L’EXOTISME AU COEUR DE LA MONDIALISATION (II)

Publié le par David L'Epée

J’ai expliqué à maintes reprises, sur ce blog, pourquoi je pensais que certaines réformes en Chine étaient nécessaires, pourquoi je n’étais pas fondamentalement opposé à l’économie socialiste de marché, mais pourquoi je pensais aussi que l’ouverture du pays était allée trop loin, et que si la Chine avait su tirer son épingle du jeu sur le plan économique, elle risquait de ne pas s’en tirer aussi bien sur tous les plans, notamment sur le plan culturel. J’ai expliqué en quoi la mondialisation que nous connaissons aujourd’hui n’a rien d’équitable ou de contractuel au sens évoqué plus haut, qu’elle est au contraire américano-centrée, impérialiste et génératrice de nouvelles formes d’exploitation ; j’ai rappelé souvent quels dangers elle représentait pour les identités des peuples qui acceptaient (ou se voyaient forcés) de jouer à ce jeu, quelle formidable et effrayante force de dissolution elle générait contre les patrimoines, les valeurs morales et les attaches traditionnelles. Agressives et guerrières durant les périodes coloniales, les intrusions étrangères en Chine et dans le reste du monde sont devenues plus insidieuses, détournées, équivoques, durant la phase de mondialisation. Je n’écrirai pas un énième pamphlet de plus sur la question, je l’ai déjà abondamment fait au cours de cette année, et je voudrais cette fois poser sur la question un regard uniquement esthétique.

 

Dans un passé pas si lointain, les gens un peu curieux raffolaient de tout ce qui était exotique, et à cette époque, il suffisait de passer une frontière, voire de faire quelques centaines de kilomètres, pour trouver son bonheur. Aujourd’hui, les curieux n’ont pas changé, mais le monde n’est plus le même qu’hier. Il y a désormais – et jusqu’à nouvel ordre – un certain nombre de phénomènes auxquels il est devenu impossible d’échapper, où qu’on se trouve. Qu’on se le dise : celui qui, par exemple, serait allergique au sigle Coca-Cola, devrait tout bonnement renoncer à vivre sur cette planète, car ni les pays communistes, ni les « paradis perdus », ni les peuplades les plus reculées, ne pourront lui offrir un asile où ce sigle est absent. A l’heure où même la nomenklatura nord-coréenne se fait livrer de Chine son stock de 可口可乐 (kekou kele), le caractère hégémonique de la mondialisation ne fait plus aucun doute. Jusqu’au prochain bouleversement.

 

Mais les gens curieux demeurent et leur désir d’ailleurs ne s’est pas atténué, bien au contraire. On ne va pas rendre visite aux autres pour retrouver ce qu’on a chez nous. Je n’en ai pas fait personnellement l’expérience, mais je suppose que les big macs chinois n’ont pas un goût différent de ceux consommés en Suisse. Et pourtant, peut-être un touriste occidental, en désespoir de cause, éprouvera-t-il un léger frisson d’ « exotisme » en entendant que le clown Ronald McDonald’s s’exprime ici en chinois... Voilà ce qu’est « l’exotisme au coeur de la mondialisation » : c’est un peu triste, bien sûr. Cette recherche du plus petit dénominateur non-commun, minuscule acte de résistance face à l’uniformisation du globe, reflète les aspirations de nombreux jeunes gens du monde entier, et spécialement des pays occidentaux, qui, envers et contre tout, tentent de garder le goût de l’aventure dans un monde désenchanté et réduit à la taille d’un mouchoir de poche. Un de mes amis qui aime beaucoup la pop japonaise m’a raconté un jour que son père ne comprenait pas quel plaisir il pouvait éprouver à écouter une soupe musicale aussi vide et impersonnelle que n’importe quel tube américain ressassé par les radios à longueur de journée. Mon ami lui a répondu : « Mais écoute, on chante en japonais. » Oui, c’est là qu’est toute la différence. Pour une personne un peu âgée qui a connu l’époque d’un monde réellement différencié, ce n’est rien ; pour un jeune du XXIe siècle, c’est déjà beaucoup.

 

Dans les grandes métropoles chinoises, j’ai sans cesse navigué de la convergence à la différence, considérant toujours la seconde comme une preuve de vitalité populaire et un acte de résistance. En Chine, l’exotisme au coeur de la mondialisation, ce sont les cuisiniers des grands fast food qui préparent les nouilles de façon très chorégraphique, en suivant la méthode traditionnelle ; ce sont ces mots anglais qu’on a introduit dans la langue courante mais qu’on trouve si imprononçables qu’on finit par les siniser ; ce sont ces jeunes qui rapent dans leur dialecte local sur des instrumentaux de la West Coast  ; ce sont les nouveaux cafés à l’italienne ou à la française qui ouvrent dans les grandes villes mais que la masse considère comme le repaire des « petits-bourgeois » ; c’est KFC qui écrase McDonald’s en sachant que les enfants chinois ont toujours préféré le poulet au boeuf ; c’est ce hard-rockeur scandant sur des accords de guitare électrique typiquement occidentaux que «  la Chine a été trop longtemps occupée » ; ce sont ces shows télévisés à l’américaine où on fait chanter l’Armée populaire de libération en célébrant la patrie avec le marteau et la faucille en arrière-fond...

 

Ce qui est pour nous exotisme dans la mondialisation est, pour les Chinois, un exemple historique de plus du génie de ce peuple qui a toujours su faire feu de tout bois, passant du Bouddha au Tao en fonction des besoins du moment, faisant du pragmatisme à la fois un art et une vertu, et n’oubliant jamais (dixit Deng Xiaoping) que la couleur du chat importe peu tant qu’il attrape la souris. Les Chinois sont fort habiles à ce jeu du chat et de la souris, mais cet équilibre précaire n’est pas tenable sur le long terme. Je ne serais pas étonné si, dans les décennies à venir, la mondialisation se voyait contre-attaquée par une renaissance en force des souverainetés nationales, au nom de l’identité, de la différence et du droit de chaque peuple à disposer de lui-même. Je n’en serais pas étonné et j’en éprouverais une vive satisfaction. Parce que c’est partout pareil et que c’est partout différent.

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