LA REVANCHE DU MATERIALISME

Publié le par David L'Epée

Qu’on soit philosophe ou économiste, adepte de sciences politiques ou d’ethnologie, on ne peut pas comprendre la Chine moderne sans avoir au moins une vague notion de ce qu’est le matérialisme, comme mode de pensée et manière de fonctionner. Je n’en ferai pas ici la définition encyclopédique, je préfère vous renvoyer au classique de Jean Lefebvre sur le sujet et dont j’indique les références au bas de ce billet.

 

Qu’on sache seulement, pour faire court, que le matérialisme, appelé plus exactement « dialectique matérialiste », est venu à la Chine de plusieurs sources occidentales, dont la plus importante est sans contexte le philosophe Hegel – par l’intermédiaire de sa traduction marxiste, bien entendu. Sans entrer dans les détails, le matérialisme est, en philosophie, la conception du monde qui s’oppose à la conception ancienne édictée par Platon et qu’on appelle l’idéalisme. Marx a présenté cet idéalisme comme l’idéologie bourgeoise de base, à la fois parce qu’elle se soustrait à tout réalisme socio-économique pour se complaire dans l’abstraction métaphysique (chez les anciens) et une vision romantique du réel (chez les modernes), et parce qu’elle fonde une série de postulats théologiques qui, en Europe, avaient toujours appuyé l’autorité féodale, au cours d’une alliance oppressante entre le sabre et le goupillon (l’Etat et l’Eglise) qui dura des siècles et des siècles pour le plus grand malheur des peuples.

 

Pour se libérer, pour renverser les anciens régimes et s’assurer qu’ils ne reviennent pas, il fallait, toujours selon Marx, couper le mal à la racine en faisant table rase du passé, c’est-à-dire, en Europe, en se débarrassant du christianisme, qui était alors le coeur de cette conception idéaliste du monde que les puissants avaient adoptée. L’hydre ayant deux têtes, il fallait abattre à la fois l’ancien ordre politique et le Clergé sur lequel il s’appuyait, et avec l’institution cléricale la religion elle-même. Dieu ne pouvait plus exister, car la survivance de cette croyance représentait un risque de restauration féodale ; toute pensée religieuse devenait dès lors réactionnaire. Cette idée apparaît d’ailleurs dans les paroles même de l’Internationale :

 

                        Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu ni César ni tribun...

 

A première vue, le problème semblait moins évident en Chine car la religion (si tant est qu’on puisse parler de religion en Chine) ne se présentait pas du tout sous la même forme, et il s’agissait plutôt d’une tradition fondée sur une spiritualisé s’abreuvant principalement à trois sources : le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme (on aurait pu aussi parler de l’Islam mais sa pratique était et est toujours très minoritaire proportionnellement à la population chinoise). Néanmoins, cette « spiritualité » (je pense que c’est le mot le plus adéquat) tombait sans problème sous l’accusation de superstition que l’on trouvait bien sûr sous la plume de Marx, mais également déjà sous celles des philosophes des Lumières, qui en avaient fait une de leur proies de prédilection [1]. Dans les différentes phases de la Révolution chinoise, on tenta donc d’extirper ces « superstitions », la phase la plus radicale étant certainement la campagne anti-Confucius lancée durant la Révolution Culturelle. Mais dès le mouvement retombé, on revint à plus de tolérance et l’influence des grands anciens revint plus forte encore, des universités jusque dans les foyers les plus simples. La tradition antique aujourd’hui est néanmoins plus forte dans les régions de Chine n’ayant pas été touchées par cette phase de la Révolution , comme Hong Kong.

 

Le matérialisme n’a pas pu faire table rase d’un passé millénaire, les superstitions sont toujours très fortes aujourd’hui : on honore les morts, on brûle pour eux des billets spéciaux, on observe les signes, on évite de prononcer certains mots, etc. Mais par contre il a su s’imposer dans d’autres domaines telles que la science et l’économie. Arrêtons-nous un instant sur cette dernière catégorie.

 

Comment pourrait-on définir le matérialisme économique ? L’économie n’est-elle pas déjà en elle-même une science matérialiste ? Il faut procéder ici à un petit glissement sémantique. La question que nous nous posons n’était pas pertinente tant que le domaine de définition de l’économie se limitait aux produits matériels. Nous savons tous que l’économie a commencé avec l’apparition du secteur primaire (la production) et qu’avant même de pouvoir organiser le premier troc, c’est-à-dire la forme la plus primitive du commerce, il a bien fallu avoir quelque chose à échanger, une possession quelconque, cette dernière pouvant être un bien produit, acquis, trouvé ou volé. L’apparition des secteurs secondaires et tertiaires n’a pas beaucoup changé la donne, il a seulement complexifié et affiné le processus. Mais avec l’ère moderne, on a assisté à un phénomène de tertiarisation de l’économie, qui a suivi le développement des villes et la multiplication d’une majorité toujours plus grande de travailleurs officiant uniquement dans ce secteur tertiaire [2]. Cette évolution a été un premier pas vers une dématérialisation de l’économie : en passant d’une économie des biens à une économie des services, le rapport capital-travail s’est détaché durablement de ce qui devait pourtant être sa base : le produit concret, l’objet, la chose – la matière.

La deuxième phase de cette dématérialisation de l’économie, plus inquiétante, a été déclenchée par le développement des nouvelles technologies et la croyance en un mythe selon lequel ce secteur-là de l’économie serait le secteur de l’avenir, une source de profit carrément auto-suffisante. D’énormes complexes ont été créés dans ce seul but, mobilisant des masses de travailleurs et des territoires entiers, l’exemple le plus frappant de cette débauche d’efforts étant certainement la Silicon Valley. A partir de là, la dématérialisation ne s’attache plus seulement à l’économie mais à la vision qu’on a d’elle, c’est-à-dire, pour prendre une image, à la « valeur ajoutée » de cette nouvelle économie. A force d’être persuadés que c’est cette nouvelle économie – celle qui met au point des logiciels, celle qui travaille sur l’abstraction – qui représente l’avenir et le progrès, on finit par l’idéaliser, la placer au dessus des autres secteurs (et notamment de la production) et à considérer que c’est faire partie de l’élite que d’y travailler.

 

La question que je voudrais vous poser est très simple : qui vous fait vivre, l’agriculteur du village d’à côté, qui alimente la région en légumes, ou Bill Gates et sa toute dernière version de Windows ? La réponse à cette question déterminera ce que vaut l’élite, où se trouvent et se trouveront toujours les priorités de l’économie, sous quelque latitude que ce soit, et quel est le rôle de la matière dans la survie humaine.

 

S’il y a un pays qui a compris cela, c’est bien la Chine. Pour le meilleur et pour le pire, ai-je envie de dire, car dans les points forts de son secteur primaire, on trouve toujours l’extraction du charbon dans les mines et, à ce jour, les conditions de travail étant ce qu’elles sont, j’imagine aisément qu’aucun Chinois ne devient mineur de son plein gré... Peut-être le développement de l’électricité et du nucléaire [3] permettront-ils graduellement de limiter ces secteurs et de faire fermer les mines les plus dangereuses, c’est du moins ce que nous pouvons espérer.

 

Ceci étant dit, le modèle chinois est aux antipodes de celui de la Silicon Valley [4]. L’agriculture et l’industrie restent deux secteurs extrêmement importants de l’économie et participent pour une grande part à l’envolée de la croissance chinoise. Je pourrais disserter longtemps sur la question mais je préfère laisser la parole à l’économise Erik Izraelewicz, spécialiste de la Chine , que j’ai déjà cité à l’une ou l’autre reprise, et qui, dans son livre Comment la Chine Change le Monde (Le Livre de Poche, 2005), résume fort bien la question dans quelques paragraphes :

 

« En économie aussi, les deux dernières décennies du XXe siècle s’étaient inscrites dans la douce euphorie d’une supposée « fin de l’histoire ». Avec la chute du communisme et la montée du Net, l’économie mondiale s’engageait, pensait-on alors, sur une pente ascendante – faite de croissance forte et régulière, d’une prospérité générale et partagée. C’était l’époque de la « mondialisation heureuse ». Alors que, dans toutes les activités humaines, le cerveau se substituait à la main, l’économie se détachait enfin de ses contingences matérielles. L’activité n’allait plus souffrir de ses hauts et de ses bas qui avaient alimenté dans le passé tant de cycles douloureux. Elle n’allait plus davantage être perturbée par des batailles de partage.

 

L’arrivée de la Chine sur le marché mondial des commodities, ces produits de base que sont les matières premières, l’énergie et les denrées agricoles, apportent un vigoureux démenti à cette vision idyllique de l’avenir. L’économie n’est pas encore purement virtuelle – si tant est qu’elle le devienne jamais. La tête a toujours besoin de ses bras. L’activité productive de nos sociétés s’appuie encore très largement sur l’exploitation de matières premières bien réelles : du charbon qu’il faut aller chercher au fond des mines, du pétrole dans les puits, et du blé dans les champs. »

(p.167)

« Dans une économie mondiale qu’on disait inexorablement vouée à un basculement vers l’immatériel, la Chine rappelle que l’activité humaine repose encore, d’abord et avant tout, sur la matière. Ce retour au réel est une belle revanche pour la « vieille économie », celle des champs, des mines, des hauts fourneaux et des ports, celle qu’Internet allait rendre inutile. Le secteur que l’on appelle primaire résiste ; plus encore, dans tous les pays industrialisés, en France comme ailleurs, il va encore peser, pour longtemps, sur les autres secteurs de l’économie, le secondaire (les industries de transformation) comme le tertiaire (les services). […] La revanche de la vieille économie, c’est un retour des cycles, une conjoncture plus instable par conséquent. »

(p. 140 et 152)

 

« L’arrivée de la Chine sur le marché mondial des matières premières […] rappelle que l’homme ne saurait vivre de transactions financières, de films, de jeux vidéo et de communications téléphoniques. Il a besoin, aussi, de nourritures terrestres, de logements, de moyens de transport, et de beaucoup d’autres choses. En Bourse, la Chine a d’ores et déjà sonné le réveil des dinosaures, ces entreprises symboles de la « vieille économie ».

 

Alors que les gazelles du Net se sont essoufflées, et même, pour certaines d’entre elles, carrément effondrées, les sociétés traditionnelles de l’économie réelle (les groupes pétroliers, miniers, sidérurgiques, les chantiers navals, les transporteurs, etc.) connaissent une nouvelle jeunesse. Ce n’est là qu’un des signes d’une évolution plus générale, celle d’une belle revanche du primaire sur le reste de l’économie. »

(p. 147-148)

 

Comme le relève l’auteur, cette revanche du matérialisme économique a quelque chose de jouissif en ce qu’elle remet à leur place certains utopistes libéraux parmi les plus tendancieux tout en réaffirmant la place des travailleurs du primaire dans la « chaîne alimentaire » des peuples du monde entier. L’économie chinoise doit toute son assurance à la certitude que les besoins vitaux de l’humanité ne dépendront jamais des modes ni même des fluctuations du marché et que les produits de base ne sont pas des biens substituables. La revanche du matérialisme, c’est la revanche du pays réel sur les élites et leur économie du virtuel.

 

Nous pourrions encore étudier d’autres manifestations de ce matérialisme dans le rapport des Chinois à l’argent, rapport beaucoup plus décomplexé que chez nous, dû notamment au fait que le système de cartes de crédits est peu développé et que l’argent – c’est-à-dire le cash – a conservé ici un statut beaucoup plus matériel et concret. Mais ce sera pour une autre fois.

 

[1] On ne peut évidemment pas dire que Voltaire ou Diderot aient été des matérialistes au sens hégélien, mais par leur critique de l’Eglise et des religions révélées et par leur culte de la raison et de la science, ils ont ouvert la voie à la pensée moderne.

[2] La tertiarisation (focalisation du secteur tertiaire) du monde du travail a aussi eu de grandes conséquences au niveau sociologie, comme l’explique Alain Soral dans son très intéressant essai Vers la Féminisation (éditions Blanche, 1999) : « La féminisation économico-sociale (société du tertiaire majoritaire et du taylorisme généralisé) ne signifie pas seulement que l’homme perd peu à peu ses muscles dans l’automatisation et le travail de bureau mais, plus profondément, qu’à force de ne plus avoir besoin de comprendre quel est son rôle social pour accomplir sa tâche, l’idée ne lui vient même plus de se poser la question. » (p.111)

[3] Le nucléaire n’étant évidemment pas une fin en soi, comme je l’avais expliqué dans un autre billet il y a quelques semaines.

[4] Ce qui ne veut pas dire pour autant que l’économie « virtuelle » n’existe pas en Chine – voir l’exemple étonnant de la monnaie Q.

Références

Henri Lefebvre, Le Matérialisme Dialectique, Presses Universitaires de France

Pierre Naville, Psychologie, Marxisme, Matérialisme – Essais Critiques, Librairie Marcel Rivière et Cie

 

Izraelewicz Erik, Quand la Chine Change le Monde, le Livre de Poche

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