Y A-T-IL UN RACISME CHINOIS ? (II)

Publié le par David L'Epée

Ayant vu, la dernière fois, quelles pouvaient être les raisons historiques (liées à la décolonisation et à l’idéologie internationaliste) expliquant la faiblesse du racisme en Chine et comment les deux idéologies du national-communisme et de l’Internationale avaient su s’adapter l’une à l’autre, examinons le problème sous un angle plus factuel.

 

La Chine , contrairement à de nombreux pays d’Europe, abrite sur son territoire une présence étrangère très limitée, surtout en ce qui concerne la présence étrangère non-asiatique. On trouve en effet en Chine beaucoup moins de Blancs ou de Noirs que, par exemple, de Coréens (leur présence est d’ailleurs particulièrement marquée à Pékin où ils disposent de leurs propres commerces et restaurants). Et, comme je l’ai remarqué à plusieurs reprises, il suffit de sortir des grandes villes, qui sont plus ou moins cosmopolites, pour arriver dans les régions qui constituent le gros de la Chine et où on n’a souvent jamais vu un étranger. Dans ces conditions, comme l’étranger ne représente qu’une concurrence très limitée, que ce soit sur le marché du logement, de l’emploi ou bien d’autres, la xénophobie ne trouve pas de terrain où se développer. Le racisme naît souvent de la peur (c’est même l’étymologie du mot « xénophobie ») et cette peur, aujourd’hui, naît souvent des menaces provoquées par la concurrence, dans quelque domaine que ce soit, de la recherche d’un emploi à la convoitise pour une femme. Cette constante, d’une logique manifestement imparable, n’est toutefois pas infaillible : le Japon, où l’immigration est pourtant beaucoup plus limitée qu’en Chine et où le racisme est aussi beaucoup plus présent, en est un parfait contre-exemple – comme quoi tout ne s’explique pas si schématiquement.

 

En Chine même, certaines nuances sont à faire. Les Indiens par exemple, qu’on appelle ici les gris, sont assez mal vus ; le racisme à leur égard ne s’exprime pas forcément par de la violence ou de l’agressivité mais plutôt par du mépris ou un certain sentiment de supériorité. « Les Noirs, au moins, ils sont vraiment noirs, alors que les Indiens, on ne sait pas vraiment, ils ont toujours l’air d’être sales. » C’est une remarque que j’ai entendu, textuellement, dans la bouche d’un Chinois. Et encore, si je n’ai pas eu vent de faits divers liés à un racisme anti-noir, les Chinois ne se gênent pas de temps à autre pour les comparer à des singes ; là encore, sans haine ni agressivité, mais avec des propos qui, compte tenu de notre éducation, nous paraissent tout à fait « incorrects ». Car ce qui nous distingue d’eux, c’est que nous (du moins pour les jeunes), nous avons été allaité à l’école de l’anti-racisme institutionnalisé, un anti-racisme très exigeant et très chargé idéologiquement, construit en réaction à certains épisodes peu glorieux de notre passé. Il ne s’agit pas de savoir si ce type d’éducation est bon ou mauvais, mais pour comprendre les Chinois, il faut se souvenir qu’on ne les a pas du tout sermonné de la même manière sur la question. Si nous ne prenons pas cela en compte, nous risquons parfois d’être choqués par ce que nous entendons.

 

Il vaut mieux toutefois aujourd’hui en Chine être Noir ou Blanc que Japonais, car l’hostilité qui existe entre les deux grands peuples d’Asie du sud-est n’a rien perdu de sa fureur, même plusieurs décennies après la fin de la guerre. Mais il suffit d’ouvrir les yeux sur les deux parties pour s’apercevoir qu’il ne s’agit en aucun cas d’un problème de racisme, mais que ce sont les nationalismes qui sont ici en cause. Je n’en parlerai donc pas plus longuement.

 

Pourquoi, demandera-t-on alors, ces préjugés légèrement xénophobes à l’encontre des Noirs ne s’appliquent-ils pas également aux Blancs ? Car, après tout, nous aussi nous sommes ethniquement très différents d’eux (les Chinois) et alors que les relations de la Chine avec l’Afrique noire ont toujours été plutôt harmonieuses, on ne peut pas en dire autant de nombreux pays blancs, à commencer par les Etats-Unis. Mais la raison possible de cette différence de traitement n’a rien de politique, elle est culturelle et remontre à très loin.

 

La peau blanche a, d’autant que je m’en souvienne, toujours été chez les Chinois le signe d’une grande distinction et d’une grande beauté, surtout chez les femmes. Un proverbe chinois dit qu’une femme dont la beauté est imparfaite peut faire oublier tous ses défauts esthétiques si elle est suffisamment blanche. Cela ne devrait pas nous étonner car en Europe, nous pensions à peu près la même chose il n’y a pas si longtemps : le teint pâle révélait les gens de bonne naissance, ceux qui n’avaient pas besoin de travailler pour vivre et restaient dans les salons ou sous les parasols, alors que le teint hâlé révélait les travailleurs des champs et des chantiers, la peau burinée par le soleil. Aujourd’hui, chez nous, les choses se sont carrément inversées : les bronzés sont ceux qui peuvent se payer des vacances dans le sud et les pâlots sont les ouvriers d’usines et les petits employés reclus dans leurs ateliers et bureaux et perclus par le travail... Ironie de l’histoire.

 

En Chine, par contre, les femmes se cachent du soleil comme de la peste, sortent des ombrelles à la moindre éclaircie (que je prenais naïvement pour des parapluies la première fois !) et se traitent entre elles de « perles noires » ou de « poissons noirs » lorsqu’elles veulent se critiquer. La première fois que j’ai parlé à mes amies des cabines à rayons UV, si populaires dans nos contrées, elles ne savaient tout simplement pas ce que c’était, et lorsque je leur ai expliqué, elles ont trouvé que c’était le comble de l’absurdité ! « Comment les Occidentaux considèrent que de pouvoir paraître bronzé au coeur de l’hiver vaut bien que l’on risque sa peau en l’exposant à des rayons cancérigènes » : voilà qui ferait un bon titre de chapitre pour des Lettres Chinoises écrites sur l’air des Lettres Persanes...

 

En conclusion, et pour résumer ce qui précède, je pense que le niveau très bas de xénophobie en Chine peut s’expliquer par les quelques facteurs suivants :

 

-          des traditions basées sur l’hospitalité

 

-          un héritage historique moderne fondé sur l’internationalisme

 

-          un paysage politique où les forces d’extrême droite sont quasiment inexistantes

 

-          une présence étrangère encore faible donnant lieu à une concurrence « soutenable »

 

C’est évidemment le dernier point qui risque de poser problème dans les années à venir. Avec l’ouverture du pays, la mondialisation et l’augmentation des investissements extérieurs, les entreprises étrangères vont continuer à créer de l’emploi pour la main-d’oeuvre chinoise, mais elles vont aussi provoquer des situations de concurrence nouvelles entre entreprises nationales et multinationales ainsi qu’entre l’Etat et le privé. Pourront en découler de fortes tensions susceptibles d’alimenter un sentiment xénophobe. A moins que le gouvernement fasse ce qu’il a à faire pour protéger les travailleurs chinois et poursuivre avec détermination sur la voie des réformes protectionnistes (cette voie-là, pas celle des réformes contraires) et d’une économie un peu plus sous contrôle.

 

Car rappelons-nous qu’en Chine (comme ailleurs), le racisme est apparu lorsque la souveraineté nationale, que ce soit dans le domaine économique, politique ou culturel, a été confisquée par l’étranger. Du temps où la Chine était en partie colonisée, le racisme était beaucoup plus fort qu’aujourd’hui – que ce soit à l’égard des Britanniques, des Japonais ou de tout autre colon. Grâce à la libération nationale et à l’institution de la République populaire, un certain équilibre s’est installé et on aimerait considérer aujourd’hui les étrangers comme des partenaires équitables et non plus comme des maîtres.

 

Prenons garde, nous Occidentaux, à ne pas abuser de nos droits et à ne pas briser la concorde en tentant de pénétrer des marchés par la force ou d’imposer au peuple chinois nos moeurs et notre culture. Il y a en Chine le risque réel d’une crise néo-coloniale qui couve, provoquée par les concurrences libérales et l’inondation des marchés (et des esprits) par des produits culturels (et des modes de pensée) occidentaux. La différence avec l’époque coloniale, c’est que cette fois, la Chine est devenue puissante elle aussi, elle n’a rien perdu de sa fierté et elle est capable de se défendre, avec les armes incomparables que sont un Etat fort, un peuple mobilisé et un patriotisme vivace. Cette volonté de maintenir sa souveraineté est tout à son honneur. M’est avis que nous ferions mieux de la respecter pour cela et de nous montrer chez nous aussi jaloux de nos droits qu’elle l’est des siens.

 

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