
CHRONIQUES D'UNE ANNEE A PEKIN, NOUVELLE CAPITALE DU MONDE
Le taoïsme est, avec le bouddhisme et le confucianisme, une des trois formes principales de spiritualité en Chine. Sa particularité est qu’il se déploie à la fois sur deux pans, un pan philosophique et un pan carrément religieux, avec des implications théoriques parfois différentes. Sur le plan philosophique, la pensée taoïste a été inaugurée par Lao Zi (VIe siècle av. J-C). Selon la légende, sa mère l’aurait porté dans son ventre durant quatre-vingt ans, et il serait né barbu et avec des cheveux blancs, signe extérieur de maturité et de sagesse, raison pour laquelle on l’a appelé Lao Zi, littéralement le Vieil Enfant.
Le taoïsme est une pensée philosophique difficilement cernable. Elle prône un détachement quant aux choses de ce monde et, dans de nombreux cas, l’indifférence et le non-agir. Sima Tan (père de Sima Qian, célèbre historiographe de la dynastie des Han de l’Ouest) la définit de la manière suivante :
« La pensée taoïste permet à l’esprit de se concentrer, de reprendre le mouvement et le repos imperceptibles et d’englober tout l’univers. La doctrine taoïste suit le principe de l’école du yin et du yang, assimile les idées du confucianisme et du mohisme, la quintessence de l’école des nominalistes et de celle des légistes. Elle peut s’adapter à l’évolution du temps et des choses de l’univers et permet de régler des affaires variées. Tout lui convient. Simple et facile à suivre, la doctrine taoïste nous permet d’obtenir plus de résultats en déployant moins d’efforts. »
L’histoire qui suit est tirée d’un texte du taoïste Shuo Yuan intitulé « A propos de
Le roi Xuanwang de Qi alla chasser dans la région de Sheshan où treize villageoins âgés vinrent le saluer. Le roi, content de les voir, leur dit :
« Vous avez beaucoup marché pour venir me voir. »
Puis il ordonna à sa suite :
« Pour récompenser toutes ces vieilles gens, elles seront exemptées d’impôts fonciers. »
Les vieilles gens étaient tellement émues qu’elles se proternèrent pour remercier le roi, sauf un nommé Lü Qiu qui resta indifférent. Pensant que certaines d’entre elles n’étaient pas encore satisfaites, le roi de Qi demanda :
« Est-ce que la récompense ne suffit pas ? »
Il ordonna de nouveau à sa suite :
« Dispensez-les de corvées en guise de récompense. » [NDR : la corvée, en Chine tout comme en Europe, était un impôt féodal]
Les vieux villageois, pleins de reconnaissance, remercièrent à nouveau le roi. Mais le vieux Lü Qiu tarda à remercier le roi.
« Que ceux qui m’ont présenté leurs remerciements s’en aillent, dit le roi. Que celui qui n’en a pas fait s’approche. »
Les autres villageois s’en allèrent, à l’exception de ce Lü Qiu. Le roi de Qi lui demanda :
« Aujourd’hui, je fais une tournée d’inspection, et des villageois se donnent la peine de m’accueillir. Pour les récompenser, je les exempte d’impôts fonciers. Ils savent me remercier, vous êtes le seul qui ne le fassiez pas. Je crois que la récompense est insuffisante, par conséquent, j’ajoute à la récompense l’exemption des corvées. Ils me remercient de nouveau, mais vous refusez toujours de le faire. Maintenant que les autres sont partis, voulez-vous m’indiquer si j’ai commis une erreur quelconque ? »
Lü Qiu répondit :
« Nous sommes tous émus de savoir que Votre Majesté vient faire une inspection, et nous venons l’accueillir, en espérant qu’elle pourrait nous apporter la longévité, la richesse et la noblesse. »
« La vie ou la mort d’une personne est décidée par le Ciel, dit le roi, ce n’est pas à ma portée. Je ne peux prolonger votre vie. Les greniers d’Etat sont pleins de céréales, mais ils sont préparés en prévision de catastrophes naturelles ; ce n’est pas moi qui peux vous en donner pour augmenter votre fortune. Le nombre de hauts fonctionnaires est limité, le poste de petit fonctionnaire est d’une valeur insignifiante, je ne peux vous conférer un titre de premier ordre ni de deuxième pour rehausser votre noblesse. »
« Votre Majesté a tort. Ce qu’elle dit ne répond pas à ma demande. J’espère seulement qu’elle désignera des personnes instruites et vertueuses comme fonctionnaires, en leur demandant d’exécuter la loi, afin que les habitants de la région aient moins de soucis. C’est ainsi que nous pourrons vivre plus vieux, que les habitants de la région pourront être moins accablés de corvées, et que nous pourrons devenir un peu plus riches. Votre Majesté ordonnera de développer l’éducation morale, pour que les jeunes gens apprennent à respecter les adultes, et ceux-ci à respecter les vieux. Cela nous permettra de rehausser notre noblesse. Aujourd’hui, nous avons l’honneur de bénéficier de l’exonération d’impôts, selon l’ordre de Votre Majesté, mais ceci conduit à vider les greniers ; nous bénéficions aussi de l’exemption des corvées, mais ceci empêche d’accomplir les services bénévoles publics. Tout cela n’est pas le voeu des humbles personnes. »
« Vous avez raison, dit le roi de Qi. Je souhaite que vous, homme vénérable, assumiez la fonction de conseiller d’Etat. »
Histoires de Taoïstes Chinois, traduit du chinois par Yuan Guang, Editions en Langues Etrangères, Pékin, 2006
p. 211-213
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(Guillain Robert, Dans Trente Ans