est pas viable à long terme, il faudra songer à la freiner si on ne veut pas que la machine s’emballe. Sinon, nous risquons de connaître une situation un peu comme dans les Etats-Unis des années 30 avec une explosion du chomage. A Pékin, le problème numéro un reste le logement ; malgré les mesures qui ont été prises récemment encore contre la spéculation immobilière, le manque de logements a fait monter les prix beaucoup trop haut. On ne délivre que 60'000 logements sociaux par an, ce qui encore trop peu, compte tenu des files d’attente. Pour le reste, on s’en sort tant bien que mal. C’est vrai que les inégalités sont plus grandes qu’au début de la République populaire, mais le niveau de vie de chacun est aussi nettement plus haut.

 

Qu’est-ce qui t’a amené à travailler dans une entreprise française ?

C’est par intérêt pour la France et la langue française que j’ai entrepris des études de français, et c’est grâce à mes compétences dans cette langue que j’ai obtenu ce poste. Outre des travaux de traduction, je m’occupe aussi de marketting, toujours dans le but de vendre nos fromages à des consommateurs chinois peu familiers de ces produits (rires). Mais je ne compte pas passer ma vie dans cette entreprise. Je me suis d’abord intéressée à la France par le biais de ma grand-mère, qui avait découvert la gatronomie française à travers des émissions télévisées de cuisine. Elle rêvait de voir un jour la France. Elle n’a jamais eu cette chance, mais je partirai quant à moi en France pour la première fois de ma vie en août, pour suivre de nouvelles études à Nantes. Je m’intéresse beaucoup au cinéma français, j’adore Sophie Marceau et Isabelle Adjani. La France nous renvoie une image de liberté mais aussi d’une mentalité complètement différente de la nôtre ; je m’en suis rendu compte en essayant de lire Simone de Beauvoir ! Nous  n’avons ni les mêmes caractères ni les mêmes logiques. Ici, on présente souvent les Français comme romantiques, mais ce n’est pour l’instant pas l’impression que j’ai eue. Peut-être parce que les seuls Français que j’ai côtoyés jusqu’ici étaient des patrons, plutôt vieux et plutôt sérieux ! (rires) En ce qui concerne le système politique français, il m’intéresse, mais quand je pense à la Chine , je me rends bien compte qu’il serait incompatible, cela créerait trop de confusions et trop de conflits. J’admets qu’il est dommage que le Parti Communiste Chinois n’ait pas à ses côtés une force d’opposition qui puisse l’équilibrer quand c’est nécessaire et faire un travail de critique, mais je suis certaine qu’un système pluripartite serait la porte ouverte à une restauration capitaliste. Nous devons faire très attention, l’histoire nous a appris que rien n’est jamais acquis.

 

 

 

(1)     unités de travail

(2)     Je ne comprenais pas au début ce qu’elle voulait dire exactement par cette idée mais je me suis souvenu de cette phrase de Mao : « Recueillir les idées des masses, les concentrer et les porter de nouveau aux masses, afin qu’elles les appliquent fermement, et parvenir ainsi à élaborer de justes idées pour le travail de direction : telle est la méthode fondamentale de direction. » (A Propos des Méthodes de Direction, 1er juin 1943)

(3)     un peu plus d’un franc suisse, ce qui représente, même pour un  Chinois de condition modeste, une somme peu importante

par David L'Epée publié dans : entretiens
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Vendredi 27 avril 2007

J’ai eu il y a quelques semaines l’occasion de rencontrer le célèbre auteur et réalisateur Dai Sijie, qui était de passage à Pékin à l’occasion d’une conférence. Ayant obtenu un rendez-vous pour un entretien, je pensais tenter de proposer le résultat de cet entretien à un quelconque journal francophone avant de le publier sur le blog, mais comme je ne le sais que trop bien depuis mon arrivée en Chine, il n’est pas facile d’intéresser les médias occidentaux dominants si ce qu’on dit sur la Chine ne correspond pas exactement à la ligne éditoriale unique qu’ils sont tenus de respecter sur la question – une ligne profondément ethnocentrique, libérale et anti-chinoise.

 

Pour une fois, ce n’est pas mon opinion qui pouvait poser problème, mais celle de Dai Sijie lui-même ! Dans cet entretien, il nous dit sans détour ce qu’il pense de l’esprit unilatéral qui règne dans les grands festivals de cinéma en Occident et il révèle également l’acharnement des médias à lui reprocher de manquer à son « devoir de haine » à l’égard du régime communiste chinois. Ceci explique peut-être le peu d’enthousiasme desdits médias à relayer son propos...

 

Néanmoins, un journal – un seul – s’est montré intéressé à publier mon interview. Il s’agit du quotidien genevois Le Courrier, un journal de qualité dont le premier mérite est d’avoir toujours su garder son indépendance de ton et d’esprit, en ne se vendant à personne. Cela lui a valu d’ailleurs de frôler la faillite plusieurs fois, et à l’heure où je vous parle, il n’est pas encore sorti de la crise. J’invite d’ailleurs tous les Suisses soucieux de préserver dans notre pays une presse libre et indépendante des grands trusts à s’abonner à ce quotidien très intéressant.

 

L’interview est paru dans le numéro de samedi dernier. Vous pouvez le lire dans sa version en ligne ici, accompagné d’une critique du dernier roman de l’auteur. Je le reproduis ci-dessous dans sa version originale.

 

 

A l’occasion de la Semaine internationale de la francophonie, le Centre Culturel Français de Pékin a reçu Dai Sijie, le célébre auteur chinois parti vivre en France il y a plus de vingt ans, vingt ans pendant lesquels il a réalisé plusieurs films et a écrit trois romans en français. Rencontre avec l’auteur de Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise la veille de son départ pour Shanghaï.

 

 

 

Peu d’autres auteurs/réalisateurs adaptent leurs propres romans à l’écran. Cette transposition vous pose-t-elle des difficultés particulières ?

Je ne l’ai fait qu’une fois, avec Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise, ce n’est pas encore une habitude ! C’est un travail très spécial, on se sent limité par le livre, c’est-à-dire par ce qu’on a déjà écrit soi-même. Car le roman est déjà rédigé, édité, vendu et lu, au moment où le film était en préparation. Je ne ressens pas la même liberté en travaillant avec un de mes livres qu’avec un scénario quelconque mais, en même temps, c’est un travail de redécouverte du texte. J’ai eu l’impression, pendant le tournage, de comprendre enfin ce que j’avais écrit ! Cet exemple est d’autant plus particulier que j’ai vécu cette histoire sur trois niveaux : le livre, le film, et, avant tout, mes propres souvenirs. [NDLR : Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise est un roman d’inspiration autobiographique dans lequel l’auteur raconte une période de sa jeunesse passée en rééducation dans les montagnes du Setchuan durant la Révolution culturelle.] Pendant le tournage, sur les lieux mêmes des événements, j’ai ressenti plusieurs fois une impression frappante de déjà-vu, et j’ai dû me retenir pour ne pas imposer à la dernière minute à mes acteurs des contraintes ridicules au sujet de tel ou tel geste précis que je me souvenais avoir fait à tel ou tel moment pendant les faits...

 

Peut-on considérer votre second roman, Le Complexe de Di, comme une apologie de la psychanalyse ?

Je ne crois pas. Cette histoire m’a été inspirée par un de mes anciens camarades d’université avec qui j’avais découvert Freud et qui souhaitait rien moins que remplacer en Chine le système de pensée marxiste par un système de pensée inspiré de la psychanalyse ! Il a ensuite approfondi sa connaissance du domaine en France, notamment en suivant lui-même une psychanalyse pendant quatre ans, et c’est un peu lui que j’ai mis en scène à travers le personnage de Muo. Mais il ne vous aura pas échappé que c’est, dans le roman, un personnage plutôt comique, un peu pitoyable, qui va d’échec en échec. Je me moque gentiment de cette génération de Chinois – la mienne – parmi laquelle beaucoup rêvaient de changer la Chine avec des apports occidentaux. Je pensais bien, moi, en pleine Révolution culturelle, que c’était la littérature française, celle de Balzac et de Rousseau, qui pourrait changer la Chine... Je ne condamne pas ces gens-là, car nous voulions vraiment le bien de nos semblables, c’était un espoir sincère ; seulement je ne crois plus que la Chine doive se tourner vers l’Occident pour résoudre ses problèmes.

 

Pourquoi n’avez-vous pas obtenu l’autorisation de tourner Les Filles du Botaniste, votre dernier film, en Chine ?

Ce n’est pas, comme beaucoup l’ont pensé, parce que je critiquais la sévérité de la justice chinoise, mais uniquement parce que le film parle de l’homosexualité. Pourtant, ce n’est pas là le sujet principal : je voulais avant tout faire une histoire d’amour entre deux êtres, et je me suis dit que cela pourrait être assez beau de représenter l’amour de deux jeunes femmes dans un décor de végétation luxuriante...

 

Si on en croit de nombreuses réactions sur les forums chinois, ce film a reçu un accueil assez mitigé chez les Chinois qui l’ont vu. On a l’impression qu’ils n’ont pas beaucoup apprécié que vous présentiez ce côté un peu sombre de la Chine.. .

Je ne suis pas au courant de ces réactions. Il faut croire que tout est relatif car dans les médias occidentaux, j’ai souvent écopé de critiques contraires. Au sujet de mes livres comme de mes films, des journalistes m’ont reproché plusieurs fois d’être trop complaisant, trop gentil avec le régime chinois. On m’a reproché de manquer de « haine » envers le communisme, comme si la haine était devenue un devoir moral pour les artistes chinois en exil ! Mais je me suis toujours refusé à la haine, je préfère la légéreté. Je ne suis pas un écrivain politique ; ce que j’aime, c’est raconter des histoires. Il y a souvent un contexte politique dans mes histoires mais ce n’est qu’un contexte, l’essentiel est ailleurs.

 

On a souvent l’impression que pour qu’un film chinois soit remarqué dans un grand festival occidental, il faut qu’il fasse dans le registre du réalisme social le plus cru et dans la dénonciation anti-régime. Vous partagez cette impression ?

L’esprit de la plupart des grands festivals en Europe est effectivement celui que vous décrivez, et c’est sans doute la raison pour laquelle je n’ai jamais bénéficié de ce système. Aujourd’hui, pour être remarqué par le jury d’un grand festival, il faut faire un film « critique », un film de dénonciation. Je suis favorable à la critique, à la contestation de l’ordre établi, c’est nécessaire et cela vaudra toujours mieux qu’un cinéma à la botte du pouvoir. Mais maintenant, on assiste à une mise au pas du cinéma des festivals par cet impératif de la critique ; faire du cinéma engagé est en voie de devenir un passage obligé pour être remarqué. C’est dommage pour tous les films de qualité qui se situent dans un autre registre et pour tous les réalisateurs qui souhaitent parler d’autre chose que de politique.

 

Que pensez-vous des sanctions appliquées par le gouvernement chinois à l’encontre de votre confrère Lou Ye suite à son film Summer Palace sur les événements de 1989 ?

Ce qui est arrivé à Lou Ye est évidemment regrettable et il va sans dire que je suis contre ce type de censure. J’apprécie le travail de Lou Ye, bien que nous opérions l’un et l’autre dans des genres bien différents et qu’il fasse partie d’une autre génération [NDLR : Dai Sijie a 52 ans Lou Ye 41] – et de toutes façons, je ne me suis jamais reconnu dans la classification par générations du cinéma chinois. J’ai particulièrement aimé son film Suzhou River, qui m’a fait découvrir Zhou Xun que j’ai fait ensuite dans Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise. Nos deux situations face à la censure d’Etat ne sont toutefois pas comparables dans la mesure où il a été interdit de tournage sur le territoire chinois à la suite de ce film alors que moi, je me suis en quelque sorte auto-exilé bien avant qu’on ne m’interdise quoi que ce soit.

par David L'Epée publié dans : entretiens
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Lundi 25 décembre 2006

Pour compléter mon article « Suisse-Taiwan : les relations dangereuses », j’avais réalisé, toujours pour l’hebdomadaire que j’ai évoqué plus haut, un interview de Rex Wang, le représentant en Suisse de la Délégation culturelle et économique de Taipei. M. le représentant (il préférerait qu’on l’appelle ambassadeur, mais la Chine lui refuse ce titre) m’a reçu très aimablement dans son bureau de Berne autour d’une tasse de thé du pays pour me parler de la situation difficile de sa patrie.

Aussi sympathique que soit M. Wang, je tiens à préciser que je ne partage pas ses positions séparatistes et que je reste partisan de la politique d’une seule Chine, une seule grande nation chinoise dans laquelle chaque province pourrait conserver, peut-être sur un mode semi-fédéraliste, une part se souveraineté sur ses affaires intérieures. A mon humble avis, l’indépendance de Taiwan servirait moins les intérêts du peuple de l’île que ceux de l’empire américain et de tous ceux qui souhaitent le démembrement de la Chine pour s’en partager les restes. Mais ce blog étant ouvert à plusieurs points de vue, c’est avec plaisir que je laisse la parole aujourd’hui à M. Wang. 

Quel est exactement le travail de votre Délégation ?

Nous faisons le même travail que n’importe quelle ambassade, même si nous n’avons officiellement pas le droit de porter ce nom. Outre les questions administratives (visas et autres), nous oeuvrons pour la promotion économique et culturelle de Taiwan. Ainsi, pour donner un exemple, nous avons invité pour le mois d’octobre des groupes de danse taïwanais qui se produiront en Suisse et en France. Nous collaborons aussi avec le Festival du film fribourgeois qui consacrera une partie de sa programmation l’an prochain au cinéma néo-réaliste taïwanais. Ce type d’activités rencontre un grand succès auprès de la population suisse.

Où en est la situation diplomatique de Taiwan avec la Chine  ?

Avec la Chine , les relations diplomatiques en sont au niveau zéro. Les relations économiques entre l’île et le continent sont florissantes, mais ces échanges sont considérés comme relevant de l’économie intérieure, et une discussion sur notre statut politique n’est pas à l’ordre du jour. Il faut comprendre que la Chine tient à garder son contrôle sur nous pour trois raisons : primo, parce qu’elle croit, comme les Allemands des années trente, à l’idéologie d’ « un peuple – une nation » ; secundo, parce que pour des raisons géopolitiques et militaires, Taiwan représente un enjeu majeur ; et tertio, parce qu’historiquement, l’annexion complète de Taiwan représenterait l’aboutissement de la révolution avec le retour au bercail des « fugitifs » rebelles à l’autorité communiste. Notre indépendance existe dans les faits dans la mesure où notre système politique est indépendant de Pékin, mais ce que nous exigeons, c’est une reconnaissance officielle et internationale de cette indépendance et de cette souveraineté.

Et avec la communauté internationale, et la Suisse en particulier ?

La communauté internationale est assez divisée à notre sujet. La Suisse est un interlocuteur privilégié dans la mesure où, en plus de nos relations commerciales optimales, nous nous reconnaissons avec votre pays de nombreux points communs : comme nous, vous occupez un petit territoire, et comme nous, vous êtes gouvernés par des institutions démocratiques. Pourtant, la Suisse a encore peur de s’engager en notre faveur face à une Chine très attentive à chacune de nos actions et qui reste, contrairement à nous, un interlocuteur officiel de votre gouvernement. Il faut noter qu’il y a vingt ans, la Palestine figurait déjà dans le corps diplomatique suisse alors que nous n’y figurons toujours pas aujourd’hui ! Notre Délégation est encore considérée comme une mafia par certaines autorités…

Qu’espérez-vous pour la suite ?

Si la Suisse ne se décide pas à reconnaître notre souveraineté, nous apprécierions au moins qu’elle prenne position en notre faveur pour nous intégrer dans les institutions internationales desquelles nous sommes systématiquement exclus à l’exception de l’OMC. Quand on pense que la Chine a pu entrer sans opposition au Conseil des droits de l’homme – où la Suisse occupe une place importante – alors que nous n’avons toujours aucun siège à l’OMS, c’est tout de même consternant ! Pour le reste, nos revendications restent les mêmes : nous pensons qu’un peuple comme le peuple chinois peut tout à fait accepter sa division en continuant à vivre dans l’équilibre, comme l’a fait jadis l’Allemagne ou comme le fait actuellement la Corée.

                                               

Illustration : J’avais pris des photos de M. Wang pendant l’interview mais je ne les retrouve pas ; j’en ai cherché sur Internet, mais depuis la Chine , tout ce qui concerne ce monsieur semble avoir été mis en quarantaine ; j’ai donc dû me contenter d’agrandir une miniature trouvée sur un moteur de recherche sans parvenir à accéder à l’image originale – veuillez en excuser la mauvaise qualité.

par David L'Epée publié dans : entretiens
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(Guillain Robert, Dans Trente Ans la Chine )

 

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