EN GUISE DE CONCLUSION

Publié le par David L'Epée

Voilà, cette fois c’est fini. Je suis actuellement à Dezhou où je suis venu faire mes adieux à ma « belle-famille ». Demain, je retourne à Pékin. Après-demain, je prends l’avion pour Londres, et de là je m’envole jusqu’à Genève. Mon année chinoise arrive à son terme.

 

J’écris ces derniers mots sur une terrasse chaotique sous la lumière de quelques lampions. Le soleil s’est couché, les grillons font retentir leur chant qu’on entend malgré le brouhaha des discussions des travailleurs attablés à côté et des bruits de vaisselle. Un chaton famélique passe et repasse, se frotte aux pieds de ma chaise pour quêter mes restes de poisson ; un enfant de cinq ans s’est juché sur un tabouret en face de moi et me demande de lui dessiner un mouton (authentique !) et de lui écrire les caractères chinois de mon nom sur un morceau de carton ; debout à côté, une poignée de bouteilles vides à la main, le serveur – un étudiant-travailleur – membre d’une secte mystique, m’entretient de l’Opéra de Pékin en faisant de grands gestes. Les brochettes d’agneau crépitent sur les grills, les chopes s’entrechoquent aux cris joyeux de kampei !, un air sirupeux de Hong Kong sort du petit restaurant où les cuisiniers s’activent et manient d’énormes poelles devant un mur en briques luisant de graisse. Un soir comme tous les soirs dans cette petite ville du Shandong.

 

Partir, c’est mourir un peu, dit-on. C’est valable pour ceux qui restent. Pour ceux qui partent, vient un moment où l’on se dit : c’est revenir qui est mourir un peu. La conclusion d’un séjour d’un an en terre chinoise risquerait de ressembler à un testament si on oubliait qu’il y a un après. Joie de retrouver bientôt mes amis du pays, mélancolie de quitter mes amis chinois.

 

Le moment est venu de faire mes adieux aux lecteurs du blog, spécialement à ceux qui m’ont suivi fidèlement tout au long de cette année et à vous engager vous aussi, si vous en avez l’envie et l’occasion, à venir voir de l’intérieur à quoi ressemble l’étrange Empire du Milieu. Ce n’est pas en touristes que vous pourrez apprendre à connaître la Chine mais en découvreurs.

 

Plutôt que de partir aux quatre coins du pays en courant d’un temple à l’autre avec mon appareil photo, j’ai préféré limiter mes lieux de destination mais y passer à chaque fois suffisamment de temps, de façon à pouvoir vivre la Chine dans son quotidien, à m’en imprégner. Grâce à mes amitiés sur place, j’ai eu l’occasion rare de vivre avec les Chinois, suivant leur mode de vie jour après jour, et parfois dans des endroits où les étrangers ne mettent jamais les pieds. J’ai marché sur les chemins de campagne, j’ai mangé les brochettes aux échoppes populaires dressées à même la rue et partagé la bière tiède, je me suis rasé pour signifier mon respect aux aînés, je me suis reposé sous les cerisiers en fleurs du Yuanmingyuan, j’ai fait sauter des pétards pour chasser les monstres, j’ai parlé avec les vieux et les enfants, les marchands et les paysans, les mingongs et les soldats.

 

Elle est tout cela, ma Chine. Les tambourins rythmant les danses des vieilles dames au crépuscule, l’animation des terrasses et des bazars, l’odeur de tofu dans les ruelles, les jeunes mariées en qipao rouge et or, les hommes jouant aux cartes et au mah-jong, torses nus, accroupis sur le trottoir, les petites charettes à trois roues qui grouillent sur les routes, la vente à la criée, les enfants à la culotte fendue et au foulard rouge, les feux qu’on brûle pour les morts, les toasts arrosés au baijiu et tous les rites de la table, les chants patriotiques grésillant dans les mauvais transistors, les petits chiots vendus devant les bouches de métro, les gâteaux de lune, le drapeau rouge flottant sur la place Tiananmen, et la langue chinoise enfin, si mélodieuse et si vive. Bien sûr, je n’y ai pas vu que de bonnes choses, j’y ai aussi vu la pauvreté, les descentes de police musclées dans les marchés, les trafics de toutes sortes, et surtout le stupéfiant mépris affiché par tant d’étrangers expatriés, businessmen pétris d’une morgue néo-coloniale que je n’ai jamais cessé de dénoncer. Mais c’est ainsi, la Chine est un pays de contraste où on trouve tout et son contraire ; les bonnes expériences ont été pour moi plus nombreuses que les mauvaises. Ce n’est pas la Chine de Marco Polo ni celle de Malraux, c’est juste ma Chine.

 

Chine des longues randonnées à pieds ou à vélo, à voir, à écouter, à sentir, à s’imprégner de la vie des gens d’ici. Chine aux mille recoins, avec ses hutongs qui n’en finissent pas, des baraquements alignés les uns sur les autres, comme ensevelis sous des hanzi de toutes les tailles et de toutes les couleurs, des quartiers tortueux et labyrinthiques de petites bâtisses à un étage à l’architecture dépareillée – Chine du désordre organisé, de la multitude ordonnée, du fourmillement hautement structuré. Chine des cinq sens et des neuf pour cent de croissance, Chine au teint hâlé et à la langue bien pendue, qui sait compter et qui ne s’en laisse pas conter.

 

Ma Chine ? Celle qui ne dort jamais, celle qui jure, qui crache, qui rit fort et qui engloutit de grands bols de nouilles avant de s’étendre sur le kang, celle qui bâtit toujours plus haut vers le ciel, celle qui « monte dans la montagne pour frapper les tigres », celle qui s’entasse dans les trains au Nouvel An et qui affiche des duilian de papier doré sur sa porte. Ma Chine ? Une hospitalité, une générosité, des amis de passage impossibles à oublier. Une Chine de marchands de légumes, de chauffeurs de taxi, de joueurs de flûte, de vendeurs de tianbingguozi, de balayeurs, d’étudiants, de coiffeurs – une Chine de camarades. Ma Chine ? Celle qui répond toujours au nom de Zhu Enlaï (comme la France de Jean Ferrat est celle qui répond à celui de Robespierre), celle qui ne se renie pas, celle qui n’est pas à vendre.

 

Le vent chargé de sable, la grâce des jolies serveuses dans les maisons de thé, la gouaille des petits commerçants, la rigidité martiale des agents de police, les hauts cris des matriarches échappés des cours intérieures, les chorales d’enfants sur les terrains de sport, les lampadaires en panne dans les rues obscures, la mélopée des aiguiseurs de couteaux au petit matin, passant en triporteur devant les grands parcs où les aînés s’exercent au sabre et au qigong... Comment oublier tout cela ? Le jaune éclatant du colza sur les champs en terrasses du Shanxi, les pics vertigineux et boisés autour de Taishan, les massifs fleuris et vallonnés abritant les tombes des Kong dans le sanctuaire de Shufou, les reflets des lampions sur la surface du lac de Hu Hai, le givre sur les arbres fruitiers dans les vergers du Hebei... Quand reverrai-je tout cela ?...

Je reviendrai.

Publié dans mon quotidien

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Silv 30/07/2008 12:49

Ce site est un un gros tas de merde ! écrit par un connard prétentieux !

antmdh 27/08/2007 12:52

Je tiens à vous dire que j'étais un grand lecteur de votre site, nottament pour son intéret politique. Ma peine est très grande de voir la fin de celui -ci mais je vous remercie pour tout ces informations et votre attitude vis à vis de ce sujet.EN tant que jeune progressiste, votre blog m'aide à croire que la Chine est resté dans le ce camp et est un exemple pour le tiers mondeBien à vousAntmdh