LA FEMME CHINOISE

Publié le par David L'Epée

Kou Houng Ming (1856-1927) fut un intellectuel chinois un peu particulier. Ayant fait des études à l’étranger, il acquit une connaissance assez vaste du monde extérieur et entreprit, après avoir décroché une place de professeur à l’Université de Pékin, d’écrire des observations comparées sur les différents peuples qu’il connaissait, entreprenant à la fois de donner des conseils aux Européens pour éviter la Première guerre mondiale qui se préparait et de démontrer la supériorité du peuple chinois et les raisons pour lesquelles les étrangers devraient s’en inspirer. Sa vision du monde et de la Chine , son confucianisme radical, son dévouement complet à l’Empereur et sa haine de la démocratie en font un penseur de l’école traditionnelle – réactionnaire, diront certains.

 

Dans son livre L’Esprit du Peuple Chinois, il traite avec une grande érudition des tensions qui existent alors entre les peuples européens, tensions qu’il attribue souvent à des divergences de tempéraments. Son écriture révèle ses influences étrangères et il tente visiblement d’imiter le lettré européen, parsemant ses observations de citations de Goethe, de Carlyle et des Evangiles. Il prend la défense du militarisme prussien (ce n’est selon lui que la manifestation de la haine de l’injustice et de l’adoration de la force qui sont propres à l’esprit du peuple allemand), qui n’est pas selon lui le vrai ferment de la guerre à venir, ce dernier étant le « commercialisme » et surtout l’ « adoration de la plèbe » dont sont victimes l’Angleterre et les Etats-Unis.

 

A cela il oppose le modèle chinois d’inspiration confucéenne qu’il compare à une religion. Cette conception se fonde sur ce qu’il appelle le Droit et le Tact, ou « la justice avec goût ». Il résume ainis le caractère du Chinois :

 

« Qu’est-ce que l’esprit du peuple chinois ? Qu’est-ce que le Chinois véritable ? Le véritable Chinois est un homme qui mène la vie d’un homme de raison adulte avec le coeur simple d’un enfant, et l’esprit du peuple chinois est une heureuse union de l’âme et de l’intelligence. »

(p.98)

 

Et la femme chinoise ? Là, c’est un autre son de cloche. Le texte suit, extrait de L’Esprit du Peuple Chinois, choquant aux yeux d’un moderne, nous rappelle la dureté de la condition féminine en Chine avant la Révolution. A l’époque féodale, c’est-à-dire il n’y a pas si longtemps, la femme était très clairement considérée comme inférieure à l’homme et comme complètement soumise au droit de propriété que ce dernier exerçait sur elle. Kou Houng Ming, qui assume complètement cette vision des rapports humains, définit l’idéal féminin chinois comme « un idéal qui a un balai dans les mains pour nettoyer les chambres ». Tout est dit. La seconde partie du texte parle du concubinage et tente d’expliquer, moult sophismes à l’appui, que c’est grâce aux vertus propres à la femme que ce système a pu perdurer... Bonne lecture.

 

Maintenant, si vous comparez le vieil idéal féminin des Hébreux, la femme qui tenait dans ses mains le fuseau ou la quenouille, qui surveillait sa famille et ne mangeait pas le pain de l’oisiveté, si vous comparez cette femme à la Chinoise moderne dont les doigts se posent sur le piano ou tiennent un gros bouquet, qui, vêtue d’une robe collante jaune, un bandeau de clinquant sur la tête, va se montrer et chanter dans une foule mêlée, dans la salle de l’Association confucienne, vous com­prendrez avec quelle rapidité la Chine moderne s’éloigne de la véritable civilisation.

 

Quel est donc l’idéal féminin vraiment chinois ? C’est celui des anciens Hébreux, avec une différence importante toutefois, dont je parlerai plus loin. L’idéal féminin chinois est le même que celui des Hébreux en ce sens que ce n’est pas un idéal à suspendre comme un tableau sur les murs de la maison et que l’homme ne doit pas passer sa vie à caresser sa femme et à l’adorer. C’est un idéal qui a un balai dans les mains pour nettoyer les chambres.

 

Le caractère qui, dans l’écriture chi­noise, désigne une épouse est composé de deux radicaux dont l’un signifie femme et dont l’autre signifie balai. Dans le chinois classique, l’épouse est appelée la gardienne de la chambre aux provi­sions, la maîtresse de la cuisine. Et le véritable idéal féminin, celui de toutes les civilisations sans clinquant, celui des Hébreux, des Grecs et des Romains, est essentiellement l’idéal chinois. C’est toujours la Hausfrau , la femme de la maison, la dame de ménage ou la châtelaine.

 

Entrons maintenant dans les détails. L’idéal fé­minin chinois, tel que nous le voyons dans les temps les plus reculés, se résume en trois obéissances et en quatre vertus. Quelles sont ces quatre vertus ? Examinons d’abord le caractère féminin, puis la conversation féminine, ensuite l’apparence fémi­nine, enfin le travail féminin. Le caractère féminin comprend non des talents ou une intelligence extra­ordinaires, mais la modestie, l’enjouement, la cha­rité, la constance, l’ordre, la perfection de la con­duite et des manières. La conversation féminine ne comprend pas l’éloquence ou l’éclat, mais un choix raffiné des mots, un langage sans grossièreté et sans violence. Une femme chinoise doit savoir en outre lorsqu’il faut parler et lorsqu’il faut se taire. L’extérieur féminin ne signifie pas la beauté ou la joliesse du visage, mais la propreté du corps et l’irréprochabilité de la toilette. Enfin, le travail féminin ne signifie pas une habileté spéciale, mais être assidue dans la chambre à filer, ne pas perdre son temps à rire ou à railler, travailler à la cuisine pour préparer une nourriture propre et agréable, surtout lorsqu’il y a des invités. Telles sont les quatre vertus essentielles de la femme d’après les « Leçons aux Femmes » écrites par Ts’ao Ta Ku ou Dame Ts’ao, sœur du grand historien Pan Ku de la dynastie des Han.

 

Et maintenant, que signifient les trois obéis­sances ? Sont‑elles réellement trois sacrifices de soi-même ? Lorsqu’une femme n’est pas mariée, elle doit vivre pour son père. Lorsqu’elle est mariée, elle doit vivre pour son mari. Lorsqu’elle est veuve, elle doit vivre pour ses enfants. Le but principal de la femme chinoise n’est pas de vivre pour elle‑même ou pour la société, d’être une réformatrice ou la présidente d’une société contre la mutilation des pieds de la femme, de vivre comme une sainte ou de faire du bien au monde entier ; c’est de vivre en bonne fille, en bonne épouse et en bonne mère.

 

Une dame étrangère de mes amies m’écrivait un jour pour me demander s’il était vrai que les Chinois, comme les Musulmans, croyaient que la femme n’a pas d’âme. Je lui répondis que nous ne croyions pas cela, mais que nous pensions qu’une femme, une vraie femme chinoise, n’avait rien qui lui appartienne en propre, rien de particulier. Ceci m’amène à dire quelques mots sur une matière très difficile et qui même, je le crains, ne peut être comprise parles personnes qui ont reçu l’éducation européenne moderne. Je veux parler du concubi­nage en Chine. Ce sujet est dangereux à discuter en public. Mais, comme le dit le poète anglais : « Les fous se précipitent où les anges craignent même de marcher. » Je vais faire tout mon possible pour expliquer que le concubinage chinois n’est pas une coutume aussi immorale qu’on se l’imagine généralement.

 

Je dirai avant tout que c’est le manque d’égoïsme de la femme chinoise qui rend le concubinage chinois non seulement possible, mais même non immoral. Cependant, je dois remarquer dès à présent que le concubinage en Chine ne signifie pas avoir plusieurs épouses. D’après la Loi chinoise, un homme n’est autorisé à avoir qu’une épouse mais il peut avoir autant de servantes ou de concubines que cela lui plaît. En japonais, on appelle une servante ou concubine te‑kaki, le support de la main, ou me-­kaki, le support de l’œil. Et on entend par là que la concubine est un support où l’homme repose ses mains ou ses yeux lorsqu’il est fatigué. Or, l’idéal féminin chinois, je vous l’ai déjà dit, n’est pas un idéal aux pieds duquel l’homme doive passer sa vie en caresses et en adoration. La femme chinoise doit vivre pour son mari d’une manière absolue, sans aucune espèce d’égoïsme. Aussi, lorsqu’un mari, l’esprit fatigué de son travail, demande une ser­vante, un support pour la main ou pour les yeux, qui le rende mieux capable de continuer le travail de sa vie, l’épouse chinoise le lui amène, tout comme en Europe, l’épouse apporte à son mari sur sa demande un fauteuil ou du lait de chèvre. C’est l’absence d’égoïsme de l’épouse, son sentiment du devoir et du sacrifice qui permet au Chinois d’avoir des servantes ou des concubines. [...]

 

La religion du non égoïsme est la religion de la femme, surtout de la Dame chinoise comme la Religion de la Fidé ­lité est la religion du gentilhomme en Chine. Tant que les étrangers ne comprendront pas ces deux religions : la religion de la Fidélité et la reli­gion du Non‑égoïsme, ils ne pourront comprendre ni le véritable Chinois, ni la véritable Chinoise.

 

« Mais alors, dira‑t‑on, et l’amour ? Un homme qui aime vraiment sa femme peut‑il avoir le cœur d’avoir d’autres femmes à côté d’elle dans sa maison ? » Pourquoi pas ? La meilleure manière, pour un homme, de prouver qu’il aime sa femme, ce n’est pas de passer sa vie à ses pieds et de la caresser. C’est de s’efforcer, pour tout ce qui est raisonnable, non seulement de la protéger, nais aussi de ne la blesser en rien, de ne pas blesser ses sentiments. Certes, en amenant une femme étrangère dans sa maison, l’époux doit blesser l’épouse, blesser ses sentiments. Mais ce que j’ai appelé le non‑égoïsme préserve la femme d’être blessée. Ce non‑égoïsme absolu de la femme chinoise lui permet de ne pas se sentir blessée lorsque son mari amène une autre femme dans la maison. C’est ce non‑égoïsme de l’épouse qui permet à l’époux de prendre une concubine sans blesser l’épouse. [...]

 

Je me demande si parmi les Européens ou les Américains modernes il en est un sur mille qui pourrait amener plus d’une femme dans sa maison sans transformer cette maison en un véritable champ de bataille, en un enfer. C’est la Religion du non‑égoïsme, le non‑égoïsme absolu de la femme, l’amour du mari pour sa femme et le tact parfait du vrai gentilhomme chinois qui rendent en Chine le concubinage non seulement possible, mais même non immoral.

 

Kou Houng Ming, L’Esprit du Peuple Chinois, éditions de l’Aube, 2002, p.103-111

 

 

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Publié dans littérature

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