
CHRONIQUES D'UNE ANNEE A PEKIN, NOUVELLE CAPITALE DU MONDE

Qu’on soit philosophe ou économiste, adepte de sciences politiques ou d’ethnologie, on ne peut pas comprendre
Qu’on sache seulement, pour faire court, que le matérialisme, appelé plus exactement « dialectique matérialiste », est venu à
Pour se libérer, pour renverser les anciens régimes et s’assurer qu’ils ne reviennent pas, il fallait, toujours selon Marx, couper le mal à la racine en faisant table rase du passé, c’est-à-dire, en Europe, en se débarrassant du christianisme, qui était alors le coeur de cette conception idéaliste du monde que les puissants avaient adoptée. L’hydre ayant deux têtes, il fallait abattre à la fois l’ancien ordre politique et le Clergé sur lequel il s’appuyait, et avec l’institution cléricale la religion elle-même. Dieu ne pouvait plus exister, car la survivance de cette croyance représentait un risque de restauration féodale ; toute pensée religieuse devenait dès lors réactionnaire. Cette idée apparaît d’ailleurs dans les paroles même de l’Internationale :
Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu ni César ni tribun...
A première vue, le problème semblait moins évident en Chine car la religion (si tant est qu’on puisse parler de religion en Chine) ne se présentait pas du tout sous la même forme, et il s’agissait plutôt d’une tradition fondée sur une spiritualisé s’abreuvant principalement à trois sources : le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme (on aurait pu aussi parler de l’Islam mais sa pratique était et est toujours très minoritaire proportionnellement à la population chinoise). Néanmoins, cette « spiritualité » (je pense que c’est le mot le plus adéquat) tombait sans problème sous l’accusation de superstition que l’on trouvait bien sûr sous la plume de Marx, mais également déjà sous celles des philosophes des Lumières, qui en avaient fait une de leur proies de prédilection [1]. Dans les différentes phases de
Le matérialisme n’a pas pu faire table rase d’un passé millénaire, les superstitions sont toujours très fortes aujourd’hui : on honore les morts, on brûle pour eux des billets spéciaux, on observe les signes, on évite de prononcer certains mots, etc. Mais par contre il a su s’imposer dans d’autres domaines telles que la science et l’économie. Arrêtons-nous un instant sur cette dernière catégorie.
Comment pourrait-on définir le matérialisme économique ? L’économie n’est-elle pas déjà en elle-même une science matérialiste ? Il faut procéder ici à un petit glissement sémantique. La question que nous nous posons n’était pas pertinente tant que le domaine de définition de l’économie se limitait aux produits matériels. Nous savons tous que l’économie a commencé avec l’apparition du secteur primaire (la production) et qu’avant même de pouvoir organiser le premier troc, c’est-à-dire la forme la plus primitive du commerce, il a bien fallu avoir quelque chose à échanger, une possession quelconque, cette dernière pouvant être un bien produit, acquis, trouvé ou volé. L’apparition des secteurs secondaires et tertiaires n’a pas beaucoup changé la donne, il a seulement complexifié et affiné le processus. Mais avec l’ère moderne, on a assisté à un phénomène de tertiarisation de l’économie, qui a suivi le développement des villes et la multiplication d’une majorité toujours plus grande de travailleurs officiant uniquement dans ce secteur tertiaire [2]. Cette évolution a été un premier pas vers une dématérialisation de l’économie : en passant d’une économie des biens à une économie des services, le rapport capital-travail s’est détaché durablement de ce qui devait pourtant être sa base : le produit concret, l’objet, la chose – la matière.

La deuxième phase de cette dématérialisation de l’économie, plus inquiétante, a été déclenchée par le développement des nouvelles technologies et la croyance en un mythe selon lequel ce secteur-là de l’économie serait le secteur de l’avenir, une source de profit carrément auto-suffisante. D’énormes complexes ont été créés dans ce seul but, mobilisant des masses de travailleurs et des territoires entiers, l’exemple le plus frappant de cette débauche d’efforts étant certainement
La question que je voudrais vous poser est très simple : qui vous fait vivre, l’agriculteur du village d’à côté, qui alimente la région en légumes, ou Bill Gates et sa toute dernière version de Windows ? La réponse à cette question déterminera ce que vaut l’élite, où se trouvent et se trouveront toujours les priorités de l’économie, sous quelque latitude que ce soit, et quel est le rôle de la matière dans la survie humaine.
S’il y a un pays qui a compris cela, c’est bien
Ceci étant dit, le modèle chinois est aux antipodes de celui de
« En économie aussi, les deux dernières décennies du XXe siècle s’étaient inscrites dans la douce euphorie d’une supposée « fin de l’histoire ». Avec la chute du communisme et la montée du Net, l’économie mondiale s’engageait, pensait-on alors, sur une pente ascendante – faite de croissance forte et régulière, d’une prospérité générale et partagée. C’était l’époque de la « mondialisation heureuse ». Alors que, dans toutes les activités humaines, le cerveau se substituait à la main, l’économie se détachait enfin de ses contingences matérielles. L’activité n’allait plus souffrir de ses hauts et de ses bas qui avaient alimenté dans le passé tant de cycles douloureux. Elle n’allait plus davantage être perturbée par des batailles de partage.
L’arrivée de
(p.167)

« Dans une économie mondiale qu’on disait inexorablement vouée à un basculement vers l’immatériel,
(p. 140 et 152)
« L’arrivée de
Alors que les gazelles du Net se sont essoufflées, et même, pour certaines d’entre elles, carrément effondrées, les sociétés traditionnelles de l’économie réelle (les groupes pétroliers, miniers, sidérurgiques, les chantiers navals, les transporteurs, etc.) connaissent une nouvelle jeunesse. Ce n’est là qu’un des signes d’une évolution plus générale, celle d’une belle revanche du primaire sur le reste de l’économie. »
(p. 147-148)
Comme le relève l’auteur, cette revanche du matérialisme économique a quelque chose de jouissif en ce qu’elle remet à leur place certains utopistes libéraux parmi les plus tendancieux tout en réaffirmant la place des travailleurs du primaire dans la « chaîne alimentaire » des peuples du monde entier. L’économie chinoise doit toute son assurance à la certitude que les besoins vitaux de l’humanité ne dépendront jamais des modes ni même des fluctuations du marché et que les produits de base ne sont pas des biens substituables. La revanche du matérialisme, c’est la revanche du pays réel sur les élites et leur économie du virtuel.
Nous pourrions encore étudier d’autres manifestations de ce matérialisme dans le rapport des Chinois à l’argent, rapport beaucoup plus décomplexé que chez nous, dû notamment au fait que le système de cartes de crédits est peu développé et que l’argent – c’est-à-dire le cash – a conservé ici un statut beaucoup plus matériel et concret. Mais ce sera pour une autre fois.
[1] On ne peut évidemment pas dire que Voltaire ou Diderot aient été des matérialistes au sens hégélien, mais par leur critique de l’Eglise et des religions révélées et par leur culte de la raison et de la science, ils ont ouvert la voie à la pensée moderne.
[2] La tertiarisation (focalisation du secteur tertiaire) du monde du travail a aussi eu de grandes conséquences au niveau sociologie, comme l’explique Alain Soral dans son très intéressant essai Vers
[3] Le nucléaire n’étant évidemment pas une fin en soi, comme je l’avais expliqué dans un autre billet il y a quelques semaines.
[4] Ce qui ne veut pas dire pour autant que l’économie « virtuelle » n’existe pas en Chine – voir l’exemple étonnant de la monnaie Q.

Références
Henri Lefebvre, Le Matérialisme Dialectique, Presses Universitaires de France Pierre Naville, Psychologie, Marxisme, Matérialisme – Essais Critiques, Librairie Marcel Rivière et Cie
Izraelewicz Erik, Quand
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