L’EXOTISME AU COEUR DE LA MONDIALISATION (I)

Publié le par David L'Epée

Approchant de la fin de mon séjour en Chine, je voudrais traiter de quelque chose qui me tient à coeur et que j’appelle « l’exotisme au coeur de la mondialisation » – je prends la liberté d’appeler ainsi ce concept que d’autres ont appelé autrement.

 

Tout voyageur qui a un tant soit peu parcouru notre vaste monde en ce début de XXIe siècle en reviendra certainement avec deux constats de base : c’est partout différent et c’est partout pareil. La différence, on se l’explique facilement ; pas besoin de la comprendre, il suffit de la constater : chaque peuple, chaque ethnie, chaque civilisation, chaque patrimoine est unique et différent de tous les autres. Qu’y a-t-il donc de commun entre tous ? Les convergences sont à la fois naturelles et culturelles. La convergence naturelle entre tous les peuples de la terre saute aux yeux : elle s’appelle l’humanité. Les convergences culturelles qui peuvent découler de cette humanité commune (certaines bases morales par exemple, un corpus minimal de valeurs) ne s’expliquent pas par d’improbables interférences entre les civilisations mais bien par l’essence même de toute société humaine, en quelque endroit du globe que cette société trouve naissance. Ce fond commun est donc avant tout naturel et lié à l’essence.

 

En traitant de convergences culturelles entre les peuples, je parle donc d’un concept éminemment moderne, un concept né avec les premiers échanges entre les nations mais qui a pris sa pleine mesure avec la mondialisation nouvelle née au XXe siècle. Je ne reviendrai pas sur la longue histoire des divers voyages, explorations, conquêtes, colonisations et échanges marchands qui ont jalonné l’histoire du monde, pas plus que je ne le ferai spécifiquement pour la Chine , car cela nous mènerait trop loin.

 

Que l’on se souvienne seulement que les premiers vrais échanges culturels et technologiques entre la Chine et l’Occident datent de la fin du XVIe siècle, époque où débuta la présence jésuite dans l’Empire du Milieu. Rappelons-nous que le but stratégique des missionnaires jésuites était de convertir le peuple chinois au christianisme en convertissant l’Empereur (ceci entraînant cela) et que, pour ce faire, ils s’employaient à séduire le souverain et ses courtisans avec les appareils techniques les plus modernes amenés d’Europe. La conversion tant espérée par eux n’eut pas lieu, mais les Chinois gardèrent d’Europe un certain nombre de machines nouvelles (notamment diverses sortes de téléscopes), tandis que les Jésuites ramenaient chez eux diverses « chinoiseries » dont l’oeuvre de Confucius, qu’ils s’empressèrent de traduire dans plusieurs langues [1]. Les missions jésuites furent la première phase d’une série de trois dans l’histoire des grands échanges entre nos deux civilisations ; les deux suivants furent la colonisation, qui dura jusqu’au début du XXe siècle, et ce que nous appelons la mondialisation, qui commença en Chine après les réformes d’ouverture de la fin des années 1970 et qui dure toujours aujourd’hui [2].

 

Si l’on compare la première phase (les missions jésuites) à la seconde (la colonisation), on observera d’abord que l’interpénétration des cultures a été beaucoup plus importante, et aussi plus agressive, dans la seconde phase. De fait, les Jésuites n’étaient proportionnellement qu’une poignée et, malgré leurs ambitions évangélisatrices, ils ont su faire preuve, si l’on en croit les témoignages, d’une certaine humilité et d’un certain respect pour la culture et les moeurs du peuple chinois. Lettrés et hommes de sciences, ils avaient su sympathiser avec un certain nombre de mandarins et n’ont jamais tenté de s’imposer par la force [3]. La période coloniale fut tout autre. Ce n’est pas la curiosité culturelle qui animait nos colons mais les revendications territoriales ainsi que la quête de nouvelles ressources naturelles et d’une main d’oeuvre taillable et corvéable à l’envi et pour laquelle le terme d’esclavage ne serait pas excessif. Il ne s’agissait plus de convaincre mais de s’imposer, la force avait remplacé les sermons, et les émissaires envoyés « négocier » avec les Chinois n’étaient plus des moines mais des bataillons armés. Les rapports entre Chinois et étrangers se résumant la plupart du temps à des rapports entre maîtres et serviteurs et les étrangers ayant choisi eux-mêmes de limiter les contacts avec les autochtones et de vivre dans ce que nous pourrions appeler des « ghettos ethniques », on pourrait penser que ce communautarisme favoriserait moins les échanges culturels qu’à l’époque des missions jésuites où on se fréquentait plus les uns les autres et où les rapports se faisaient avec plus de courtoisie. Mais c’est oublier au moins deux facteurs : la présence étrangère de l’époque coloniale [4] était quantitativement bien plus importante qu’à l’époque où elle se limitait à un nombre restreint de missionnaires, et c’est par la force ou la corruption que de nombreux usages étrangers ont été introduits dans le pays, ce qui ne les rendit pas forcément durables mais assura leur implantation immédiate et massive.

Ayant vaincu la Chine à l’issue de deux guerres particulièrement sales (les Guerres de l’Opium), les puissances étrangères exigèrent et obtinrent de l’Empire l’ouverture sur les côtes chinoises de plusieurs « zones spéciales », défiscalisées, ouvertes au commerce « libre » avec l’étranger et échappant aux lois de l’Etat. Cette conquête, souvenir amer pour les Chinois et affront que seule la Révolution parvint à rectifier, illustre mieux que tout autre la nature d’une politique coloniale fondamentalement violente, dominatrice et ethnocentrique. La période séparant la décolonisation des réformes menées par Deng Xiaoping fut la seule, au XXe siècle, où la Chine fut rendue à elle-même, tentant tant bien que mal de s’autosuffire et de « marcher sur ses deux jambes » (l’agriculture et l’industrie) – si on en excepte la période de collaboration avec les ingénieurs soviétiques qui ne fut pas très longue et se fit avec le consentement des deux parties.

 

Que s’est-il donc passé en Chine depuis le début des réformes ? L’entrée dans la troisième phase.

 

Profondément et personnellement marqué par la Révolution Culturelle et les échecs du repli isolationniste de la Chine , Deng Xiaoping, cent fois déchu et cent fois rappelé au gouvernement, pensa sauver le bateau en marquant un tournant radical. Après avoir renversé la Bande des Quatre et mené des purges dans le Parti, il entreprit de se raccomoder avec les pays étrangers et lança les Quatre Modernisations [5] (tout s’articule en chiffres dans le langage politique chinois), permettant ainsi une accélération du développement économique et une hausse générale du niveau de vie de la population, cette hausse assymétrique entraînant toutefois une recrudescence des inégalités sociales telle qu’elle aurait été impensable durant l’ère maoïste. Deng est en fait le fondateur de ce qu’on appelle aujourd’hui l’économie socialiste de marché, une nouvelle forme de doctrine économique aussi loin du dirigisme soviétique que du libéralisme occidental. Le défi, relevé avec plus ou moins de succès, consistait à « libérer » une partie du marché, l’ouvrant en outre aux investisseurs étrangers, mais à garder un contrôle politique extrêmement strict, tout en renflouant les caisses publiques avec les fruits de la croissance économique, en jouant à la fois sur une fiscalité vigilante et une concurrence attractive [6]. Cette définition sommaire ne conviendra certainement pas à tous mais elle me semble assez bien correspondre à la réalité.

 

Une dizaine d’années après le début des réformes, le Mur de Berlin tombait, la guerre froide prenait fin, et un dégel général sur les cinq continents permettait à la mondialisation de prendre un nouvel essor. Cette troisième phase historique des échanges naît donc en Chine d’une volonté d’ouverture au dedans et d’une volonté de pénétration au dehors. Le tournant était pris ; on en pensera ce qu’on voudra.

 

[1] Le nom latin de Confucius (qui s’appelait en réalité Kong Zi) nous vient d’ailleurs des Jésuites qui avaient opéré cette transcription pour le rendre plus prononçable par les lecteurs européens.

 

[2] Je simplifie évidemment beaucoup en résumant l’histoire de ces échanges à ces trois phases car c’est omettre toute l’histoire des échanges marchands « réguliers » qui eurent lieu avant le XXe siècle et indépendamment des politiques coloniales, mais je voudrais ici me focaliser sur les périodes où le choc de ces deux civilisations a été le plus direct, et souvent le plus brutal.

 

[3] Ce qui ne m’empêche pas, par principe, de désapprouver leur entreprise car, aussi pacifique qu’elle fût, il n’en s’agissait pas moins d’une croisade religieuse, c’est-à-dire d’un type de colonisation, projet qui me paraît en soi indéfendable.

 

[4] Par présence étrangère de l’époque coloniale, j’entends à la fois les colonies occidentales (comme les colonies britanniques par exemple) que les colonies asiatiques (le Japon), car ce dernier diffère beaucoup de la Chine par sa culture et, en bien des domaines, il a été à l’avant-garde de l’ « occidentalisation » de l’Asie.

 

[5] Ces quatre modernisations concernaient les secteurs de l’agriculture, de l’industrie, des sciences et technologies et de l’armée. Quelques intellectuels écrivirent et écrivent encore que ces quatre modernisations ne pouvaient, pour se réaliser, faire l’économie d’une cinquième, cette dernière n’étant autre que la démocratie. Certains parmi eux eurent tout le loisir de poursuivre leur réflexion au fond d’une cellule de prison...

 

[6] Le secret de la réussite chinoise réside d’ailleurs dans la conjonction de ces deux facteurs : c’est parce que la Chine est attractive sur le marché mondial (notamment avec sa main-d’oeuvre à bas prix) que le gouvernement peut se permettre d’être exigeant en matière de fiscalité et de respect des lois avec les « candidats » étrangers intéressés à faire affaires dans le pays. Comme personne ne les retient et que les concurrents se bousculent au portillon, ils ont en général tôt fait d’accepter toutes les conditions. Cela s’appelle un contrat entre deux parties égales et consentantes et nous sommes loin, bien loin, des anciens diktats coloniaux.

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